On connaît Patrick Hourdequin pour avoir dirigé le Théâtre Princesse Grace durant une trentaine d’années. Cet « enfant de la balle » préside aujourd’hui l’association des amis du cirque de Monaco. L’occasion de discuter à bâtons rompus de l’évolution de cet art alors que le Festival du cirque de Monte-Carlo démarre le 16 janvier. Mais aussi des animaux sauvés par le prince Rainier et logés au Roc Agel. Comme Baby et Népal.
Monaco Hebdo : Comment êtes-vous venu au cirque ? Ce n’est pas commun.
Patrick Hourdequin : Le cirque a toujours représenté une de mes grandes passions quand j’étais jeune. Et la rencontre avec la famille Bouglione m’a fait basculer… Je suis docteur en droit, licencié en relations internationales. J’ai fait fi de mes diplômes pour me consacrer au cirque et au théâtre, au grand désarroi de mes parents. D’abord chez Bouglione. Puis, le prince Rainier m’a permis à 35 ans de le faire professionnellement à Monaco. J’étais d’ailleurs président de l’association belge des amis du cirque, qui couvrait à la fois la Wallonie et les Flandres, dans les années 70.
M.H. : Que faisiez-vous exactement au cirque Bouglione ?
P.H. : J’étais administrateur général du chapiteau en tournée. On tournait alors 8 mois par an, et on faisait des trucs de fous : on arrivait à faire 250 villes en une saison ! A l’époque, on recensait 200 membres du personnel (musiciens, artistes, monteurs, démonteurs, etc.) et 250 animaux. Quand on mettait tous les véhicules sur la route, ça faisait une caravane de 3 km… Je peux vous dire honnêtement que lorsqu’on a fait ça dans la vie, on est blindé !
M.H. : Racontez…
P.H. : C’était une sacrée expérience. J’avais à la fois la casquette de la comptabilité, de chef du personnel, de responsables de la sécurité, de la tractation des places avec les mairies, etc… Heureusement, j’ai pu engager un couple pour m’épauler. Car je dormais 4 à 5 heures par nuit, 7 jours sur 7. On était au four et au moulin. La preuve ? Mon épouse, qui était secrétaire de direction à la radio belge, s’est alors retrouvée chef coiffeuse ! Tout le monde donnait un coup de main, elle-même participait au montage-démontage des loges.
M.H. : Vous gériez des nationalités et des classes sociales bien différentes ?
P.H. : A l’époque, les postes d’ouvriers, manutentionnaires, etc., étaient occupés par des anciens taulards ou des SDF. Peu de monde acceptait une vie si peu confortable qui obligeait de dormir à 8 dans des couchettes… Maintenant tout cela a évolué, bien évidemment. Mais cela m’a permis de très bien connaître le monde du cirque.
M.H. : Quels sont vos rapports avec la famille Bouglione ?
P.H. : Je considère la famille Bouglione comme ma deuxième famille. C’est aussi le premier cirque qui a répondu ok au prince Rainier quand il a monté le Festival de Monte-Carlo. Ils sont d’ailleurs venus en 1974 avec leur chapiteau. J’en connais beaucoup qui étaient sceptiques à l’étranger. Certains se disaient : « Qui est ce prince qui va s’occuper de notre métier ? Ce festival va être un feu de paille, il ne va pas durer… » Nous en sommes aujourd’hui à la 38ème édition.
M.H. : Quelle est l’identité du Festival du cirque de Monte-Carlo, dont vous avez assuré un temps la direction artistique ?
P.H. : La grande particularité du Festival de Monte-Carlo, c’est, contrairement à la tendance actuelle, de continuer à programmer beaucoup de numéros d’animaux. Et avec raison ! J’ai très bien connu l’amour du prince Rainier pour les animaux. Il y a 30 ans, il a décidé d’interdire les numéros avec les ours car ces derniers étaient maltraités en coulisses. Mais quand je lui disais au téléphone « Le convoi des fauves est arrivé », une demi-heure après, il était là. Il parlait alors aux tigres et aux lions, passait sa main à travers les barreaux pour les caresser. Il les connaissait très bien. Je vais vous donner un exemple : il m’avait demandé de le prévenir quand un cirque était en difficulté pour sauver les animaux qui pouvaient être saisis par le fisc. C’est arrivé une fois : dans le Nord de la France, à Valencienne, le cirque Carrington s’est arrêté. Il était possible de récupérer un jeune hippopotame et un jeune rhinocéros. L’hippopotame, Pollux, est aujourd’hui toujours au jardin animalier ! Le rhinocéros a été replacé dans un zoo en Allemagne. Quand il a racheté ces animaux, le prince les a logés dans un premier temps dans son château à Marchais. Le rhinocéros, Margareth, a même atterri au Roc Agel.
M.H. : Comme Baby et Népal… Il y a une sorte de tradition familiale d’accueil au Roc Agel ?
P.H. : Tout à fait (sourire). Cette histoire m’évoque d’ailleurs un souvenir. Un jour, j’ai contacté la secrétaire du prince Rainier, Madame Siri, pour voir Margareth. Je suis monté au Roc Agel et j’ai demandé où était le prince. On m’a dit : « Il est là-bas… » J’ai alors tapé sur l’épaule d’un homme en bleu de travail. C’était le prince Rainier : il arrosait le rhinocéros… Il aimait s’occuper des animaux et les bêtes le lui rendaient bien. Quand le prince appelait Margareth, elle le suivait comme un chien. Quand il quittait l’enclos, elle couinait. Elle se calmait quand il lui caressait l’oreille. Quand il s’éloignait, ça recommençait… Cette passion pour les animaux avait des implications sur l’organisation du festival. Le prince Rainier souhaitait que les numéros engagés d’animaux, quels qu’ils soient, aient suffisamment d’espace et de confort. C’est pour cela qu’on exige toujours que les fauves aient une grande cage extérieure, avec des poutres, des troncs d’arbre, de la végétation, pour éviter toute critique. Les organismes comme PETA, contre les animaux de cirque, n’ont rien à dire. Et ne parlons pas de la nourriture : toutes les courses viennent de Carrefour…
M.H. : Le cirque traditionnel, souvent décrié pour ses numéros d’animaux, a encore de beaux jours devant lui ?
