samedi 18 avril 2026
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Cynthia Ghorra-Gobin : « Le discours de Trump sur le climat pourrait trouver de l’écho dans d’autres pays »

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Alors que la 29ème conférence mondiale sur le climat (COP29) se déroule du 11 au 22 novembre 2024 à Bakou (Azerbaïdjan), la géographe et directrice de recherche émérite au CNRS, Cynthia Ghorra-Gobin, évoque l’impact de l’élection de Donald Trump sur la lutte contre le réchauffement climatique.

Avec 75,1millions de voix, Donald Trump a dominé Kamala Harris, qui en a récolté 71,8 millions : comment expliquer que la société américaine ait si largement choisi de reconduire Trump à la présidence des Etats-Unis ?

D’abord, dans un contexte d’inflation, une partie de la population qui a voté Trump est concernée par la baisse du pouvoir d’achat, avec le sentiment que le parti démocrate ne s’en préoccupe pas vraiment. Ensuite, il y a l’immigration, toujours avec le sentiment que les démocrates ne s’y intéressent pas plus que ça. Cela contraste avec le discours que l’on a entendu depuis Ronald Reagan (1911-2004) [Reagan a été le 40ème président des Etats-Unis du 20 janvier 1981 au 20 janvier 1989 — NDLR]. Cela contraste aussi avec le discours sur la mondialisation, avec l’idée que les Etats-Unis seront les premiers à profiter de ce processus.

Cynthia Ghorra Gobin
« Donald Trump ne se laissera pas influencer. Mais cela ne signifie pas qu’il faut rien faire. Il faut être à l’écoute de la réaction des Etats fédérés. Des alliances pourront alors être faites avec eux, pour minimiser l’impact de Trump. » Cynthia Ghorra-Gobin. Géographe et directrice de recherche émérite au CNRS. © Photo Ulrique Joseph-Gobin

Ce succès de Trump a des racines lointaines ?

Aux Etats-Unis depuis deux ou trois décennies, on assiste à une montée de la “radical right”, la droite radicale. Elle a minutieusement infiltré le parti républicain, de la base au sommet. Les démocrates n’ont pas bougé. En 2017, dans le livre Dark money : The hidden history of the billionaires behind the rise of the radical right (1), la journaliste Jane Mayer a expliqué que la société américaine était en train de se transformer, et que des milliardaires libertaires rêvaient d’une autre Amérique, avec peu ou pas d’Etat. Au bout de trois décennies, Trump a très bien incarné ce message. Jane Mayer a couvert la droite pour le Wall Street Journal depuis les années 1980, et l’arrivée de Reagan au pouvoir.

Donald Trump a dû élargir sa base d’électeurs pour s’imposer avec une telle avance : qui est son électorat aujourd’hui ?

Aujourd’hui, l’électorat de Donald Trump est plus large qu’auparavant. La population qui a vu son niveau de vie sérieusement baisser s’est dit que rien n’avait changé pour eux sous la présidence du démocrate Joe Biden. Ils ont donc exprimé leur mécontentement à l’égard du parti démocrate. De son côté, la “radical right”, a bien travaillé.

« Comme en 2016, le ministère de l’environnement va pratiquement disparaître et mener une politique complètement différente. Ils vont accorder des permis aux entreprises en quête de nouveaux puits de pétrole en bordure de l’océan ou sur les terres fédérales. Les aides pour l’achat de véhicules électriques vont être supprimées »

Comment a été accueilli le retour de Donald Trump à la Maison Blanche par les Américains ?

Les médias avaient souligné que cette élection serait très serrée, donc personne ne connaissait le résultat final. Les fans de Trump sont, bien sûr, ravis. De l’autre côté, une partie de la population est atterrée, dévastée, selon leurs propres termes. Ces gens se disent aussi qu’il ne faut pas perdre espoir, et qu’il faut se mobiliser.

Donald Trump affiche régulièrement son climatosceptisme (2) : faut-il s’inquiéter pour la lutte contre le réchauffement climatique, défendue notamment par le prince Albert II ?

