
Alexandre Gohier Del Re publie cette semaine un ouvrage intitulé Monaco cet inconnu aux éditions Gascogne. Un livre destiné à faire connaître la réalité économique et politique du pays ainsi qu’à balayer les idées reçues sur la Principauté. Interview.
Monaco Hebdo?: Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire ce livre sur Monaco??
Alexandre Gohier Del Re?: Je me rends régulièrement à Monaco et j’ai été surpris d’entendre un certain nombre d’absurdités à l’égard de la Principauté dans mon entourage professionnel ainsi que dans les dires de décideurs publics et privés. Il y a une méconnaissance totale de Monaco. J’ai entendu dire, entre autres, que les Français résidant à Monaco ne payaient pas d’impôts, qu’il n’y avait pas de parlement, que le pays était régi par les lois françaises ou encore que c’était toujours un paradis fiscal. Les bras m’en sont tombés lorsque j’ai entendu Christophe Barbier — directeur de la rédaction de l’Express — affirmer en juillet dernier que la France devait annexer Monaco. On en revient à une époque colonialiste. J’ai vraiment été effaré par cette méconnaissance. J’ai donc essayé de faire une sorte de manuel qui couvre une dimension très large de la Principauté car on ne peut, par exemple, pas comprendre le modèle économique de Monaco sans parler de l’histoire et de la géographie du pays.
M.H.?: Selon vous, quelle est la cause de cette méconnaissance de Monaco par les Français??
A.G.D.R.?: La surabondance d’informations de nature people. Quand on ouvre un magazine, la vie de la famille princière est mise en avant. Il y a peu d’articles sur la politique et l’économie monégasques. Les Français ont encore peut-être en tête la crise franco-monégasque de 1962. Ça a vraiment marqué les esprits. L’image que les Français ont de Monaco renvoie aussi aux écrits du XIXème siècle lorsque la Principauté était présentée comme une Babylone ou comme une capitale du jeu. Il faut sortir de cette image.
M.H.?: Quelle est la pire idée reçue sur Monaco??
A.G.D.R.?: Elle concerne le domaine fiscal et financier. Monaco a fait de nombreux efforts dans ce domaine, qui ont été salués par des organismes internationaux reconnus. Pour moi, la Principauté a tourné une page. Les Français n’ont pas pleinement mesuré que cette page a été tournée. Ils en sont restés à la lecture du début des années 2000.
M.H.?: Comment définissez-vous le modèle monégasque??
A.G.D.R.?: C’est un modèle profondément atypique, qui a ses raisons d’être. Monaco est complètement enclavé dans le territoire français. Le pays a une relation historique de trois siècles avec cette grande puissance qu’est la France. Les Monégasques sont en minorité. On ne peut pas gérer Monaco comme on gérerait un autre Etat de petite superficie. Il y a donc une très forte spécificité monégasque, qui ne serait probablement pas transposable à d’autres nations.
M.H.?: Qu’est-ce qui vous surprend le plus dans l’équilibre politique??
A.G.D.R.?: Le rôle de garant du prince est à part. Il doit être garant de l’expression démocratique des Monégasques et de l’intérêt des non-Monégasques. Il a un poids conséquent, du fait de sa souveraineté, auprès des institutions du pays. Tout repose sur lui et sa capacité à travailler avec le conseil national.
M.H.?: Que pensez-vous du conseil national, qui agit finalement dans le sens du prince??
A.G.D.R.?: C’est un parlement consensuel par nature. Le conseil national ne doit pas être vu comme un parlement politique mais davantage comme un lieu de recherche de consensus. Lorsque le conseil national examine la politique du gouvernement, il examine la politique souhaitée par le prince. On ne peut s’opposer au prince. C’est un lieu où les choses sont réorientées quand elles ne prennent pas la bonne direction, améliorées. D’ailleurs, il n’y a pas de référence gauche/droite dans les noms des partis politiques. Il n’y a pas de logique partisane.
M.H.?: Un ministre d’Etat français, c’est une bonne chose pour le modèle politique monégasque??
A.G.D.R.?: Rappelons que le ministre d’Etat peut être français ou monégasque. Aujourd’hui, cela peut représenter un avantage. Il est sans doute préférable de choisir quelqu’un qui soit au-dessus de la mêlée, qui ne soit pas impliqué dans des débats internes. Cet équilibre est satisfaisant.
M.H.?: Parlons finances. Quel regard porte les Français sur le compte de partage de la TVA??
