lundi 20 avril 2026
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Rahima Habib : « La cuisine est fédératrice »

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Organisée par Caroli Com, la 26ème édition du salon Monte-Carlo Gastronomie a fermé ses portes le 27 novembre 2023. La cinquième édition du concours de cuisine amateur Maestro Chef a été remportée le 26 novembre 2023 par Rahima Habib. Quelques heures après sa victoire, elle s’est confiée à Monaco Hebdo. Interview.

 

Alors que vous venez de remporter la cinquième édition de Maestro Chef, que ressentez-vous ?

Je suis toujours très émue. Je n’arrive toujours pas à y croire. Je n’étais pas venue avec l’objectif de gagner. Je voulais m’amuser en faisant quelque chose qui sorte de l’ordinaire. Je ne réalise toujours pas. Lorsque la décision du jury de Maestro Chef a été annoncée, ils ont commencé par donner le nom de celle qui avait terminé à la seconde place. Ils ont alors annoncé le nom de Valentina Franco, et je ne comprenais pas pourquoi elle ne réagissait pas, car je croyais qu’elle avait gagné. Après quelques secondes interminables, j’ai compris que c’était moi qui avait remporté cette cinquième édition.

Vous n’étiez pas préparée à ça ?

Il y a un an, je ne pensais pas emménager dans le sud de la France. Je suis une Parisienne, j’ai fait ma vie à Paris pendant quarante ans. Je n’avais jamais imaginé que j’aurai une mutation, ni que je participerai à un concours de cuisine à Monaco. Et encore moins que je gagnerai.

Monte-Carlo Gastronomie Maestro Chef Monaco
© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Pourquoi vous être inscrite à Maestro Chef ?

Quand je suis arrivée dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), je me suis retrouvée un peu toute seule. Mon conjoint est à Paris, car il n’a pas encore obtenu sa mutation. J’ai donc décidé de sortir pour mieux connaître la région. Une de mes employées me parlait tout le temps de Monaco. Je suis à Nice, mais je suis dit : « Pourquoi pas ? ». Je me suis inscrite sur les actualités liées à Monaco sur Facebook, en me disant que si un événement culturel m’intéresse, j’irai. C’est comme ça que j’ai découvert le salon Monte-Carlo Gastronomie, l’Apéro des étoiles (1), et Maestro Chef. Or, je cuisine beaucoup, essentiellement du sucré, des gâteaux, des cup cakes, des brownies, que je ramène parfois au travail, pour faire plaisir à mes collègues. Ce sont eux qui m’ont conseillé de faire Maestro Chef. Ils ont tellement insisté, que j’ai fini par m’inscrire.

« Il y a un an, je ne pensais pas emménager dans le sud de la France. Je suis une parisienne, j’ai fait ma vie à Paris, pendant quarante ans. Je n’avais jamais imaginé que j’aurai une mutation, ni que je participerai à un concours de cuisine à Monaco. Et encore moins que je gagnerai »

Comment se sont passés vos débuts, le vendredi 24 novembre, avec les 7 autres candidats [voir notre encadré, par ailleurs — NDLR] ?

Pendant une heure, nous étions libre de créer. J’ai proposé quelque chose de sucré, pour répondre au thème qui était « ravioles d’automne ». Les autres ont fait du potiron, du potimarron, du butternut, ou des blettes. J’ai décidé de faire un samoussa aux amandes, au chocolat, à la crème d’amande, et aux poires caramélisées. Cette préparation m’a permis d’être le coup de cœur du jury.

Comment se sont déroulées les demi-finales, qui ont eu lieu le lendemain ?

Le samedi, une partie du concours était imposée, et l’autre était libre. Il fallait faire un « filet de sole roulé farce fine, jus de coquillages, avec deux garnitures libres sur le buffet ». Le poisson, je connais, mais je n’avais jamais fait une ballottine de poisson. C’était un apprentissage express, et une mise en pratique express aussi, le lendemain. À part Dorian qui a travaillé dans la restauration, on était tous un peu dans l’inconnu. On ne savait pas vraiment comment faire notre roulé. Quand j’ai sorti les ballotines de l’eau, j’ai vu qu’elles étaient crues. J’ai pu réchauffer vite fait une assiette au four micro-ondes. Comme mon poisson était à peine cuit à l’intérieur, j’ai été étonnée d’être qualifiée pour la finale.

Maestro Chef Concours Cuisine Amateur Monaco
© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Que vous a dit le jury ?