Pour l’urgence climatique et les politiques à mener pour réduire les gaz à effet de serre, l’élection de Donald Trump va avoir des répercussions. Comme en 2016, le ministère de l’environnement va pratiquement disparaître et mener une politique complètement différente. Ils vont accorder des permis aux entreprises en quête de nouveaux puits de pétrole en bordure de l’océan ou sur les terres fédérales. Les aides pour l’achat de véhicules électriques vont être supprimées. On peut s’attendre à un bouleversement spectaculaire.

Comme il l’avait fait en novembre 2020, Trump a promis d’à nouveau faire sortir les Etats-Unis de l’accord de Paris, et de supprimer les mesures favorables au climat : peut-il vraiment aller jusque là, et quel sera l’impact de telles mesures ?

Comme il l’avait annoncé en 2017, Donald Trump a fait sortir de façon effective les Etats-Unis de l’accord de Paris en novembre 2020. Lors de son premier passage à la présidence des Etats-Unis, de 2017 à 2021, à partir du moment où il est arrivé au pouvoir, certains Etats fédérés, dont les dirigeants ne sont pas climatosceptiques, pas plus que la majorité de leur population, se sont organisés. Ils sont venus plaider leur cause au Parlement européen à Bruxelles. Ils ont alors fait comprendre qu’ils continuaient à se mobiliser en faveur du climat. Cela montre la spécificité du régime politique américain, qui est fédéral. Depuis ces dernières années, les Etats fédérés ont pris plus de pouvoir que l’Etat fédéral. Maintenant, il faut voir comment ces gouverneurs vont s’organiser ou non, et comment les pays européens peuvent travailler avec eux.

« Depuis ces dernières années, les Etats fédérés ont pris plus de pouvoir que l’Etat fédéral. Maintenant, il faut voir comment ces gouverneurs vont s’organiser ou non, et comment les pays européens peuvent travailler avec eux »

Donald Trump a-t-il le pouvoir de réellement stopper la transition écologique aux Etats-Unis ?

Donald Trump n’a pas tous les pouvoirs. Il n’a que les pouvoirs de l’Etat fédéral. Un certain nombre d’Etats fédérés vont être « contaminés » par le climatosceptisme. Mais il y a aussi des Etats fédérés qui ne sont pas climatosceptiques, et qui poursuivront leur politique de transition écologique. En revanche, ces Etats vont certainement avoir moins de moyens financiers.

Un exemple ?

Par exemple, la Californie a bénéficié de montants importants de l’Etat fédéral dans tout ce qui relève de la “green technology” [la « technologie verte » — NDLR]. On peut penser qu’avec Donald Trump, ils n’auront plus les mêmes moyens. La Californie, et d’autres Etats, sont en faveur de la transition écologique. En même temps, il y a l’idée de stopper le gaspillage de nos ressources, comme l’eau, par exemple. L’accent est aussi beaucoup mis sur le « solutionnisme » technologique, qui est une autre variante de la transition écologique.

Les Etats-Unis sont le deuxième pays émetteur mondial de gaz à effet de serre et le premier producteur de pétrole : certains experts estiment déjà que l’élection de Trump ne permettra pas de stabiliser le réchauffement au-dessous de 1,5 °C ?

Il faut attendre. L’élection de Donald Trump se traduira-t-elle par un effet de « contamination » idéologique auprès des pays producteurs de pétrole sur le globe, et auprès de la Chine ? Nous devons être attentifs par rapport à tous ces acteurs.

« Il faudra mesurer l’effet de la « contamination » du discours de Donald Trump et de l’extrême droite américaine sur les autres pays. Car, au niveau mondial, dans beaucoup d’autres pays, on trouve des climatosceptiques »

Aujourd’hui, aux Etats-Unis, qui peut s’opposer au climatosceptisme de Donald Trump ?

Face au climatosceptisme de Donald Trump, il y a une partie de la population qui ne partage pas son point de vue. Cette population est représentée par les gouverneurs, par les élus au niveau des comtés, ou par des municipalités. Des municipalités travaillent sur la transition écologique, avec un travail qui est fait au niveau local. Je suis d’ailleurs ce travail avec intérêt.