P.H. : Bien sûr. D’ailleurs, on ne constate pas le moindre ralentissement dans les ventes de places du festival de Monte-Carlo. Je suis un grand admirateur du Cirque du Soleil. C’est un style de cirque différent qui joue sur la chorégraphie, la lumière, la musique. J’ai vu 20 de leurs spectacles, où il n’y a pas d’animaux. Mais je tiens à dire que lorsqu’on parle avec son fondateur, Guy Laliberté, il admet parfaitement qu’existe une ligne traditionnelle avec les animaux.
M.H. : Ces deux modes de cirque peuvent coexister ?
P.H. : Guy Laliberté vient d’ailleurs chaque année au festival de Monte-Carlo. Quand je suis arrivé en 1981, la première tâche que le prince m’a confiée, c’est l’accueil des directeurs de cirque dans un allomat pour faciliter leur hébergement. Un jour, un jeune gars arrive, avec une boucle d’oreille, un catogan, et son accent québécois. Il me dit : « Tu ne me connais point. Je suis Guy Laliberté. J’ai une troupe d’échassiers et de cracheurs de feu dans la rue. Je cherche une tente de seconde main pour monter un chapiteau. » J’ai appelé un fabriquant de chapiteau à Bordeaux. Il m’a dit : « Ton gars a du bol. J’en récupère un pour 30 000 francs. » C’est ainsi que Guy Laliberté a acheté le premier chapiteau du Cirque du soleil. Il s’en rappelle et est resté très fidèle en amitié.
M.H. : Vous présidez l’association des amis du cirque de Monaco. Comment est-elle née ?
P.H. : Cette association a été créée en 1975, c’est-à-dire la deuxième année du festival du cirque. A cette époque, sachant qu’il existait ce genre d’associations dans le monde entier, le prince Rainier a demandé à Jean-Jo Pastor d’en assurer la présidence. J’ai repris ensuite les rênes.
M.H. : Cette association a une vocation culturelle ?
P.H. : Elle est avant tout conviviale. C’est une association de fêlés (sourire) ! Sans prétention, cette association, qui a 150 membres payants, est constituée de professions bien différentes. Il y a aussi bien un chauffeur de bus que M. Piaget… Ce brassage social est extraordinaire. Contrairement à bien d’autres associations, il n’y a aucune jalousie, aucune mesquinerie. Les gens s’entendent bien. Et j’ai plaisir à les voir voyager avec moi surtout lors de nos expéditions de décembre. A Zurich en 2013, à Moscou en 2012. Le but principal est de rencontrer des gens de cirque et de partager des moments avec eux (1).
M.H. : Vous organisez cette année deux expositions à l’Auditorium Rainier III, dont l’une porte sur le jouet de cirque (2). Pourquoi ?
P.H. : Je me suis rendu compte que beaucoup d’amateurs de cirque qui venaient au festival tournaient un peu en rond. Quand ils ont vu une fois le musée océanographique, ou une autre curiosité, ils ne vont pas y retourner chaque année… C’est pourquoi je leur propose notamment de voir nos expositions. L’an passé, on avait présenté des collections de costumes de cirque. Cette année, on a choisi pour thème le jouet de cirque, ancien ou moderne. Il s’agit de collections personnelles appartenant notamment au Docteur Frère. On le sait peu mais il existe des collectionneurs de jouets de cirque, dont je fais partie d’ailleurs. Il y a de très belles pièces en porcelaine de la maison de Gien du 19ème et 20ème siècle, qui a souvent utilisé le thème du cirque. J’ai ainsi retrouvé des dinettes pour les petites filles de 1930. En 2009, cette maison en avait ressorti sur le thème du cirque et ces dinettes sont aujourd’hui épuisées. La marque Marklin, très connue pour ses trains, a proposé des jouets de cirque, des personnages de clowns animés notamment, avant de faire des trains. Nous allons aussi présenter une maquette de cirque unique au monde.
M.H. : Vous organisez une exposition de peinture, Circus shadow show. Comment avez-vous sélectionné l’artiste Dominique Avigdor ?
P.H. : Je reçois beaucoup de candidatures pour exposer des œuvres d’art plastique. Je suis très rigoureux dans la sélection car il y a beaucoup de croutes… Le travail et le discours de Dominique Avigdor m’ont plu. Elle a beaucoup travaillé sur le duo involontaire que joue l’artiste avec son ombre. De plus, elle a peint de nombreux artistes qui sont passés au Festival du cirque de Monte-Carlo.
M.H. : Votre association a également un rôle social et aide les familles des artistes blessés. Que deviennent justement ces artistes ?
P.H. : La reconversion est difficile. Ce que j’admire chez ces artistes, c’est leur anonymat et leur humilité. Citez-moi des noms de dompteurs, de clowns ! Les gens se souviennent la plupart du temps d’Achille Zavatta, de Grock ou Fratellini. De plus, souvent, les artistes ne sont pas précautionneux au niveau assurance. C’est pourquoi nous sommes toujours à l’écoute. C’est un peu Radio Circus à la maison ! On m’a encore appelé hier pour me dire que tel artiste était à l’hôpital et de lui envoyer des bouquets de fleurs ou des chocolats…



