dimanche 19 avril 2026
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Pascal Benoit : « Le désir, c’est l’érotisation de la distance. Mais pas trop… »

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Le médecin sexologue Pascal Benoist a publié une newsletter pour le compte de l’association Woman’s Institute of Monaco(1) sur le thème « quand consulter en sexologie ? ». Interview.

 

Certains troubles sexuels touchent plus les hommes que les femmes ?

Chez la femme, c’est le trouble du désir qui revient le plus souvent. Avec une baisse ou une absence de désir. Selon les études, on est entre 10 et 40 % des femmes. Mais on peut établir une moyenne autour de 25 %. Ce qui correspondrait à la moyenne des troubles érectiles qui concerne entre 20 et 25 % des hommes, quel que soit leur âge.

 

Les problèmes érectiles s’aggravent avec l’âge ?

Après 60 ans, cela peut toucher 40 % des hommes. C’est vrai que la fonction érectile baisse progressivement avec l’âge. De plus, il faut savoir que tous les problèmes cardiaques ou le diabète entraînent aussi des troubles érectiles. Mais il m’arrive également de recevoir des patients à peine majeurs victimes de panne sexuelle. Ce qui est souvent lié à une anxiété par rapport à la performance.

 

Beaucoup de vos patients sont donc âgés ?

Pas forcément. Car après 60 ans la sexualité est souvent moins abondante. Du coup, la demande à mon cabinet n’est pas forcément plus forte dans cette tranche d’âge, que pour des hommes de 40 ans.

 

Qui sont les femmes qui viennent vous consulter ?

Il y a trois grosses populations. D’abord, celles qui viennent pour régler des troubles du désir. Elles ont du mal à obtenir un réflexe d’excitation génital, soit l’équivalent de l’érection chez l’homme.

 

Ensuite ?

Ensuite, des femmes viennent parfois pour des troubles du plaisir et de l’orgasme. En fait, elles ont du mal à avoir des décharges spasmodiques, c’est-à-dire l’équivalent de l’éjaculation chez l’homme.

 

En quoi consiste cette décharge ?

Cette décharge libère des hormones liées au plaisir dans le cerveau, principalement la dopamine. Chez la femme, il y a une décharge corporelle en bas et une décharge émotionnelle en haut, dans le cerveau. Mais les femmes ont beaucoup de mal à verbaliser cela. Du coup, elles viennent moins consulter sur ce sujet.

 

La troisième population de femmes vient consulter pour quoi ?

Pour des douleurs génitales lors de la pénétration ou pendant le coït. Ce qui constitue évidemment un frein à tout plaisir. Et ce, quelle que soit l’intensité de la douleur.

 

Pourquoi ?

Parce que même si la douleur est faible, les femmes font alors l’amour pour faire plaisir à leur partenaire. Elles n’ont aucun plaisir psychique, relationnel ou corporel.

 

Après un accouchement, quels sont les troubles les plus fréquents ?

A court terme, la femme est bien occupée. Elle a donc autre chose à penser qu’à sa sexualité. A moyen terme, c’est-à-dire autour de 4 à 6 mois, si la sexualité n’a pas repris, des douleurs locales peuvent être en cause. Des douleurs qui peuvent être liées à une épisiotomie (2) et à sa cicatrice. La rééducation du périnée est très importante aussi.

 

Pour quelles raisons ?

Car après un accouchement, une femme perd un peu de ses sensations, surtout pour celles qui sont surtout vaginales. Alors qu’une femme qui est plus sensible au niveau du clitoris et de la vulve sera moins embêtée après un accouchement.

 

D’autres type de problèmes après un accouchement ?

Il peut aussi y avoir des problèmes relationnels. Car souvent, le potentiel affectif de la femme est focalisé sur son enfant. Car son bébé est fragile et dépend totalement d’elle. Du coup, il arrive qu’elle délaisse un peu son compagnon qui peut alors ressentir un vide, à la fois affectif et sexuel.

 

Les conséquences ?

Le couple traverse alors parfois quelques petits troubles du désir. Dans un premier temps, c’est la femme qui a moins d’élan pour aller vers son homme et qui préfère se tourner vers son bébé à qui elle donne beaucoup d’affection. Dans un deuxième temps, l’homme perd un peu ses repères et voit moins sa femme comme un être attirant et sexy.

