jeudi 2 février 2023
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Michel Merkt : « Le monde avance, et il faut avancer avec lui »

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Producteur pendant plus de dix ans, avec plus de cent films au compteur (1) dont une cinquantaine présentés à Cannes, le résident suisse Michel Merkt est aujourd’hui consultant pour des institutions publiques et privées, ainsi que pour des festivals. Pour Monaco Hebdo, il évoque la crise que traverse le cinéma. Interview.

Les chiffres de fréquentation de salles de cinéma sont en forte baisse : comment expliquez-vous cela ?

La crise sanitaire n’a fait qu’accélérer un processus qui s’était mis en place il y a plusieurs années déjà. C’est un mélange de différents éléments, comme tenir en compte les attentes des différents publics et donc la programmation, les nouveaux modes de diffusion et de consommation des films, la situation économique, ou encore l’évolution des salles de cinéma, ou le fait que des gens aient maintenant de vraies salles de cinéma chez eux. Il ne faut pas oublier la notion « d’expérience de cinéma », de voir un film ensemble, et de pouvoir en parler après. Certaines salles l’ont compris, en faisant des changements, que cela soit dans la qualité des sièges, ou de la technique de projection, ou encore de l’accueil des publics, mais aussi en organisant des avant-premières, des programmes spéciaux pour les jeunes, ou les seniors, ou des débats après les films. Et évidemment, il ne faut pas oublier les pouvoirs publics et reconnaître qu’à Monaco, on a la chance que la culture ait une place très importante, et fasse partie de l’ADN de la principauté. La culture représente environ 5 % du budget de l’État et le prince Albert II, ainsi que sa sœur, la princesse Caroline de Monaco, sont toujours très impliqués.

« Ce sont aussi les crises, qui permettent, ou obligent, à se remettre en question, à changer de point de vue et à se dépasser. C’est donc plus une opportunité de redéfinir des objectifs clairs, et de mettre en place une stratégie et des moyens appropriés »

Peut-on parler de crise du cinéma ?

Ce n’est pas la première fois que l’on peut entendre que le cinéma est en crise, ou va tout simplement disparaître. Il y a eu l’arrivée de la télévision, les lecteurs vidéo VHS, puis les DVD, et maintenant les plateformes de “streaming”. Le monde avance, et il faut avancer avec lui. Au final, ce sont aussi les crises, qui permettent, ou obligent, à se remettre en question, à changer de point de vue et à se dépasser. C’est donc plus une opportunité de redéfinir des objectifs clairs, et de mettre en place une stratégie et des moyens appropriés.

Le prix du ticket de cinéma est trop élevé ?

La notion de prix est directement liée à celle de la qualité, ou plus précisément, dans ce cas, à celle de plaisir. C’est là que l’expérience de cinéma prend toute sa valeur. Les spectateurs veulent voir un beau film, et passer un bon moment, dans un cadre agréable. L’expérience du cinéma ne s’arrête pas à du pop-corn, une boisson gazeuse et des bonbons. Mais ça commence par une bonne programmation et par de beaux films.

Les films ne sont plus à la hauteur ?

On pourrait dire qu’il en faut pour tous les goûts… Mais si avant les films étaient faits pour rencontrer un public, le divertir, et lui faire découvrir des univers, de plus en plus de films sont juste faits pour générer de l’argent. Ce sont aujourd’hui les financiers qui décident quels films seront produits. Les pouvoirs publics se basent sur la recommandation de comités, et les télévisions et les plateformes sur des données qui excluent de plus en plus la liberté artistique. Il y a tellement de films, que c’est parfois difficile de choisir. C’est là que les critiques de cinéma, mais aussi les festivals, ont une responsabilité : celle de donner envie au public d’aller voir certains films en salle.

Certains accusent le cinéma dit « d’auteur » ou d’« art et essai » de faire baisser la fréquentation des salles de cinéma ?

Revenir aux définitions permet parfois de comprendre les confusions. Si pour certains, les films d’auteur sont des films écrits et réalisés par la même personne avec une totale liberté artistique, pour beaucoup d’autres, ce sont avant tout des films d’art et d’essai élitistes. L’exception culturelle est une force, un droit, un devoir et une vraie responsabilité. C’est le seul moyen pour que certains films, qui pourraient être considérés comme fragiles, puissent exister. Les salles de cinéma ne sont pas là uniquement pour présenter des films à gros budgets. C’est comme si on fermait les cinémathèques et qu’on arrêtait de produire des films de patrimoine. Il n’y a pas qu’un seul public pour les salles de cinéma, il y en a plusieurs ! Et c’est là encore que la programmation joue un rôle essentiel. Les bons films auront toujours une place, même si certains ne passeront peut-être qu’un jour par semaine.

