Michel Bassompierre, l’un des artistes les plus en vogue, connu pour ses sculptures animalières contemporaines, expose des œuvres monumentales d’ours polaires et de manchot empereur au musée océanographique de Monaco. Il revient sur sa carrière et sa vision de l’art avec Monaco Hebdo. Interview.
Vous sculptez le monde animal depuis plus de 50 ans : d’où vous est venue cette passion si singulière ?
J’ai cette passion pour l’animal depuis tout petit. Ma mère était artiste plasticienne et mon père était scientifique, ingénieur hydrogéologue. Il avait donc ses entrées au muséum d’histoire naturelle de Paris, et il m’emmenait avec lui quand j’étais gamin. J’avais le droit de voir la grande galerie des animaux empaillés, les squelettes, le jardin des plantes, et le zoo de Vincennes.
Vos parents y sont donc pour quelque chose ?
Ma mère faisait aussi du dessin de chirurgie en bloc opératoire. Ses croquis servaient à illustrer les livres de professeurs de chirurgie. Mon père était « musique classique », ma mère « musique du monde ». J’ai évolué dans un milieu large d’esprit. Je dessinais les animaux déjà tout petit quand je revenais du zoo, au point que ma mère me donnait des vieux rouleaux de tapisserie pour dessiner derrière.

Pour travailler l’animal, il faut l’étudier ?
Oui, je ne peux pas faire autrement. On est quatre à travailler dans ma tête : l’animalier, qui a la connaissance de l’animal, sa façon de vivre. L’anatomiste, pour définir comment il est fabriqué de l’intérieur. Puis le dessinateur, et le sculpteur. J’ai besoin d’être les quatre en même temps.
Quelle est votre représentation de l’animal : sauvage ou idéalisée ?
Quand j’étais plus jeune sculpteur, c’était l’état pur de l’animal qui m’intéressait. Maintenant, comme j’avance en âge, j’ai tendance à épurer ma sculpture. Il y a une évolution dans mon travail. Je ne cherche pas à faire des détails qui n’apportent rien en tant que sculpture.
Vous sculptez toujours des animaux aux formes rondes : pour quelles raisons ?
C’est tout simple : la plus belle forme en sculpture, c’est la sphère. Mais c’est un peu inerte, au contraire de l’œuf, qui est une sphère tonique. La sphère permet d’avoir une certaine douceur entre l’ombre et la lumière. C’est un idéal dans ce qu’on appelle le modelé. Sur une sphère, on a envie de poser la main. Or, la main c’est le prolongement de l’esprit. Je dirais donc que tout ce qui est rond attire l’esprit.
Vous avez un animal de prédilection ?
Non, je n’en ai pas. Je sculpte beaucoup les ours, mais il n’y a pas de fétichisme derrière [rire]. L’ours est un animal très dangereux, mais il se prête énormément aux sculptures, car il adopte les positions humaines, et il est plein de rondeurs. C’est très sympa à faire. Les gorilles aussi, ils sont plein de rondeur et de puissance. Tout comme l’éléphant d’Asie, qui a plus de rondeurs que celui d’Afrique. Et aussi le cheval de trait, un animal bien rond, qui remplit l’œil. Si ça remplit l’œil, ça remplit l’esprit.
Vous avez des matériaux de prédilection ?
J’ai taillé de la pierre, maintenant je privilégie le modelage. J’aime le marbre de Carrare, très blanc très pur, et les bronzes qui permettent de réaliser de belles patines. Mais pour ce qui est des pièces exposées en extérieur et en ville, ce sont souvent des résines, en raison du poids et du coût. Une résine pèse entre 120 et 180 kg pour une pièce de 2,50 mètres, alors qu’un bronze pèsera entre 800 et 900 kg pour la même taille. La résine, c’est le côté pratique.
Ces matériaux sont exigeants et nécessitent du temps long ?