 

Comment ça se termine ?

Résultat, au bout de 4 à 6 mois, le désir de la femme la pousse à venir consulter parce qu’elle estime que son mari ne la désire plus. C’est un schéma assez classique. Le désir, c’est l’érotisation de la distance. Mais pas trop…

 

Comment fonctionne le plaisir sexuel ?

C’est quelque chose de complexe. Mais il faut savoir que le cerveau d’un homme qui se masturbe vite, et éjacule en 30 secondes, libère moins d’hormones. Donc le plaisir est plus faible que s’il a un rapport sexuel qui se passe bien. Car dans ce cas, son cerveau produit alors plus d’hormones. Son plaisir est donc plus grand. Ce qui favorise ensuite l’envie de recommencer. Un éjaculateur précoce n’a pas du tout de plaisir. Le plaisir, c’est cérébral.

 

Le regard sur la sexualité varie d’un pays à un autre ?

Le regard porté sur la sexualité est vraiment lié à nos influences culturelles. Aux Etats-Unis mais aussi dans les pays nordiques, des femmes travaillent sur l’étude du plaisir féminin. Moins en France. Quelques biochimistes travaillent sur les hormones du plaisir. A Bordeaux, le docteur en neuroscience Serge Wunsch, a publié des synthèses de travaux très intéressantes. En fait, on trouve des études sociologiques avec des hypothèses comportementales sur ce sujet. Mais assez peu de travaux scientifiques.

 

En quoi consiste la sexothérapie ?

Au départ, je suis médecin. Puis je me suis intéressé à la psychologie et à la psychanalyse. Et finalement à la sexologie qui est une science multidisciplinaire assez récente. En France, la sexologie n’est pas une spécialité médicale. La sexologie est assez peu enseignée dans les facultés de médecine françaises : en moyenne, c’est entre 2 et 4 heures par semaine. Mais aujourd’hui, de plus en plus de médecins font des formations en sexologie.

 

En quoi consiste ces formations ?

C’est 3 ans d’études à la faculté. C’est une formation pluridisciplinaire dans laquelle interviennent des urologues, des gynécologues, des sociologues, des psychologues, des sexologues… Ensuite, diverses formations permettent, si on le souhaite, de compléter ces études. Et le catalogue est très large. On peut faire de la psychologie ou de la psychanalyse, pour proposer de la sexoanalyse. On peut aussi faire de l’hypnose, des thérapies cognitives comportementales (TCC). Ou on peut décider de se limiter à ces 3 ans d’étude.

 

En moyenne, combien de temps dure une sexothérapie ?

C’est très variable. Cela peut se limiter à une seule séance pour une information précise pour une jeune femme qui peut parfois venir accompagnée de ses parents. Ou ça peut durer beaucoup plus longtemps, selon les cas. Pour certains hommes, un problème d’éjaculation précoce peut nécessiter 6 séances. Pour d’autres, ça peut être 15 séances. Pour les femmes, c’est pareil.

 

Parler de sexe avec vos patients, c’est difficile ?

Selon le patient, il faut savoir s’adapter. En parlant plus ou moins vite. Car le langage non verbal compte aussi. Ensuite, il faut aussi savoir laisser le patient parler. Car il faut bien comprendre le vécu de chacun, ses traumatismes, avant de lui donner des informations. Notamment en utilisant des petits schémas. Ensuite, une fois chez eux, dans leur intimité, les patients ont des petits exercices à faire. Des exercices qui peuvent être seulement corporels et pas forcément sexuels, selon la confiance établie au fil des consultations.

 

La solution ne consiste pas toujours à prendre des médicaments ?

Evidemment. De toute façon, chez la femme, à part les traitements hormonaux et tout ce qui relève des lubrifiants, il n’y a pas de médicaments.

 

Vraiment ?

Il y en a eu. Notamment un médicament à base de testostérone pour aider le désir sexuel féminin. Finalement, il a été retiré du marché parce que les résultats étaient insuffisants. Souvent, mes patients n’ont pas de problèmes organiques majeurs. Il n’y a donc aucune raison de leur prescrire des médicaments.

 

Mais les médicaments pour faciliter l’érection sont très démocratisés aujourd’hui !