A son échelle, et avec son réseau, le prince Albert II et Monaco ont-ils un rôle à jouer ?

Je pense que Donald Trump ne se laissera pas influencer. Mais cela ne signifie pas qu’il faut rien faire. Il faut être à l’écoute de la réaction des Etats fédérés. Des alliances pourront alors être faites avec eux, pour minimiser l’impact de Trump.

L’Union européenne (UE) et la Chine peuvent-ils sauver l’accord de Paris ?

Pour la Chine, c’est difficile à dire. Mais l’UE est en mesure de sauver l’accord de Paris. Il faudra mesurer l’effet de la « contamination » du discours de Donald Trump et de l’extrême droite américaine sur les autres pays. Car, au niveau mondial, dans beaucoup d’autres pays, on trouve des climatosceptiques. Le discours de Trump sur le climat pourrait donc trouver de l’écho dans ces pays.

Réaction : la COP29 face à l’élection de Donald Trump

La 29ème conférence mondiale sur le climat (COP29) se déroule depuis le 11 novembre et elle prendra fin le 22 novembre 2024 à Bakou (Azerbaïdjan). Outre un contexte économique difficile et les guerres qui se poursuivent en Ukraine, au Liban et à Gaza, cette COP29 se heurte aussi à l’élection du candidat républicain Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, le 6 novembre 2024. Climatosceptique, il a indiqué qu’il ferait, comme en 2017, sortir les Etats-Unis de l’Accord de Paris sur le climat. En 2021, sous la présidence de Joe Biden, les Etats-Unis avaient fait leur retour au sein de cet Accord. Donald Trump a été clair : il souhaite doper la production d’énergies fossiles. En parallèle, la transition énergétique devrait être, a minima, largement freinée. Alors que les Etats-Unis sont au premier rang des pays qui polluent le plus, et sur la deuxième marche pour les émissions de gaz à effet de serre, l’arrivée de Donal Trump au pouvoir est une douche froide pour les défenseurs du climat. Dans un tel contexte, une première conséquence est redoutée : l’impossibilité de contenir le réchauffement climatique à une hausse de + 1,5 °C. Dans un rapport publié le 11 novembre 2024 (1), l’Organisation météorologique mondiale (OMM) évoque pourtant une « alerte rouge face au rythme effréné du changement climatique en une seule génération, alimenté par les niveaux toujours croissants de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ». L’OMM ajoute : « La période 2015-2024 sera la décennie la plus chaude jamais enregistrée. La perte de glace des glaciers, l’élévation du niveau de la mer et le réchauffement des océans s’accélèrent, et les conditions météorologiques extrêmes font des ravages dans les communautés et les économies du monde entier. » Pour la première fois, 2024, qui est aussi l’année la plus chaude, va dépasser 1,5 °C de réchauffement par comparaison avec l’ère préindustrielle. Sur la période de janvier à septembre 2024, l’OMM indique que la température moyenne a dépassé de 1,54 °C la moyenne préindustrielle. Entre juin 2023 et septembre 2024, la température moyenne mondiale a atteint des niveaux inédits. C’est dans ce contexte que Donald Trump sera investi en janvier 2025. En attendant, ce sont les équipes de Joe Biden qui sont assises à la table des négociations à Bakou. Reste à voir de quoi accouchera ce grand rendez-vous pour le climat. La COP29 devrait-être un premier indicateur sur la capacité des pays à se serrer les coudes face au climatosceptisme de Donald Trump.
1) Le rapport de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) peut être consulté sur le site Internet suivant.

1) Dark money : The hidden history of the billionaires behind the rise of the radical right de Jane Mayer (Knopf Doubleday Publishing Group, 2017), 576 pages, 10,48 euros (format numérique), 11,58 euros (format « papier »).
2) Donald Trump a qualifié le changement climatique de « canular » et de « l’une des plus grandes escroqueries de tous les temps ».

Pour revenir au début de notre dossier « Trump président : quelles conséquences ? », cliquez ici.

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