Les membres du jury ont souligné un problème de cuisson pour beaucoup d’entre nous. Mais je suis très « anti-gaspillage ». On nous avait donné un kilo de moules, et un kilo de coques. J’ai pris seulement huit moules et huit coques pour dresser mes assiettes, et suffisamment pour faire mon bouillon. Et j’ai laissé le reste. La propreté de mon espace a joué également. On m’a aussi dit que mes garnitures étaient plutôt bonnes. J’ai fait des roses de chips à la mandoline, avec une fondue de poireaux, au jus de crustacés. Pour ne pas gaspiller, j’ai récupéré le jus de cuisson pour mes poireaux.

Qu’est-ce qui vous a permis de remporter la finale face à Valentina Franco, le dimanche 26 novembre 2023 ?

Pour la finale, le thème c’était le canard : « Canard en deux préparations : pastilla de cuisse de canard confite, magret rosé aux myrtilles, ballotin de choux vert, châtaigne et carotte. » Or, je suis Indienne, je suis née à Madagascar, et je n’ai jamais mangé, ni cuisiné, de canard de ma vie. En revanche, je connais la pastilla, car ce sont mes origines. Chez moi, on les fait au poulet. J’ai passé une nuit blanche à regarder des tutoriels sur Internet. C’était difficile, car on a dû faire quatre préparations en seulement deux heures. Je pensais que ma cuisson n’était pas bonne, avec des morceaux trop crus. Mon taillage de légumes n’était pas bon non plus. Je pense que la différence s’est faite sur la pastilla, parce que ce sont des saveurs qui me parlent. Les épices, ça me parle. Cannelle, cardamome, vanille, miel, pistaches… Ce qui a pu jouer aussi, c’est mon chou, parce que je l’ai laissé cuire dans un bouillon, et j’ai mis toutes les parures du canard, toute sa graisse, toutes ses peaux, pour vraiment donne le goût du canard au chou.

Et le dessert ?

J’ai lancé la cuisson de mon cup cake une fois que le canard était fini. Du coup, il ne restait que 30 minutes, et le cup cake était trop chaud pour pocher la crème. La crème coulait. De son côté, Valentina, l’autre finaliste, a fait un cup cake aux carottes. J’ai réalisé un cup cake en recyclant les produits de mon plat. J’ai utilisé ma sauce aux myrtilles que j’ai sucrée un peu plus pour faire un insert. Les tuiles sucrées du plat m’ont permis de faire un décor sur mes cupcake. Enfin, j’ai monté une chantilly au mascarpone. Le cup cake était tiède, mais la chantilly avait un peu coulé…

« Pour la finale, le thème c’était le canard. Or, je suis Indienne, et je n’ai jamais mangé, ni cuisiné, de canard de ma vie »

Mais vous avez remporté cette finale ?

Je ne sais pas si je méritais de gagner cette finale. Ce qui a joué, c’est le parcours. Car, tout au long de ce concours, le jury a vu que je ne gâchais rien, que j’étais propre, que j’étais rigolote, et que je ne me prenais pas la tête. Donc, à mon avis, en finale, c’est aussi l’ensemble du parcours qui a été jugé. Le coup de cœur du vendredi a peut-être joué en ma faveur. Je n’étais tellement pas partie pour gagner, que je n’ai pas ressenti de pression, comme d’autres. Je n’ai pas eu les mains tremblantes, je n’ai pas paniqué. Pour moi, chaque journée était la dernière. Je me disais : « On fait cette journée, c’est la dernière, alors on s’amuse. »

Monte-Carlo Gastronomie Maestro Chef Monaco
De gauche à droite, les huit candidats sélectionnés pour Maestro Chef 2023 : Alexandra Salustri, 30 ans, salariée du secteur de la communication, Rahima Habib, 47 ans, responsable commercial, Valentina Franco, 33 ans, responsable commercial, Denis Maccario, 53 ans, président-fondateur de la fondation Flavien et père au foyer, Agathe El Yamani, 44 ans, ingénieur, Dorian Feuillassier, 28 ans, service en restauration, Marie Laviolette, 56 ans, retraitée, et Olivier Amann, 34 ans, banquier. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Vous cuisinez depuis quand ?

Je suis née avec la cuisine dans le sang. Mes parents son nés à Madagascar, et moi aussi. C’est culturel. On mange tout le temps. Cela m’a servi, et cela m’a desservi aussi, car j’ai pendant longtemps était obèse et malade. J’ai subi une chirurgie bariatrique pour perdre du poids, car il y a cinq ans, je faisais 150 kg. Je pesais 4,2 kg à la naissance. J’ai eu une enfance dans l’obésité, et dans le goût du « manger ». Mon père cuisinait avec passion, et pas par gourmandise. Il faisait du samoussa, du thé au lait… Il fédérait les gens, et la famille, autour de sa cuisine. Chaque dimanche, mes oncles et tantes venaient à la maison, et mon père cuisinait. On partageait du rire et des bons moments. J’ai donc commencé à cuisiner avec mon père.

