mercredi 22 avril 2026
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« Je m’assume désormais dans un rôle de chanteur »

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Thomas Dutronc sera en concert à Monaco le 6 février. Il répond aux questions de Monaco Hebdo.

 

D’où vient votre passion pour le jazz manouche ?

Ça m’est un peu tombé dessus. Je suis un fan de guitare. J’aime beaucoup le rock, la pop, le disco, le funk, la musique cubaine… J’écoute un peu de tout, en fait. Et puis, lorsque j’ai écouté le guitariste de jazz Django Reinhardt (1910-1953), tout a changé.

 

Pour quelles raisons ?

J’avais 18 ans et j’étais à la recherche d’un peu de maturité. Je me sentais très immature et très ado. Alors, pour me cultiver, j’ai commencé à écouter de la vieille chanson française et de la musique classique. Et quand j’ai écouté Django, j’ai été émerveillé.

 

Pourquoi ?

Parce que cela correspondait à mes attentes et à mes aspirations de culture. Je voulais essayer d’aller vers le haut. Et en même temps, c’était un bonheur et un plaisir d’écouter sa musique. Sa musique est très raffinée, très complexe et en même temps, très accessible. Django était un génie. Ce qu’il faisait avec sa guitare était surréaliste.

 

Pourquoi avoir attendu d’avoir 34 ans pour sortir votre premier album Comme un manouche sans guitare (2007) ?

C’est un long cheminement. J’étais guitariste de jazz manouche. Je jouais à gauche et à droite, avec des copains. J’ai travaillé pendant une année avec le guitariste de jazz Biréli Lagrène. On a fait une tournée dans le monde entier. De retour à Paris, j’ai fait quelques concerts, dans des bars et dans des petits clubs de jazz. J’étais heureux. Mais comme je m’étais frotté à des guitaristes de très haut niveau, comme Biréli Lagrène, Angelo Debarre, Stochelo Rosenberg ou Dorado Schmitt, ça a un peu calmé mes ardeurs à devenir un super guitariste de jazz manouche.

 

Que faire alors ?

J’ai voulu faire ma musique à moi, sans copier les autres. Même si, bien sûr, on a besoin au départ de s’inspirer des autres, car on est dans un processus de digestion qui est assez long. Et puis, après un premier spectacle, je me suis rendu compte que le meilleur moyen de défendre ce que je faisais, c’était de faire un disque.

 

Comment avez-vous travaillé ?

Au départ, je pensais inviter des chanteurs. Et puis je me suis demandé comment faire lorsque je partirai en tournée. Comment inviter trois chanteurs à me suivre sur la route ? Du coup, j’ai décidé de chanter moi-même. J’ai réalisé un premier disque, Comme un manouche sans guitare, qui est sorti en 2007 et qui a eu beaucoup de succès.

 

Et depuis ?

Depuis, je continue mes expériences (1). J’ai fait beaucoup de progrès à la guitare et en chant. On a démarré notre troisième tournée fin 2015. Toute l’équipe a beaucoup progressé, même si on déconne aussi beaucoup quand même…

 

Les 11 titres de votre nouvel album Éternels, jusqu’à demain (2015), sont plus variés, avec du country rock et de la pop des années 60 : c’était pour éviter d’être catalogué uniquement comme guitariste manouche ?

Oui, on peut dire ça. Je n’ai pas envie d’être cantonné à un seul style. J’ai envie de faire de belles chansons, tous styles confondus. La chanson un peu country que je chante avec mon père, Je n’suis personne, a été composée par un ami. J’ai écrit les paroles. Mais même tout seul, j’ai plaisir à la chanter sur scène. Et je me découvre petit à petit dans un rôle de chanteur. Je m’assume désormais dans ce rôle.

 

A quoi faut-il s’attendre sur scène pour cette tournée ?

