Du 18 au 24 septembre 2024, la semaine de l’équilibre et du vertige se déroule un peu partout dans le monde. En principauté, le docteur Pierre Lavagna participe à cette manifestation à travers Otoneuro Monaco, son centre ouvert en janvier 2024. Il explique pourquoi à Monaco Hebdo.
La première semaine de l’équilibre et du vertige s’est déroulée en septembre 2022 : à l’origine, quel était l’objectif de cette manifestation ?
Cette manifestation est la transposition en France d’une journée mondiale autour de l’équilibre. L’objectif est de sensibiliser le grand public, les professionnels de santé et les autorités autour d’un problème qui touche une grande partie de la population, des enfants, aux adultes, jusqu’aux personnes âgées. Les causes sont différentes selon les populations concernées.
Vraiment ?
Aux urgences, 5 % des consultations sont liées à des vertiges ou à des troubles de l’équilibre. Dans les consultations de médecine générale, on est entre 7 et 10 %. Chez les personnes de plus de 65 ans, un tiers des patients souffrent de troubles de l’équilibre. Ce qui engendre des coûts de santé énormes.
Pourquoi ?
Lorsqu’on a des problèmes d’équilibre, on chute. Or, chez les personnes âgées, les chutes peuvent entraîner des conséquences graves. C’est la troisième cause de mortalité chez les seniors, après les cancers et les maladies cardio-vasculaires. C’est donc un sujet d’importance sur le plan de la santé et de la santé publique. C’est aussi un sujet mal connu. Du coup, souvent, les gens ne savent pas qui consulter. Les gens vont voir un médecin généraliste, un cardiologue… Les problèmes d’équilibre concernent essentiellement les oto-rhino laryngologistes spécialisés dans l’équilibre et les neurologues. Cela a pour conséquence d’entraîner des retards dans les diagnostics, des coûts de santé énormes, et des risques de chutes.

Pourquoi est-il important d’attirer l’attention des décideurs autour des troubles de l’équilibre ?
La sensibilisation des pouvoirs publics autour des problèmes d’équilibre est un sujet important car, pendant des décennies, il y a eu un déficit de formation des spécialistes de l’équilibre. Avec le système du numerus clausus, on a formé de moins en moins de médecins. Dans la spécialité d’ORL, qui s’occupe principalement de l’équilibre, pendant des années, on a orienté les médecins ORL vers la chirurgie. Il y a donc un très faible pourcentage d’ORL qui se sont intéressés aux problèmes d’équilibre.
« Aux urgences, 5 % des consultations sont liées à des vertiges ou à des troubles de l’équilibre. Dans les consultations de médecine générale, on est entre 7 et 10 %. Chez les personnes de plus de 65 ans, un tiers des patients souffrent de troubles de l’équilibre. Ce qui engendre des coûts de santé énormes »
Quelles sont les conséquences ?
Aujourd’hui, on se retrouve avec un déficit d’offre très important en matière de soins dits d’otoneurologie. Donc, même si les gens savent qu’ils doivent aller voir un médecin spécialisé dans les vertiges, il y en a très peu, ce qui débouche sur plusieurs mois d’attente. Ce qui n’est pas compatible avec l’urgence de la prise en charge de certains patients. Quand on ne tient pas debout, que l’on a des nausées et des vomissements, et que l’on va aux urgences, ils sont bien embêtés, parce que l’offre médicale dans ce domaine-là est très faible.
Face à ce constat, il fallait donc agir ?
C’est de ce constat qu’est née l’idée de cette semaine de sensibilisation, relayée un peu partout dans le monde par le groupement de recherche physiopathologie vestibulaire (GDRV), poussée par le professeur Christian Chabbert à Marseille (1). Je fais partie de leur réseau et j’organise la journée du vertige et de l’équilibre à Monaco. Nous souhaitons sensibiliser tous les acteurs, c’est-à-dire les patients, les médecins et les pouvoirs publics autour de l’importance de développer des structures de prise en charge, de favoriser la formation des médecins, et d’informer les gens que des centres existent.
« Lorsqu’on a des problèmes d’équilibre, on chute. Or, chez les personnes âgées, les chutes peuvent entraîner des conséquences graves. C’est la troisième cause de mortalité chez les seniors, après les cancers et les maladies cardio-vasculaires »
Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous associer à cette manifestation ?
Il était naturel de m’associer à cette manifestation. J’ai commencé à exercer en 1992, il y a 32 ans, comme chef de service au centre hospitalier princesse Grace (CHPG). J’ai toujours eu un intérêt très vif pour cette pathologie. Au CHPG, j’ai développé un centre expert qui était reconnu dans toute la région.