« Les critiques de cinéma, mais aussi les festivals, ont une responsabilité : celle de donner envie au public d’aller voir certains films en salle »

Faut-il produire « moins et mieux » avec des films produits vraiment pour la salle de cinéma, comme l’a dit le coprésident du groupe Pathé, Jérôme Seydoux, à nos confrères du Monde le 2 novembre 2022  (2) ?

Faire « moins et mieux » est effectivement une solution, mais si cela peut s’appliquer dans le privé, c’est un peu plus compliqué dans le public et encore plus en ce qui concerne la culture. Certains disent qu’il y a trop de films, je pense qu’il n’y a surtout pas assez de bons films. Avec le nombre de nouveaux films en salle par semaine, les exploitants sont obligés de changer tout le temps. Certains films n’ont même pas le temps de se faire connaître, qu’ils ont déjà disparu, souvent non par la qualité, mais car ils n’ont pas eu de budget marketing et publicité. Il faudrait donc peut-être faire « plus et mieux », car ça n’est pas le budget d’un film qui en fera sa qualité.

À l’avenir, seuls les films à gros budget sortiront en salle, et les autres auront une vie sur les platesformes ou les télévisions ?

Les films à gros budget pour la production, auront également souvent un gros budget pour la promotion, avec de la presse, des affiches, des événements et ainsi soutenir la sortie en salle et s’assurer que l’on parle du film et que les gens aillent le voir. D’autres sortiront directement sur des plateformes et d’autres encore sortiront directement en DVD. Mais le vrai problème, ce sont tous les films, qui même après avoir eu une première en festivals pour certains, disparaissent tout simplement. La question n’est donc pas de savoir où iront les films à gros budget, mais plus de savoir comment faire exister les bons films à petit budget…

Qu’a changé la pandémie de Covid-19 dans les habitudes de consommation de cinéma ?

À Monaco, Françoise Gamerdinger, directrice des affaires culturelles, a décidé de se battre pour que les lieux culturels puissent rester ouverts, tout en respectant les règles sanitaires. Un des grands problèmes de la crise sanitaire a, en effet, été l’isolement social et la culture a pu jouer son rôle. Mais les gens ont aussi découvert d’autres modes de consommation de la culture. Aujourd’hui, le défi est de faire revenir les gens dans les musées, les salles de spectacle, et, évidemment, dans les salles de cinéma. Pour changer les habitudes, il faut écouter les gens, et il faut changer les idées et les comportements. Il serait donc possible de retrouver le côté événementiel et convivial de la culture, afin de faire revenir le public.

« Un film qui ne reste pas longtemps en salle, pourrait peut-être se retrouver plus rapidement sur les écrans de télévision, pour bénéficier de la visibilité qu’il a eue. La discussion va bien plus loin, puisque l’on parle de l’intervention de l’État. Il paraît donc difficile de ne revoir que la chronologie des médias, sans revoir le système même de financement du cinéma »

Les plus jeunes consomment désormais des films à la demande directement sur leur smartphone ou sur leur tablette, ils fréquentent très peu les salles de cinéma : il semble très difficile de parvenir à changer ce mouvement de fond ?

Aller au cinéma peut faire partie de la culture, mais pour cela, il faut investir dans les prochaines générations. Une des possibilités est de faire retourner les enfants dans les salles, en proposant une programmation dédiée, accompagnée de matériel éducatif que les professeurs des écoles pourraient utiliser. Il s’agit de créer un désir, de créer une envie de cinéma. Les écoles sont là pour donner aux enfants l’envie d’apprendre. Alors pourquoi pas aussi l’envie de dévorer de la culture, et de retourner partager des émotions dans des salles de cinéma ?

Le piratage et le téléchargement des films, parfois même avant leur sortie au cinéma, et avec une excellente qualité de son et d’image, pèsent aussi ?

Le piratage, mais aussi le partage des identifiants pour se connecter aux plateformes, n’a cessé d’augmenter. Mais le vrai problème, c’est la question de la responsabilité des gens qui mettent les films à disposition, et évidemment la responsabilité de celles et ceux qui regardent ces films. Le piratage, c’est du vol, qui est puni comme tel. Mais la justice n’a pas les moyens de faire son travail et les peines sont trop légères. Si plus personne ne paie pour regarder des films, quel que soit le mode de consommation, l’économie même du cinéma serait remise en question. Et donc également les emplois de toute la branche.

Dépenser des dizaines de millions d’euros dans la production d’un film pour finalement le diffuser en “streaming”, est-ce que ça a du sens d’un point de vue économique ?

Les modèles économiques sont différents entre les pays, mais aussi entre les plateformes, un studio, une télévision, ou un producteur indépendant. Une plateforme comme Netflix est basée sur le revenu des abonnements. Elle a donc besoin de films pour attirer de nouveaux abonnés, et produit elle-même, quand elle a une obligation de réinvestissement. Les studios savent combien de films ils doivent sortir, idéalement, pour couvrir leurs frais, et répondre aux attentes des investisseurs. Mais aujourd’hui, ils contrôlent également leurs propres plateformes. Ces gens connaissent donc parfaitement le retour sur investissement qu’il y aura en mettant un film directement sur une plateforme. Sans compter qu’ils pourront le faire au niveau mondial, et également économiser sur les frais de promotion.