On s’appuie sur une belle mise en scène signée par Jérémie Lippmann, qui a obtenu un Molière pour La Venus à la fourrure. On a aussi un miroir géant derrière nous qui crée de jolies choses autour de nous. Comme toujours, j’ai envie de proposer un spectacle qui soit plus qu’un simple « live ».

 

Sur ce disque vous avez travaillé avec Matthieu Chedid et des musiciens de Jamiroquai : ils vous ont apporté quoi ?

J’avais envie de trouver un autre son. Mais aussi d’aller ailleurs qu’à Paris. J’avais pensé aux Etats-Unis. Mais je voulais faire venir mes copains Matthieu Chedid, Rocky Gresset et Angelo Debarre. Du coup, Londres m’a semblé la meilleure option. C’est la capitale de la pop et il y a un niveau incroyable, notamment pour la technique et la prise de son. Ça m’a mis la pression.

 

Votre objectif avec ce nouvel album ?

J’ai voulu faire un album très accessible, très pop. Avec au milieu, de la guitare de haut niveau. Car c’est ce que j’aime.

 

L’album s’ouvre par Aragon : que représente Louis Aragon (1897-1982) pour vous ?

On voulait tout simplement démarrer cet album de façon radicalement différente. C’est l’une des plus belles chansons de ce disque. On voulait débuter par un moment intense poétiquement. On voulait commencer par quelque chose de plus osé.

 

Vous signez donc un duo avec votre père, Jacques Dutronc, avec Je n’suis personne : c’était un passage obligé ?

Non. Avec mes copains, on est allé le voir en Corse. On lui a chanté quelques titres qu’on avait fait, comme J’me fous de tout. Ça lui a beaucoup plu. Alors en rentrant, on a décidé de lui écrire une chanson. J’ai écrit un texte pour lui. Mais je ne savais pas à quelle date il ferait son prochain album.

 

Votre réaction ?

Quelqu’un m’a demandé pourquoi je ne faisais pas cette chanson sous la forme d’un duo. Cette solution permettrait à mon père de chanter ce titre seul sur son prochain album. C’est ce qu’on a fait. Il n’y a donc eu aucun calcul.

 

Ce duo est un moment très particulier pour vous ?

C’est quelque chose de très émouvant. Quand je la chante, je pense très fort à mon père. Il y a d’ailleurs beaucoup de chansons qui m’émeuvent dans ce dernier album.

 

Votre père sera présent à vos côtés sur certaines dates de votre tournée ?

Non, il ne sera pas là. Il habite en Corse et il est très difficile d’arriver à le faire se déplacer.

 

C’est compliqué de s’affranchir de votre filiation, avec d’un côté Françoise Hardy et de l’autre, Jacques Dutronc ?

Pas du tout. J’adore. Et j’essaie de prendre le plus possible de leurs influences. Rien qu’avec eux comme source d’inspiration, je pourrais vivre deux vies. Ils ont tellement de belles chansons… Je n’essaie pas de faire quelque chose d’autre, ni de faire pareil qu’eux. Mais tout ce qu’ils ont fait fait partie de la musique qui a bercé mon enfance et qui m’inspire.

 

Vous écoutez donc souvent la musique de vos parents ?

J’adore écouter les chansons de ma mère, quand j’ai bu un coup par exemple. J’aime aussi faire découvrir cette musique à des gens. J’aime beaucoup les chansons de mon père aussi, mais il en a fait moins. Du coup tout le monde les connait par cœur à force.

 

Cette filiation n’est pas trop lourde à porter ?

Non. Je suis très fier. Les gens me disent d’ailleurs que je chante de plus en plus comme mon père. Et c’est vrai que ma voix ressemble aujourd’hui un peu plus à la sienne. Pourtant, sur un titre comme Aragon, j’ai l’impression de chanter un peu comme ma mère, Françoise Hardy. Même si, bien évidemment, je suis un homme et que par conséquent, je n’ai pas exactement sa voix. Bref, j’essaie de m’inspirer de mes parents. Je ne rejette pas du tout cet héritage.