Monte-Carlo Gastronomie
© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Et ensuite ?

Après, j’ai continué à cuisiner pour mes amis et pour ma famille. Mon ex-mari, qui est Pakistanais, m’a donné le goût des épices, que je ne connaissais pas. Nous ce sont les épices douces, avec du goût. Lui, ce sont les épices fortes, qui arrachent le goût [rires]. Il a donc fallu mixer les deux. Pendant quinze ans, j’ai beaucoup appris de mon ex-mari, qui cuisinait pakistanais. Après mon divorce, mon rapport à la nourriture a complètement changé. Ce n’était plus la taille de l’assiette qui comptait, c’était le goût de l’assiette. De la bonne viande, du poisson bio, de la truffe noire… Le sucré est resté, car c’est mon ADN : je suis « Miss cup cakes — macarons ». J’ai alors commencé à cuisiner des plats salés. Je n’ai pas la technicité des grands chefs. Mais quand on a quelques notions, on s’en sort.

Monte-Carlo Gastronomie
© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Que retenez-vous de votre participation à Maestro Chef ?

J’ai beaucoup aimé la bienveillance tout au long de ce concours. Aussi bien avec les candidats, même s’il y en avait peut-être un ou deux qui voulait vraiment gagner. Mais tous les autres étaient là pour s’amuser, pour rencontrer des gens, et partager. Je suis donc Indienne, j’ai grandi en France, je ne parle pas de religion, ni de politique, parce que ce sont des sujets qui fâchent et qui divisent. Mais quand on parle de cuisine, il n’y a plus de castes, il n’y a plus de religion, ni de classes sociales. Chacun a ses recettes, et on se nourrit de la culture des uns et des autres. La cuisine est fédératrice. La cuisine nous a tous réunit. D’ailleurs, même les candidats éliminés nous ont soutenues jusqu’au bout, Valentina et moi.

Que va changer cette victoire à Maestro Chef ?

Je vais continuer à cuisiner. Avec l’argent remporté grâce à Maestro Chef, j’ai envie d’investir et d’acheter un laminoir à pâtes, un siphon de cuisine pour faire un espuma… J’ai envie de créer d’autres choses. En revanche, j’aime beaucoup mon travail, et j’ai envie de continuer ma carrière.

« Tout au long de ce concours, le jury a vu que je ne gâchais rien, que j’étais propre, que j’étais rigolote, et que je ne me prenais pas la tête. Donc, à mon avis, en finale, c’est aussi l’ensemble du parcours qui a été jugé »

Vous pourriez envisager de faire une reconversion et de vous lancer dans le monde de la cuisine ?

Je suis manager d’une équipe, je travaille dans un bureau de Poste du centre de ville de Nice. J’ai huit chargés de clientèle sous ma coupe, que j’accompagne au quotidien. Mais peut-être que, dans quelques années, je pourrais faire un petit salon de thé ? Ou avoir une petite baraque à frites dans un camping, faire des petits sandwiches, des cookies, des gâteaux…

Ce titre de Maestro Chef vous donne une légitimité ?

C’est gratifiant. C’est une reconnaissance. Je suis capable de faire de belles choses et d’être dégustée par des meilleurs ouvriers de France (MOF), qui ont eu le courage de se pencher sur mes assiettes imparfaites [rires]. Je retiens d’ailleurs plus ce coup de cœur du vendredi qui m’a mis des étoiles dans les yeux, que la finale et le chèque. Dans le cadre de mon travail, je crois qu’il faut savoir faire du commercial, sans que ça soit négatif. Pour la cuisine, c’est pareil : il faut savoir faire des assiettes, sans que ça soit pour une victoire.

L’année prochaine, vous ferez partie du jury de Maestro Chef : à quoi serez-vous particulièrement attentive ?

Je serai attentive au gaspillage. Je n’aime pas le gâchis. Il y a des gens qui meurent de faim. Je regarderai aussi la propreté, parce qu’on cuisine pour des gens. J’ai vu certains candidats mettre les doigts dans la bouche et les remettre dans le plat… C’est mon côté maniaque qui ressort [rires]. Sans oublier la créativité, bien sûr.

1) À ce sujet, lire notre dossier spécial Monte-Carlo Gastronomie : une 26ème édition en soutien à la fondation Flavien, publié dans Monaco Hebdo n° 1309.

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