Un travail de fonderie sur une grosse pièce de 2,5 mètres prend au moins un mois et demi à deux mois de travail, entre le moule, la ciselure, et la patine. Mais l’avantage, c’est que sa durée de vie sera de quelques milliers d’années, à moins qu’elle soit fondue pour faire des canons, comme cela a été parfois la mode à travers l’Histoire [rire]. On fondait les canons de l’ennemi pour en faire des sculptures à la gloire du vainqueur, et on fondait les sculptures des vaincus pour en faire des canons.
Votre artiste de prédilection, c’est François Pompon (1865-1933) ?
Je ne peux pas dire qu’il m’a inspiré, car il a surtout sculpté des animaux domestiques, et très peu d’ours. En revanche, j’aime beaucoup sa philosophie qui consiste à ne se consacrer qu’à l’esprit de la sculpture elle-même, à épurer la sculpture, plutôt qu’à amener du détail qui n’apporte rien.
Vous travaillez comment : seul ou en équipe ?
Je suis seul à créer. Mais pour reprendre Pompon, ce qui compte, c’est l’humilité, car plus de 50 personnes travaillent avec moi tous les jours à travers huit fonderies en France, en Espagne, en Italie, et en Belgique. Je suis créateur et, tout le relationnel et toute l’organisation d’exposition, ce n’est pas mon truc. Donc l’équipe s’en occupe. Avant je faisais tout, mais je n’avançais pas. Je suis un peu une poule qui pond des œufs dans son coin, et ces œufs sont des sculptures. Je suis une arche de Noé qui pond.
Pour créer, vous avez une routine ?
Je me cache dans mon atelier. Avant de créer, je dessine. Pas de photos, je ne peux pas travailler avec. Si j’ai besoin d’images, je regarde plutôt des séquences animalières, ou bien je vais dans les zoos pour voir le modelé de l’animal, comprendre son déplacement et toute son anatomie. Généralement, je fais une maquette en argile de ce que je veux faire, une pièce de 15 à 20 centimètres. Si ça me plaît en tant que sculpture, je l’agrandis, et j’en fais un tirage en plâtre. C’est généralement là que l’équipe interviendra.
Comment est née votre collaboration avec le musée océanographique de Monaco, pour l’exposition Les Géants des glaces ?
Il fallait apporter quelque chose de nouveau dans ce thème des pôles, avec la préservation de l’animalité. À l’origine, j’avais prévu de me lancer dans les oiseaux, avec une représentation du manchot empereur en référence au Pôle Sud. Mais c’était quelque chose d’assez difficile à faire. C’est un animal un peu informe, qui rentre sa tête dans ses épaules. En étudiant sérieusement son squelette, j’ai compris que ça consistait à le faire entrer dans un sac à patate.
Vous avez donc ajouté l’ours blanc ?
Je ressemble de plus en plus à un ours moi-même. Sans mon équipe je serais resté un ours qui se cache.
Ce message de préservation de l’animalité à travers vos œuvres, c’est voulu ou on vous récupère ?
Il y a un principe qu’on vous inculque aux beaux arts : il faut être sincère avec soi-même. Quand vous créez, vous le faites d’abord pour vous, avec vos yeux. Il s’avère que ces sculptures que je croyais belles pour moi, parlent aussi aux autres, peut-être à travers une beauté de ce qu’ils ne peuvent pas suffisamment voir au quotidien, dans la vie citadine. Adolescent, j’ai passé des nuits en forêt avec mes frangins pour le plaisir de vivre la nature. C’est quelque chose de très important pour moi. Je représente finalement mon frère animal.
Ce « frère animal » est en danger aujourd’hui ?
Je me désole de voir qu’on sacrifie des grandes surfaces de nature pour de l’argent. L’homme est parfois envahissant, sans s’en rendre compte. Mais quand il est envahissant et qu’il en a conscience, qui plus est pour l’argent, alors cet égoïsme me fait mal.
