Depuis 2007, Monaco s’est engagé dans une politique d’aide internationale annuelle, avec la création de la direction de la coopération internationale. Dix-sept ans plus tard, ce sont 39 salariés et dix volontaires qui animent quotidiennement cet organe. Comment sont utilisées les sommes qui transitent par cette instance gouvernementale et quels sont les résultats sur le terrain ?
Au total, les 208 projets en cours de la coopération internationale du gouvernement monégasque pèsent 74 millions d’euros. Ils impliquent ainsi des milliers de locaux qui travaillent sur les chantiers, et impactent la vie de millions de personnes. Ce sont les grands chiffres de l’aide publique au développement monégasque. Mais quelle réalité se cache derrière ce montant ? Cinquante ans après le lancement d’une politique d’aide au développement européenne lancée en 1957 avec le traité de Rome, Monaco a souhaité s’aligner sur cette aide internationale des pays occidentaux. Dès 1957, un Fonds européen de développement (FED) a été créé, et une série d’accords avec d’anciennes colonies ou dépendances des pays membres ont été scellés, notamment avec les conventions de Yaoundé de 1963 et 1969, ou les conventions de Lomé, de 1975, 1979, 1984 et 1989. Par la suite, en 1992, le traité de Maastricht a défini les objectifs de la coopération au développement de l’Union européenne (UE). De son côté, Monaco a créé en 2007 la direction de la coopération internationale. L’objectif ? « Aider les pays les moins développés à évoluer normalement, en allouant des subventions sur des projets qui tendent à soutenir les initiatives locales », explique Bénédicte Schutz, représentante spéciale pour la coopération internationale. Depuis les années 1960, dans les pays occidentaux, l’aide publique au développement a pris le relais des politiques coloniales. « Dans un contexte de décolonisation, les Etats ont souhaité maintenir une aide matérielle et financière aux pays qui étaient avant sous leur contrôle. Monaco n’ayant eu aucune colonie, cela explique, en partie, le retard que l’on a pris au lancement de ce programme [en 2007 — NDLR] », justifie Bénédicte Schutz.

« Aider ceux qui n’ont pas eu la même chance que nous »
Mali, Mauritanie, Liban, Haïti, Lesotho, Afrique du Sud, Madagascar… La liste des bénéficiaires de cette aide apportée par Monaco est longue. Au total, ce sont plus de quinze pays, disséminés à travers le globe, qui sont accompagnés par Monaco dans différents projets. « Redonner de l’espoir aux populations qui connaissent des conditions d’existence difficiles », c’est avec un brin d’utopisme que Bénédicte Schutz, directrice de la coopération internationale, résume le rôle de son entité. « Nous avons à cœur d’aider ceux qui n’ont pas eu la même chance que nous. Il faut ouvrir les yeux : que l’on soit Français, Italien ou Monégasque, on a grandi dans un contexte pacifique. » Guerre civile, famine, troubles sociaux, instabilité politique, épidémies, cataclysme naturels… La liste est longue, à l’énonciation des problèmes qui touchent les nations aidées par la coopération internationale monégasque.
« Pour un projet accepté, on en refuse une vingtaine. On a une enveloppe limitée, et on ne peut pas soutenir tous les projets. C’est le propre de notre travail. On est plus souvent à dire « non » que « oui », malheureusement, par manque de moyens et de personnel »
Bénédicte Schutz. Représentante spéciale pour la coopération internationale monégasque
Madagascar, fer de lance de l’aide publique au développement monégasque
Mais, dans des contextes aussi complexes et avec des difficultés qui s’accumulent, par où commencer, et quels leviers privilégier ? C’est la question à laquelle tente de répondre la coopération internationale : « Pour un projet accepté, on en refuse une vingtaine. On a une enveloppe limitée, et on ne peut pas soutenir tous les projets. C’est le propre de notre travail. On est plus souvent à dire « non » que « oui », malheureusement, par manque de moyens et de personnel. » Prenons l’exemple de Madagascar, où le programme d’aide au développement de la principauté y est le plus important. Au 22 novembre 2024, ce sont 11 267 172 d’euros subventionnés, pour un total de 34 projets en cours, répartis dans 17 des 24 régions de ce pays. Le gouvernement monégasque a axé le travail de la coopération internationale sur quatre angles principaux : la santé, la sécurité alimentaire et nutritionnelle, l’éducation et la protection de l’enfance, et enfin, l’accès au travail « décent ». « Nous avons une histoire particulière avec Madagascar. Depuis plus de vingt ans on y est présent, pour tenter de lutter contre les principaux freins au développement du pays », raconte la représentante spéciale pour la coopération internationale. Loin d’être la seule raison du fort engagement de Monaco, Bénédicte Schutz avance également des raisons géopolitiques : « Madagascar, c’est extraordinairement pauvre. Il y a un cyclone toutes les deux minutes, il y a parfois de la corruption, mais aussi des ruptures de stock de médicaments, et des manques alimentaires. Mais, par contre, ils continuent de bosser dans n’importe quelles circonstances. Et surtout, ce pays n’est pas en état de guerre, ni civil, ni contre une autre nation. Il n’y a pas de terrorisme et il n’y a pas de flux de réfugiés. Ils ont la peste, les criquets, pleins d’autres soucis, mais en attendant, on peut bosser. Ça nous aide à mettre en place un programme efficace. »

« Solutions »
