samedi 18 avril 2026
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Pascale Caron : « Un burn-out, ce n’est pas un simple épisode de fatigue »

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Pascale Caron, fondatrice et dirigeante de Yunova Pharma à Monaco, a décrit dans un livre (1) le mécanisme qui l’a amenée vers l’épuisement professionnel, avant de créer son entreprise. Elle revient sur cet épisode de burn-out, avec Monaco Hebdo.

Aviez-vous imaginé que vous feriez un burn-out un jour ?

C’était impossible à imaginer. Je considère que je suis quelqu’un d’extrêmement fort et cela me paraissait absolument impensable de faire un burn-out. À l’époque, je ne savais même pas ce que c’était. Ma mère, mes grands-mères, étaient passées par des états dépressifs, mais je ne pensais pas que je traverserais un tel épisode à mon tour. C’étaient des femmes qui ne travaillaient pas, elles étaient femmes au foyer, et j’avais un peu imaginé que leur choix de vie avait eu un lien avec ces épisodes dépressifs. En choisissant de m’investir dans une carrière professionnelle, je pensais, au contraire, qu’il n’y aurait aucun souci.

Avant d’en arriver là, votre carrière était florissante ?

J’avais une carrière extrêmement florissante. Mais il y a eu une période où j’ai été harcelée. Cela a duré cinq ans. Et, là encore, en me disant que je suis quelqu’un de fort, j’ai pensé que j’arriverais à surmonter cette épreuve. Donc j’ai continué malgré tout, mais en développant une sorte de syndrome de Stockholm. J’ai réussi à faire en sorte que cette personne-là, qui me harcelait, puisse être mise en valeur. J’avais une très grande équipe avec moi, et j’étais dans l’idée qu’elle s’en sorte, qu’on avance ensemble. J’étais dans un état vraiment positif, malgré cette personne au-dessus de moi, qui me harcelait. Je gérais de très grosses agences à l’international et, ma motivation, c’étaient mes clients et mon équipe.

« Mon mari est médecin et, grâce à lui, j’ai fini par comprendre que mon niveau de cortisol [connue comme l’hormone du stress physique et émotionnelle — NDLR] était au plus haut, tellement haut que mon cerveau prenait la nuit pour le jour. Je ne pouvais absolument plus dormir, les effets étaient désastreux sur ma santé »

Quel a été le point de bascule ?

Dans la continuité de ce harcèlement, on m’a changé d’équipe. On m’a échangé contre quelqu’un d’autre, et il y a eu une énorme réorganisation qui a provoqué la perte de mes plus gros sponsors. Et c’est amusant, car les personnes qui m’avaient enfoncée ont fini par se faire enfoncer elles aussi. Dans ces grandes entreprises, on est un peu des numéros, en réalité.

C’est le manque de reconnaissance qui explique en partie ce burn-out ?

Il y a eu une période extrêmement intense avant cette réorganisation, où j’ai compris ce qui était en train de se profiler. J’ai vu tous les impacts sur mon équipe, et j’ai un peu explosé en plein vol à ce moment-là.

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À quel moment aviez-vous compris que vous craquiez ?

Après un entretien avec les ressources humaines, quand on m’a expliqué que j’étais clivante. On m’a dit : « Il y a des gens qui t’aiment et il y a des gens qui ne t’aiment pas », tout en me flattant sur mes qualités pour recruter de nouveaux talents. On était en train de me dire, sans le dire vraiment, qu’on me mettait au placard. Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. Les nuits suivantes non plus. J’ai commencé à subir d’énormes insomnies. Je me rappelle que j’étais en voyage à New-York et je mettais ça sur le compte du décalage horaire, je pensais que ça n’allait pas durer. Mais ça a continué, je faisais des insomnies totales.

Comment l’expliquer ?

Mon mari est médecin et, grâce à lui, j’ai fini par comprendre que mon niveau de cortisol [connue comme l’hormone du stress physique et émotionnelle — NDLR] était au plus haut, tellement haut que mon cerveau prenait la nuit pour le jour. Je ne pouvais absolument plus dormir, les effets étaient désastreux sur ma santé. Je fonctionnais au ralenti, je subissais des pertes de mémoires, j’avais vraiment l’impression qu’il me manquait des cases.

Comment avez-vous fait le lien entre cet état de stress permanent et votre environnement de travail ?

J’étais angoissée et je faisais des cauchemars, en lien avec le travail. J’ai quand même passé 27 ans dans cette boîte. Pendant très longtemps, elle était tenue par des gens qu’on connaissait depuis le début et qui nous mettaient en valeur. Mais comme dans toutes les entreprises, les choses ont commencé à changer quand elle a été tenue par des financiers. Je ne jette donc pas la pierre sur cette entreprise en particulier, puisqu’on retrouve cette logique ailleurs également.

« Il est primordial que notre entourage puisse déceler les signes du burn-out à notre place. Moi, j’avais l’impression d’avoir le pied à fond sur l’accélérateur sur une autoroute, jusqu’à ce que je rencontre un mur. Je pensais pourtant que rien n’allait m’arriver. Et quand les signes ont commencé à se voir, il était trop tard »

Comment vous en êtes-vous sortie ?

Avec mon mari, nous avons consulté un psychiatre, qui a confirmé que c’était bien un burn-out. Mais il n’y avait pas de raisons que je prenne des antidépresseurs, ni des anxiolythiques. C’était d’ailleurs une crainte, car je voulais absolument éviter de prendre ce genre de produits. J’avais peur de me lancer là-dedans, sans pouvoir en sortir. J’ai donc commencé par voir une hypnothérapeute, d’abord pour gagner quelques heures de sommeil. Et, grâce à l’hypnose, j’ai réussi à peu près à me mettre dans un état qui ressemblait à du sommeil. Cette thérapeute m’a suivie pendant plusieurs mois. C’est à ses côtés que j’ai réussi à couper le cordon, pour quitter la société pour laquelle je travaillais.