Ces médicaments fonctionnent très bien. Il serait donc idiot de ne pas en profiter. Je ne suis pas anti-médicaments. D’ailleurs, il existe aussi un nouveau médicament pour lutter contre l’éjaculation rapide.

 

L’auto-médication, chez les hommes notamment, est un problème ?

Les gens sont libres de faire ce qu’ils veulent. Si prendre du Viagra améliore leur sexualité, ça ne me choque pas.

 

Mais il y a des dangers ?

Les médicaments ont toujours des effets secondaires. Mais les médicaments prescrits aux hommes restent de bons médicaments, avec assez peu d’effets secondaires.

 

La sexologie est une discipline récente ?

Il faut prendre les problèmes à leur source. Or, le problème majeur, c’est qu’il existe aujourd’hui encore assez peu de recherches sur la sexualité. On a bien sûr en notre possession un certain nombre d’informations. Mais ces informations ne sont pas diffusées, car il n’y a, par exemple, pas d’éducation sexuelle. Alors bien sûr, comme les corps envoient des signaux, les gens croient savoir certaines choses. Mais ils ne développent pas toujours les apprentissages adéquats. Cela devrait relever du rôle d’un éducateur.

 

Certains pays font cette démarche ?

Au Canada, ils font des campagnes d’éducation sexuelle. Les gens y assistent en couple ou avec leurs enfants, lorsqu’ils sont adolescents.

 

Quels sont les problèmes les plus difficiles à résoudre ?

Les cas les plus longs à prendre en charge sont les gens qui ont vécu sur un plan psychique des choses difficiles. Comme des abus par exemple. Ou des gens qui ont souffert de l’absence de leurs parents et qui ressentent une privation affective. Ou encore des gens qui sont dans la gêne, qui ont honte de leur sexe. Ces problèmes qui peuvent donc relever de la sphère génitale ou de la sphère émotionnelle peuvent nécessiter plus de temps.

 

D’autres cas plus délicats ?

Une femme qui souffre d’un problème organique comme l’endométriose (3) et qui souffre donc de douleurs au niveau du ventre, est un cas un peu plus difficile à appréhender. Parce que des organes sont touchés, on est freiné. Parce qu’on a besoin de l’aide de collègues, comme des urologues ou des gynécologues par exemple, pour essayer au moins d’atteindre un certain équilibre, si le problème n’est pas résolvable.

 

Quels sont les problèmes les plus simples à résoudre ?

Les troubles du désir sont aujourd’hui bien pris en charge. Même chose pour les dyspareunies non organiques, c’est-à-dire les douleurs génitales lors de la pénétration vaginale parce que la femme, très stressée, serre le périnée. On arrive à de bons résultats.

 

Et les problèmes liés à l’orgasme ?

C’est un peu plus complexe. Cela demande beaucoup d’habileté de la part du thérapeute. Il faut qu’il soit très bien formé et qu’il sache transmettre son savoir.

 

Il existe des problèmes plus rares ?

Le syndrôme d’excitation permanent touche 1 % des femmes. Dans mon cabinet, cela représente entre 2 et 4 patientes par an.

 

De quoi s’agit-il ?

Ces femmes ressentent le besoin de stimuler leurs parties génitales parce qu’elles ont un réflexe d’excitation génital permanent. Un peu comme un homme qui aurait en permanence une érection, sans avoir de désir d’un point de vue psychique. Il s’agit donc d’un trouble physique, organique, comportemental ou psychologique qui met ces femmes dans une grande souffrance. Souvent, elles ont honte. Ces cas sont délicats pour le thérapeute, parce qu’on dispose hélas de très peu de données pour bien comprendre ce phénomène.

 

 

(1) Une quinzaine de spécialistes de Monaco et des villes voisines a décidé de créer le Woman’s institute of Monaco (WIM.) Objectif de cette association : apporter « des informations médicales rigoureuses » sur la santé en général. Et en particulier sur la santé de la femme. La présidente d’honneur de cette association est Charlotte Casiraghi. + d’infos sur www.wim.mc.
(2) L’épisiotomie est une incise réalisée lorsque le bébé risque de déchirer le périnée de sa mère.
(3) L’endométriose touche 10 % à 15 % des femmes en âge d’avoir un enfant. Cette maladie se caractérise par la présence de tissu utérin, ou tissu endométrial, en dehors de la cavité utérine.

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