Alors que Disney pourrait ne plus sortir ses films en salle, faut-il revoir la chronologie des médias et si oui, de quelle façon ?

La chronologie des médias est différente selon les pays, et certains pays n’y sont même pas soumis. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de problème. Pour parler de la France, ce dispositif a été mis en place pour protéger les salles de cinéma de la concurrence des chaînes de télévision. Le point le plus important aujourd’hui, serait que ce dispositif aide les films à exister, et soit donc plus flexible en fonction des films. Un film qui ne reste pas longtemps en salle pourrait peut-être se retrouver plus rapidement sur les écrans de télévision, pour bénéficier de la visibilité qu’il a eue. La discussion va bien plus loin, puisque l’on parle de l’intervention de l’État, afin de limiter les influences du marché. Il paraît donc difficile de ne revoir que la chronologie des médias, sans revoir le système même de financement du cinéma.

Aux États-Unis, les films jugés « moyens » sont diffusés directement sur les platesformes, mais en France, si un film a reçu des aides publiques, c’est impossible : faut-il revoir cela ?

Les cinéastes font, en général, des films pour les montrer au plus grand nombre de gens possible, en commençant par les salles de cinéma, et, idéalement, un grand festival, comme celui de Cannes, de Venise, de Berlin, de Sundance, ou de Toronto. Après, il y a les films « de commande », que les plateformes produisent, mais certaines utilisent également les salles de cinéma. L’exception culturelle française a, entre autres, comme objectifs d’aider à la création, mais également à la distribution, pour que les films soient vus par le plus grand nombre. Si un film ne trouve pas sa place dans les cinémas, c’est peut-être qu’il y a un problème ailleurs… Mais cela ne veut pas dire que le film ne trouvera pas un public sur une plateforme, ou, qui sait, peut-être même dans un musée. Et c’est là que la notion, et la définition, de « succès » devient intéressante.

L’avenir du cinéma, c’est le jeu vidéo, qui réussit à remplir les salles ?

Le débat n’est pas nouveau. Le septième art a toujours été une forme d’exploration. Les gens allaient au cinéma pour voir les informations, puis les films muets, les orchestres qui jouaient de la musique pendant les projections, le cinéma parlant, en couleur, en 3D, en 4D, l’IMAX… L’avenir du cinéma, c’est la force créative d’explorer et de proposer des histoires, des sensations, des émotions, sans se poser aucune limite, même technologiques. Le mot anglais “entertainment” est très approprié. Le cinéma est un art du divertissement, et tout le monde a envie d’être diverti. Il est impossible de dire ce que sera le cinéma de demain. Mais c’est une bonne chose, car cela veut dire qu’il va, encore et toujours, continuer à nous surprendre !

« Ce sont aujourd’hui les financiers qui décident quels films seront produits. Les pouvoirs publics se basent sur la recommandation de comités, et les télévisions et les plateformes sur des données qui excluent de plus en plus la liberté artistique »

Les salles de cinéma sont-elles condamnées, à moyen ou long terme ?

Les salles de cinéma qui pensent être condamnées le sont déjà, car cela veut dire qu’elles n’envisagent pas leur survie, et qu’elles attendent juste des aides supplémentaires. Mais heureusement, beaucoup en ont profité pour faire des travaux d’amélioration, ou ont cherché des solutions, avec la recherche de mécènes. Et surtout, en lançant une remise en question et une programmation vraiment différente, tout en prêtant plus attention aux attentes des différents publics. Il y a beaucoup d’exemples, mais j’aimerais mettre ici en avant l’excellent travail des équipes de l’Institut audiovisuel de Monaco et la programmation de la Petite Salle. Et, bien évidemment, j’espère que le projet de cinéma de Fontvieille sera bientôt pris en exemple…

1) Michel Merkt a notamment produit Maps to the Stars (2014) de David Cronenberg, Juste la fin du monde (2016) de Xavier Dolan, Aquarius (2016) de Kleber Mendonça Filho, Ma Vie de Courgette (2016) de Claude Barras, Les Misérables (2019) de Ladj Ly, Une grande fille de Kantemir Balagov (2019), ou Atlantique de Mati Diop (2019). A ce sujet, lire ses interviews « Mon critère principal, c’est l’effet “wahoo” », publiée dans Monaco Hebdo n° 1006 et « Je ne veux pas travailler avec des gens normaux », publiée dans Monaco Hebdo n° 1007.

2) Jérôme Seydoux : « Nous avons décidé de produire majoritairement des “films spectacles” en 2023 », Le Monde, le 2 novembre 2022.

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