Certaines de vos œuvres se vendent plusieurs centaines de milliers d’euros : vous en pensez quoi ?
Ça ne me fait rien du tout. Tant que je peux rester dans mon atelier pour pondre mes œufs, je n’ai besoin de rien. Ma richesse, ce sont mes mains et ma tête. L’argent de la sculpture repart à la sculpture. Le but de l’artiste, c’est montrer ce qui est beau. Et c’est le but de ma vie.
Vous avez failli détruire toutes vos œuvres en 2015 après un conflit avec une galerie : vous vouliez tout arrêter à cette époque ?
J’aurais arrêté et je serais devenu un vieux con [rire]. La galerie en question m’avait escroqué de 40 pièces, et je voulais supprimer tout ce qui avait été encombré, et ne laisser à mes enfants que quelques marbres et bronzes. Ç’avait été une aventure de créer tout ça, mais j’étais prêt à les perdre. Si une œuvre tombe et se casse, ce n’est pas grave, car je l’ai créée. Elle a pu exister.
Que retenir de plus de 50 ans de carrière : un trait commun chez l’animal ?
Je ne pense pas. Mais, vous savez, je ne me prends pas trop la tête. Et, par conséquent, je ne me prends pas trop au sérieux, non plus. Je suis un vieil enfant qui continue de fabriquer ses jouets. Certains me comparent au personnage de Geppetto dans Pinocchio : je veux représenter quelque chose de vivant, comme un enfant veut matérialiser ce qu’il a vu. Alors, ce que je retiens de plus de cinquante ans de sculpture ? Je dirais : « rien ». J’ai emmagasiné dans ma mémoire, et j’ai pondu sans trop savoir où allaient mes œufs ensuite. Tout ce que je sais, c’est que lorsqu’ils partent, je suis en manque. Et, quand je suis en manque, je crée.
Vous créez quoi en ce moment ?
En ce moment, je me penche sur le panda. J’en ai fait une représentation dans le cadre des 50 ans de WWF (1). Sinon, je me remets à faire des chevaux et des éléphants. Je travaille généralement par séries.
Une performance en direct : rendez-vous le 14 juin au musée océanographique
Point d’orgue de l’exposition Les Géants des Glaces de Michel Bassompierre, présentée jusqu’au 6 octobre 2024 au musée océanographique de Monaco en partenariat avec les galeries Bartoux, ce sculpteur animalier réalisera en direct un modelage d’ours polaire à l’occasion de la soirée – conférence « sculpter le vivant ». Pendant cette performance artistique, trois spécialistes des régions polaires interviendront, afin de sensibiliser le plus grand nombre aux menaces qui pèsent sur la biodiversité polaire : la glaciologue Heïdi Sevestre, le spécialiste des ours polaires Rémy Marion, et l’aventurier Nicolas Dubreuil. Animée par Véronique Leroy, cette conférence invitera le public à s’interroger sur sa relation au vivant, lors d’un temps d’échange. Alors que ces intervenants partageront leurs observations naturalistes et les données scientifiques mettant en lumière l’urgence de préserver ces régions, des images de leurs expéditions en Arctique et Antarctique seront diffusées durant cette conférence.
Exposition : les Géants des Glaces
Depuis le 10 avril 2024, les ours polaires et le manchot empereur sont les protagonistes de la nouvelle exposition Les Géants des Glaces de Michel Bassompierre. En mettant en lumière ces espèces, l’Institut océanographique de Monaco et l’artiste, en collaboration avec les Galeries Bartoux, souhaitent émouvoir et sensibiliser le visiteur sur les grands enjeux des régions polaires. Cette exposition temporaire s’inscrit dans le cadre du programme polaire porté par l’Institut océanographique depuis 2022.
1) Le WWF ou fonds mondial pour la nature est une organisation non gouvernementale (ONG) internationale. Elle a été créée en 1961.