Cette passion étant toujours intacte, lorsque j’ai pensé à prendre ma retraite de l’hôpital y a deux ou trois ans, j’ai eu envie de créer un centre expert de niveau européen à Monaco, qui regroupe toutes les technologies innovantes en matière d’exploration et de rééducation du système de l’équilibre et de l’audition, qui concerne la surdité, les acouphènes et l’hyperacousie. Cet ensemble relève du domaine de l’otoneurologie. Pour lancer Otoneuro Monaco, j’ai donc déployé un plateau technique de niveau universitaire pour le diagnostic et pour le traitement.
Vous travaillez aussi avec le CNRS ?
Nous avons un partenariat autour de la recherche avec le CNRS. Nous faisons de la clinique, donc on voit des patients, on les diagnostique et on les traite. Mais en plus de cela, j’ai souhaité que ce centre s’inscrive dans une démarche de collecte de données médicales autour de l’édition et de l’équilibre utile à la recherche. Je suis en train de développer un partenariat très étroit avec le CNRS de Marseille du professeur Christian Chabbert et avec l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) de Montpellier du professeur Jean-Luc Puel.
Ce dernier est l’un des leaders en recherche dans le monde sur les troubles de l’audition. Jean-Luc Puel m’a désigné comme enseignant à l’Institut de neurosciences de Montpellier, chez AudioCampus pour les Masters 2 d’audiologie. Ces étudiants seront ensuite capables de faire des tests de l’audition et de l’équilibre dans les hôpitaux ou dans des centres privés. J’ai donc une collaboration très étroite avec l’enseignement et avec la recherche.
Que proposez-vous dans le cadre de cette manifestation ?
Pendant cette période, j’interviens essentiellement dans les médias : télévision, radio, presse écrite, presse spécialisée… Nous avons aussi réalisé un affichage consacré à cette opération au sein de notre cabinet. En parallèle, nous informons tous nos confrères de la région, médecins généralistes et spécialistes, que notre centre existe. Nous sommes une jeune structure qui a ouvert ses portes en janvier 2024, donc nous ne sommes pas encore structurés pour accueillir des conférences médicales, mais cela se fera dans les années à venir. Et peut-être même qu’un congrès sera organisé à Monaco sur ce sujet.

Le plus souvent, à quoi sont dû les troubles de l’équilibre et les vertiges ?
Cette pathologie est extrêmement variée. Le système de l’équilibre utilise principalement deux informations qui sont essentielles : la vision et le système d’équilibration de l’oreille interne. Il utilise aussi la sensibilité des muscles, des articulations, et des pieds, ce que l’on appelle la somesthésie. Tout ce qui va affecter ces trois systèmes sensoriels, à savoir somesthésie, vision et vestibule, peut avoir un effet sur l’équilibre.
Le plus fréquent, ce sont les atteintes de l’oreille interne, qui se traduisent par des vertiges et des troubles de l’équilibre. Généralement, les ORL sont les plus habilités pour intervenir. On diagnostique surtout des vertiges positionnels paroxystiques bénins (VPPB). Juste derrière, on trouve les troubles de la pression de l’oreille interne, avec la maladie de Ménière. Enfin, beaucoup de pathologies de l’oreille sont provoquées par les infections, les traumatismes, les tumeurs et les médicaments.
Le diagnostic est donc assez complexe à établir ?
Lorsqu’un patient vient nous voir, c’est une vraie enquête policière pour comprendre l’origine du problème. Un examen sommaire de la vision peut aussi être réalisé, parce que lorsque la vision est affectée, cela peut aussi provoquer des troubles de l’équilibre. On dirige alors les patients vers des médecins spécialistes de la vision. Parfois, on les oriente aussi vers des médecins généralistes ou des neurologues, parce qu’on peut être amené à détecter des maladies plus générales qui peuvent affecter l’équilibre, comme les maladies auto-immunes, le diabète, les maladies neurologiques comme la maladie de Parkinson, la maladie d’Alzheimer, la sclérose en plaques…
Les spécialistes d’otoneurologie sont une sorte de plateforme de triage. On fait une enquête pour identifier quel est le système en cause. Si c’est l’oreille, on s’en occupe directement, car c’est notre spécialité. Si ça touche la vision ou le système neurologique, on travaille en collaboration avec les spécialistes concernés.