 

Depuis les attentats du 13 novembre, les artistes doivent désormais apprendre à vivre sur scène avec la menace terroriste ?

On y pense quand on est dans la salle. Je ne suis pas un chanteur très « politique. » Quand les spectateurs viennent me voir, j’ai envie qu’ils pensent à autre chose. Du coup, je ne vais pas du tout aborder ce sujet. Je trouve déjà très courageux que les gens continuent de sortir. D’ailleurs, pour le premier concert de cette tournée le 30 novembre dernier au théâtre Sébastopol, à Lille, la salle était pleine.

 

Comment avez-vous vécu les attentats à Paris et l’attaque du Bataclan ?

Très mal. Je venais d’arriver à la campagne, le 13 novembre, lorsque ces attaques ont eu lieu. Comme tout le monde, je suis traumatisé. On a envie de comprendre comment des gens peuvent en arriver là. Et comment on peut, même de loin, sympathiser avec ce genre de choses. On est arrivé à un point de gravité qu’on n’avait jamais atteint. On a besoin qu’il se passe vraiment quelque chose en France.

 

Il faut continuer à sortir dans les salles de spectacle ?

Oui. Même si, bien sûr, je comprends la peur. D’ailleurs, je n’ai pas peur de dire que j’ai peur. C’est un traumatisme. Il y a des images qui peuvent nous venir à tout moment. C’est bouleversant. On a été au bout d’une véritable horreur. Paris a vraiment été blessée dans son cœur. Il nous faut réagir avec amour et avec force. Il faut faire respecter nos valeurs et traquer les fous.

 

Surtout que votre tournée passera aussi par Paris ?

Oui. Ce sera le 6 avril, au casino de Paris. La sécurité sera exceptionnelle sur ce concert, comme sur les autres d’ailleurs.

 

Aucun artiste n’est préparé à ce genre de contexte ?

On a basculé dans une espère de guerre dans laquelle on ne peut rien faire. On a basculé dans une autre époque. Mais ça fait longtemps que tout ça a commencé. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.

 

Depuis, il y a aussi eu l’attaque contre Charlie Hebdo en janvier 2015 ?

Je connaissais un peu les gens de Charlie Hebdo. Ils représentent ma culture. On a un problème d’intégration culturelle en France. C’est dommage, car on a un super pays, avec beaucoup de belles choses, que ce soit dans la culture ou dans l’histoire. La France est un pays d’accueil, de tolérance, de paix… Il faut être fier de nos valeurs et les défendre.

 

Au niveau international, la France a commis des erreurs ?

Bien sûr, je ne dis pas qu’on est parfait. Mais il ne faut pas toujours chercher la vengeance, sinon on ne s’en sort jamais. Il faut écouter Imagine (1971) de John Lennon… Ce n’est évidemment pas le monde des Bisounours, mais il faut faire la paix.

 

C’est la première fois que vous jouerez à Monaco ?

Non. J’ai déjà joué deux fois à l’opéra Garnier et une fois au Grimaldi Forum.

 

Que représente Monaco pour vous ?

Monaco me fait tout de suite penser à Grace Kelly et Cary Grant, dans le film d’Alfred Hictchcock, La Main au Collet (1955). C’est un film que j’ai vu quand j’étais petit. Je ne m’en souviens pas très bien, mais c’est cette image qui me vient quand je pense à Monaco.

 

Votre tournée va se poursuivre jusqu’à l’été prochain ?

Notre tournée se poursuivra avec les festivals d’été jusqu’en août. Et il se pourrait même qu’on la poursuive aussi à l’automne prochain.

 

(1) Thomas Dutronc a publié trois albums solo : Comme un manouche sans guitare (2007), Silence on tourne, on tourne en rond (2011) et Éternels, jusqu’à demain (2015).

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