A.G.D.R.?: Etant donné qu’il est impossible de distinguer la part de la TVA produite à Monaco et celle produite en France, les deux pays étant intégrés, le compte de partage a permis de recréer fictivement les parts de TVA de chacun. C’est une réalité ignorée en France. Les Français ont l’impression que les autorités font un chèque de Noël. Or, ce versement est lié à l’impossibilité de calcul de la TVA réelle. Il est donc normal que la France donne sa TVA à Monaco. Il faut une approche pédagogique pour faire comprendre aux Français que ce chèque est logique.
M.H.?: Une remise à plat du compte de partage est prévue en 2013. Que se passera-t-il avec le nouveau président de la République française??
A.G.D.R.?: Je l’ignore. Cependant, je pense que nous sommes arrivés à un point d’équilibre depuis 2002, lors de la signature du nouveau traité d’amitié franco-monégasque. Des deux côtés, quelque soit le président en France, on aurait intérêt à rester sur ce point d’équilibre. Pour moi, la pleine indépendance de Monaco débute en 2002. Depuis 1860, 109 traités ont été signés entre la France et Monaco. Dans ces traités, Monaco devait par exemple siéger aux côtés de la France à l’ONU. S’il y avait une vacance dynastique, Monaco devait être rattaché à la France. Le génie de Rainier III, c’est d’être parvenu à contourner ces contraintes par le biais international. Notamment lorsqu’il a effectué en 1998 la demande d’adhésion de la Principauté au Conseil de l’Europe.
M.H.?: L’Europe justement. Monaco refuse une adhésion à l’Union européenne et Michel Roger a indiqué vouloir « enterrer » une entrée dans l’Espace économique européen. Le pays peut-il être amené à revoir sa position à l’avenir??
A.G.D.R.?: Pas nécessairement, bien qu’une adhésion à l’EEE pourrait présenter un avantage sur certains dossiers. Mais une adhésion tant à l’UE qu’à l’EEE risquerait de faire perdre à la Principauté ses spécificités. La prudence peut donc se comprendre. Je suis par ailleurs surpris de voir que le droit européen est très présent dans l’exposé des motifs de lois monégasques. Monaco, sans être membre de l’UE, a le réflexe de voir ce qui se fait en matière européenne sur chaque domaine. Cette démarche se fait naturellement.
M.H.?: Vous évoquez aussi dans votre ouvrage, la justice à Monaco. Est-elle pour vous indépendante de l’exécutif??
A.G.D.R.?: La justice est indépendante du prince Albert II. C’est un système judiciaire très intéressant dans la mesure où il n’est pas soumis à un ministère. Ce qui, pour moi, est une garantie d’indépendance. Si on venait à placer ce système sous tutelle d’un ministère, ce serait un recul pour Monaco.
M.H.?: Revenons à l’économie. Monaco recherche l’attractivité. Comment peut-il mener sa quête??
A.G.D.R.?: Il est très bien que le gouvernement se préoccupe de l’avenir économique de Monaco dès aujourd’hui. Il va falloir que Monaco trouve d’autres moteurs car les recettes des jeux diminuent tout comme le compte de partage. Monaco s’en sortira en créant des conditions favorables pour l’implantation des entreprises. La Principauté présente un véritable avantage comparatif?: la sécurité. Dans un monde incertain, les investisseurs recherchent la sécurité. Cela va de pair avec une simplification des démarches administratives et une haute qualité de vie.
M.H.?: Les capitaux de sociétés où l’Etat est actionnaire majoritaire comme la SBM s’ouvrent de plus en plus aux investisseurs étrangers. Est-ce une solution??
A.G.D.R.?: Cela ne me choque pas qu’on ouvre le capital de la SBM à des partenaires étrangers tant qu’ils restent minoritaires. Monaco n’est pas le seul Etat à faire ça. Et puis, il est parfois nécessaire de rentrer de l’argent frais pour réaliser certaines opérations.
M.H.?: Vous consacrez une partie de votre ouvrage à la culture. Quelle est la place de Monaco sur le plan international??
A.G.D.R.?: Monaco, c’est une référence culturelle internationale. On n’est plus dans les années 1910-1920, période à laquelle beaucoup d’œuvres ont été créées à Monaco. Mais la culture, c’est un élément très fort de l’attractivité du territoire monégasque. Je connais peu de petits Etats qui font autant pour la culture. D’autant que Caroline de Hanovre apporte un vrai renouveau dans ce domaine.