« Je suis en train de développer un partenariat très étroit avec le CNRS de Marseille du professeur Christian Chabbert et avec l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) de Montpellier du professeur Jean-Luc Puel. Ce dernier est l’un des leaders en recherche dans le monde sur les troubles de l’audition »
Le Covid a aussi parfois provoqué des problèmes de vertiges ?
Oui. Comme d’autres virus, le Covid peut provoquer une atteinte du système de l’équilibre. En effet, les virus peuvent toucher à la fois le système neurologique et l’oreille interne. Comme un virus grippal, le Covid donne fréquemment des atteintes de la sphère ORL, que ce soit l’olfaction, mais aussi l’oreille interne, ce qui peut provoquer des vertiges.
Utilisés de façon intensive, les écrans d’ordinateurs, les tablettes ou les téléphones peuvent aussi provoquer des vertiges ?
Une utilisation intensive des écrans d’ordinateurs, des tablettes ou des téléphones peut déboucher sur une modification de l’organisation du système de l’équilibre. Car les gens qui passent beaucoup de temps sur les écrans développent une utilisation préférentielle des informations visuelles, ce qui modifie l’organisation du système de l’équilibre. Cela débouche sur des cinétoses, c’est-à-dire une sensibilité anormale aux informations visuelles. On parle alors d’une cybercinétose.
« Comme d’autres virus, le Covid peut provoquer une atteinte du système de l’équilibre. En effet, les virus peuvent toucher à la fois le système neurologique et l’oreille interne »
Quelles sont les solutions pour traiter la cybercinétose ?
On rééduque les patients à l’aide d’une rééducation vestibulaire. Ce n’est pas une rééducation de l’œil, c’est une rééducation du système de l’équilibre. On va pousser le patient à utiliser différemment ses autres informations sensorielles, notamment l’oreille et la somesthésie. On l’empêche d’utiliser les informations visuelles, afin qu’il développe une stratégie dans laquelle les informations visuelles ne sont plus prépondérantes. Cette rééducation vestibulaire est faite par les kinésithérapeutes vestibulaires et par les centres d’ORL équipés, comme nous, de ce type de technologie. Il s’agit de plateformes couplées à un système de réalité virtuelle, qui fonctionne avec des masques de réalité virtuelle.

Pour le reste, quelles autres solutions peuvent être proposées aux patients ?
Tout dépend de l’origine du problème. Quand il s’agit de problèmes d’oreille interne, on la traite avec des médicaments ou avec de la rééducation vestibulaire. Le traitement repose ensuite souvent sur la cause du mal : si le patient a une maladie neurologique, s’il a une maladie générale… Lorsque la maladie causale a été identifiée et que le patient reste déséquilibré, on peut proposer des rééducations de l’équilibre qui sont adaptées à chaque cas. Ces rééducations sont guidées par le bilan initial, qui a été réalisé une plateforme de test. En fonction des anomalies détectées, on propose une rééducation vestibulaire adaptée au patient.
Les soins durent combien de temps ?
En général, une rééducation s’étale sur 10 à 25 séances, à raison de deux ou trois séances par semaine. Tout ça est remboursé par les assurances maladies et les mutuelles.
« Une utilisation intensive des écrans d’ordinateurs, des tablettes ou des téléphones peut déboucher sur une modification de l’organisation du système de l’équilibre. Car les gens qui passent beaucoup de temps sur les écrans développent une utilisation préférentielle des informations visuelles, ce qui modifie l’organisation du système de l’équilibre »
Quels sont les principaux axes de la recherche sur les vertiges ?
Aujourd’hui, les principaux axes de la recherche sont centrés autour du développement de nouveaux outils pour le diagnostic des troubles de l’équilibre et des outils de rééducation. La recherche s’intéresse aux systèmes d’imageries, aux systèmes d’exploration de l’équilibre, et aux nouveaux médicaments qui permettent d’être de plus en plus efficaces dans la recherche de l’atteinte du système de l’équilibre au niveau du cerveau et du tronc cérébral.
Il y a des avancées ?
La maladie de Parkinson affecte l’équilibre, et de nouveaux traitements sont en train d’émerger, notamment la photothérapie, qui est un traitement de cette maladie par la lumière. Les traitements de la sclérose en plaques sont aussi en train d’évoluer, avec des avancées notables. La recherche concerne tous les aspects, les diagnostics fonctionnels, en passant par l’imagerie, les médicaments… C’est une recherche qui est donc très large.
1) Le site Internet du groupement de recherche physiopathologie vestibulaire (GDRV) est consultable ici.