A contrario, Bénédicte Schutz met en avant l’exemple du Liban, où 17 projets sont en cours, pour un total de plus de 5 millions d’euros subventionnés : « On en est pas à la première crise au Liban. Ça a beau être un pays où les acteurs sont hyper dynamiques, et où les projets sont qualitatifs, ça ne change pas le fait qu’on se retrouve comme pris en étau entre la situation diplomatique et les besoins. On ne peut plus rien faire, ou très peu, ou très lentement. Tout s’arrête, nos partenaires ralentissent, et c’est la même chose au Sahel. Au Mali notamment, il y a une période où nous ne sommes pas allés sur le terrain pendant quatre à cinq ans, étant donné la gravité de la situation. » Dans ces régions du monde frappées par des crises, les projets de la coopération internationale de Monaco continuent, pourtant : « Nos collaborateurs sur place, qui sont des habitants du pays, trouvent des solutions. On a aussi un consul qui veille à l’avancée des projets, même si nous, nous n’allons plus sur le terrain dans ces cas-là. »
Risques de corruption
Une question se pose donc, en reprenant l’exemple de Madagascar : comment être certain que les 11 millions d’euros de subventions tombent vraiment entre de bonnes mains ? « Il est important de préciser que nous avons un programme de sélection des projets qui est très dense. Les candidatures doivent passer par six étapes, avant d’être acceptées. Cela permet de faire un tri, et d’éviter de donner de l’argent à des projets où la corruption pourrait s’immiscer. » Véritable fléau sur le continent africain, la corruption limite parfois les actions des gouvernements occidentaux, notamment lorsque les sommes allouées sont importantes. Sur le site Internet Transparency International Initiative, qui référence toutes les données mondiales en termes de corruption, Madagascar y est classé 145ème sur 180 pays à l’IPC [un indice de perception de la corruption — NDLR]. Ce classement est croissant, du pays le moins susceptible d’être victime de corruption, jusqu’à celui qui l’est le plus. « Madagascar possède une mauvaise gouvernance chronique, mêlée à des promesses anti-corruption tonitruantes suivies d’actions limitées, la persistance du corporatisme, la mainmise de l’exécutif sur le judiciaire et le législatif, la non-application de la loi, la capture de l’Etat par des intérêts privés et le déclin des libertés fondamentales », peut-on lire sur ce site Internet.
« Audits et évaluations de nos projets »
Pour Bénédicte Schutz, il n’est pas question de nier ces problèmes de corruption. Ils existent, et cela nécessite d’autant plus de vigilance quant à l’usage des subventions : « Nos partenaires sont triés sur le volet. Ils sont accompagnés par des collaborateurs qui sont sur le terrain, et qui suivent physiquement les projets. Ces mêmes projets sont visités plusieurs fois par an. » Selon la coopération internationale monégasque, des contrôles financiers sont également réalisés à intervalles réguliers, comme le précise Candice Manuello, responsable du programme « Madagascar » : « Chaque année, avant de verser la tranche suivante de subvention, nous réalisons un rapport narratif et financier, ainsi que des audits et des évaluations de nos projets par des cabinets externes au gouvernement. » Elle complète : « Souvent, les audits ne consistent pas à chercher ce qui ne vas pas. Il s’agit plutôt d’améliorer les projets et leur gestion. C’est très rare que l’on ait de mauvais audit. Sur Madagascar, c’est arrivé une seule fois, et on a arrêté le partenariat suite à un audit. Cela révèle que notre système de sélection des projets est performant. » Un flux financier contrôlé donc, et cela par trois entités différentes : les audits indépendants, les équipes de la coopération internationale, et enfin, par le contrôleur général des dépenses de Monaco. Et une fois distribuées, à quoi servent ces sommes ?
« Les candidatures doivent passer par six étapes, avant d’être acceptées. Cela permet de faire un tri, et d’éviter de donner de l’argent à des projets où la corruption pourrait s’immiscer »
Bénédicte Schutz. Représentante spéciale pour la coopération internationale monégasque
« Monaco est en retard »
Le site Internet de la coopération internationale monégasque où les 208 projets en cours dans le monde sont recensés, des informations sont données concernant les actions menées. Pour Madagascar, parmi les 17 actions actuellement menées, on peut trouver, par exemple, le subventionnement d’une entité malgache qui octroie des micros-prêts à des entrepreneurs locaux dans le besoin, ainsi que des mutuelles abordables pour leur famille. Cette action, financée à hauteur de 330 000 euros par la direction de la coopération internationale monégasque, a pour objectif de permettre à 11 800 micro-entrepreneurs d’avoir accès à des prêts « productifs ». Cette somme devrait aussi permettre à ces micro-entrepreneurs d’être formés et accompagnés dans leurs projets. A long terme, l’objectif est de « contribuer à améliorer durablement les conditions de vie des familles vulnérables vivant dans ces régions », selon la direction de la coopération nationale monégasque. Environ 47 200 personnes devraient être impactées par cette action. Au total pour Madagascar, le gouvernement princier estime ainsi toucher un million de bénéficiaires sur la période 2022-2024.
Cette « force de frappe humanitaire » devrait continuer à évoluer selon les prévisions. Le budget de l’aide publique au développement monégasque, qui était de 58,3 millions d’euros sur la période de 2018 à 2020, a déjà grimpé à 74 millions d’euros pour la période 2022-2024, selon un chiffre prévisionnel. Ce montant devrait encore augmenter, pour atteindre 100 millions d’euros pour la période 2025-2027. A l’inverse donc de la majorité des pays occidentaux, Monaco augmente son budget destiné à l’aide publique au développement. « Monaco est en retard, et nous nous devons de combler ce manque. » Pour Bénédicte Schutz, cette augmentation pourrait permettre à l’aide publique au développement d’entreprendre de nouveaux projets dans les zones où un dispositif est déjà établi : « Le gouvernement monégasque souhaite fournir son effort dans les zones où nous sommes déjà répartis. Pour moi, ce serait une erreur d’entreprendre de nouvelles actions dans de nouvelles parties du monde. Nous avons un budget limité, et il vaut donc mieux apporter cette aide, là où l’on connaît déjà les structures locales. »