Pascale Caron
« Il faut que les dirigeants comprennent que, pour aider les autres, il faut qu’ils se sentent bien eux-mêmes. C’est comme dans un avion, on met d’abord son masque à oxygène avant d’aider les autres. » Pascale Caron. Fondatrice et dirigeante de Yunova Pharma. © Photo DR

Vous avez dû démissionner ?

J’ai négocié mon départ avec mon entreprise et son président. Je leur ai dit combien je voulais négocier, tout en leur garantissant que je ne ferai pas de vague. Tout s’est passé sans problème, et j’ai pu négocier mon départ avec la somme demandée. On m’a juste demandé pourquoi je n’en avais pas parlé plus tôt. Mais ça n’a pas été aussi simple pour autant, car j’ai vraiment commencé à sombrer à partir du moment où j’ai quitté ce travail. Ce travail, c’était mon identité.

Vous n’en aviez pas parlé avant, mais était-ce seulement possible de le faire à l’époque auprès de vos collègues ?

En réalité, on ne s’en rend pas compte. On était en pleine réorganisation et je savais ce qui était en train de se passer. Ce n’était pas le moment pour en parler avec mes équipes. Je ne pouvais parler à personne en réalité. Je pouvais simplement dire que je ne me sentais pas bien.

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L’idée est donc de prévenir le burn-out, plutôt que de le corriger ?

Il faut que les gens comprennent les signes avant-coureurs du burn-out, pour alerter leur entourage ensuite. Et il faut, pour cela, de la bienveillance au travail. C’est dans cette idée que j’ai créé ma société, Yunova Pharma, en 2020, pour prévenir différents états de stress et d’anxiété. Mais aussi des douleurs chroniques qui aboutissent à une dépression ou à des pertes de mémoires. J’ai eu la chance de m’en sortir en neuf mois, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. On m’a soigné avec des produits naturels, mais c’est assez difficile d’en trouver avec de vraies preuves scientifiques.

Quels conseils donnez-vous à celles et ceux qui traversent un épisode d’épuisement professionnel ?

Quand on est dans l’action, on ne s’en rend pas compte. Pour commencer, il est donc primordial que notre entourage puisse déceler les signes du burn-out à notre place. Moi, j’avais l’impression d’avoir le pied à fond sur l’accélérateur sur une autoroute, jusqu’à ce que je rencontre un mur. Je pensais pourtant que rien n’allait m’arriver. Et quand les signes ont commencé à se voir, il était trop tard. Car, un burn-out, ce n’est pas un simple épisode de fatigue, comme peuvent le penser certains. Pendant six mois, je n’avais que deux heures de batterie par jour, je n’accédais plus à mon cerveau, et j’ai mis neuf mois à m’en remettre. Il faut vraiment se rendre compte que c’est quelque chose de grave.

Que faire quand on s’en rend compte ?

Quand on commence à être vraiment fatigué, à avoir des problèmes de sommeil, il faut le prendre comme une alerte et réagir. Il faut lever le pied, il faut consulter, il faut s’écouter. « Quand on commence à être vraiment fatigué, à avoir des problèmes de sommeil, il faut le prendre comme une alerte et réagir. Il faut lever le pied, il faut consulter, il faut s’écouter »

Quand on est dirigeant, ce n’est pas toujours évident de lever le pied ?

Le burn-out, c’est une chose, mais il y a aussi burn-out du chef d’entreprise, en effet. Il faut que les dirigeants comprennent que, pour aider les autres, il faut qu’ils se sentent bien eux-mêmes. C’est comme dans un avion : on met d’abord son masque à oxygène avant d’aider les autres. On ne peut pas gérer une entreprise si on ne se sent pas bien nous-même. Quand un entrepreneur se retrouve dans un engrenage infernal, de dettes ou autres, il faut qu’il accepte de se faire aider.

« Quand on commence à être vraiment fatigué, à avoir des problèmes de sommeil, il faut le prendre comme une alerte et réagir. Il faut lever le pied, il faut consulter, il faut s’écouter »

Que peut faire un dirigeant pour améliorer le bien-être de ses salariés ?

Il y a différentes choses à mettre en place, même dans les petites entreprises. Les activités sportives peuvent aider, comme courir en groupe pendant la pause de midi. Cela permet de sortir certains salariés de leur sédentarité. Mais tout dépend des profils, car je faisais énormément de sport moi-même, et ça ne m’a pas empêché de faire un burn-out. Tout dépend donc des personnes. Ensuite, la bienveillance au travail et la médiation sont primordiaux. Il faut mettre en place des outils de premiers secours en santé mentale, comme le suggère Caroline Jolly-Bellocci, qui est experte en qualité de vie et conditions de travail à Monaco [à ce sujet, lire notre article Santé mentale au travail : mieux prévenir le burn-out, publié dans le cadre de ce numéro spécial – NDLR]. Il est très important de proposer des formations pour les managers également, pour qu’ils se rendent compte de ce qu’est la bienveillance au travail.

Le bien-être des salariés a toute son importance en entreprise ?

Nous ne sommes pas des pions. Pour trouver des idées novatrices, il faut compter sur l’humain et son individualité, pas les machines. L’humain est très important en entreprise, si on veut avoir une entreprise florissante, il faut prendre en compte ses salariés et s’occuper bien d’eux.

1) Le burn-out de Wonder Woman de Pascale Caron et Valérie Peltier (auto-édition), 84 pages, 18 euros.

Pour revenir au début de notre dossier « Bien-être au travail : un enjeu d’attractivité pour les entreprises », cliquez ici.

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