samedi 18 avril 2026
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La politique pénale des Etats-Unis ou l’enjeu discret des élections américaines

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Les questions d’immigration et de politiques sociales ont été omniprésentes lors des élections présidentielles, laissant dans leur sillage de nombreuses thématiques peu traitées. C’est notamment le cas de la politique pénale, qui représente pourtant 80 milliards de dollars de dépenses annuelles.

Si la campagne à la Maison Blanche est désormais close, il est crucial de s’intéresser aux impacts sociaux, économiques et juridiques de ce résultat. Il y a une thématique qui réunit ces différents pans de la société américaine : c’est celle de la politique pénale des Etats-Unis. Curieusement, si cette question était centrale dans les élections des années 1990 et 2000, elle est depuis passée au second plan, notamment à cause de l’importance qu’a pris la question de l’immigration dans les débats. « Dans les années 1990, il y avait un taux d’homicide très élevé, avec un consensus commun pour une politique pénale forte. Cette conjoncture se répercutait notamment dans la vie médiatique et politique et en faisait une problématique centrale dans les élections », explique François Bonnet, directeur de recherche au CNRS et docteur en sociologie.

« Lorsqu’elle exerçait au barreau de Californie, dans les années 1990, Kamala Harris avait une posture démocrate très dure sur la criminalité. Elle a fait condamner énormément de personnes pour de simples cas de consommations de marijuana. Lorsqu’elle est devenue procureure, elle a adopté une position pro-peine de mort. » François Bonnet. Directeur de recherche au CNRS et docteur en sociologie. © Photo DR

1 767 320 prisonniers aux Etats-Unis

Pourtant, la politique pénale est toujours une thématique centrale de la vie en société aux Etats-Unis, notamment lorsque l’on regarde les chiffres de la population carcérale. Longtemps restés à la première place, les Etats-Unis occupent désormais la cinquième position de ce classement. Sur 100 000 personnes vivants aux Etats-Unis, 531 sont actuellement emprisonnées à travers un réseau carcéral gigantesque. Selon les dernières données publiées sur le site Internet World Prison Brief [consultable sur https://www.prisonstudies.org/ — NDLR], en date d’avril 2024, 1 767 320 personnes étaient détenus aux Etats-Unis en 2023, dans plus de 6 800 centres pénitentiaires, répartis dans tout le pays.

Le candidat républicain a annoncé sa volonté de criminaliser les questions d’immigration clandestine, en estimant que « les migrants empoisonnent le sang » des Etats-Unis

Ce système carcéral important a un coût : 80 milliards de dollars en 2018, un chiffre qui exclut les dépenses des familles des détenus et les coûts judiciaires. D’après l’ONG Prison Policy Initiative, en incluant ces dépenses, le coût passerait alors à 182 milliards. Si le chiffre précis du coût du fonctionnement du système carcéral n’a pas encore été communiqué pour l’année 2024 par le ministère étasunien de la justice, plusieurs sources sérieuses font état du même montant pour 2023. L’autre raison de la mise en retrait de ces questions de politiques pénales dans les débats de cette élection est liée au fonctionnement de la justice aux Etats-Unis. Chaque Etat possède en effet un procureur qui est élu au sein même de l’Etat en question.

Coupes budgétaires

La très grande majorité des affaires pénales aux Etats-Unis est donc traitée au niveau local, qui ne dépend pas de la justice fédérale du gouvernement de Washington. François Bonnet détaille : « Alors que les procureurs étaient majoritairement pour le système carcéral jusqu’en 2010, depuis la fin des années 2010 on a vu l’émergence de procureur progressiste qui ont mené des politiques beaucoup plus inclusives et accommodantes vis-à-vis des minorités. Notamment dans les zones urbaines, où il y a cette forte présence de minorités. » A une époque où Donald Trump a été élu en mettant en avant de futures coupes budgétaires dans les administrations, il est légitime de se poser la question de l’évolution de cette justice pénale et de son fonctionnement. Mais, selon François Bonnet, les économies de Trump ne devraient pas concerner le système pénal : « Nous sommes dans une période où le clivage de l’opinion américaine sur la police et la justice est très fort. D’un côté vous aviez Kamala Harris qui se présentait avec une volonté de réformer la police, et de l’autre, Donald Trump qui se plaçait en défenseurs de ce même système. Il est donc assez peu probable que le système se voit bouleversé durant le mandat de Trump. » Et pourtant, un changement de politique pourrait bien s’opérer rapidement après l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Le candidat républicain a en effet annoncé sa volonté de criminaliser les questions d’immigration clandestine, en estimant que « les migrants empoisonnent le sang » des Etats-Unis.

Deux visions différentes du corps policiers

Ce spécialiste ajoute : « Trump sait que les problématiques pénales peuvent rapidement se retrouver au cœur de l’opinion publique et il s’est construit au fil des années une image de politicien très “law and order” [« loi et ordre » — NDLR]. Par exemple, lors de son dernier mandat, il avait permis aux policiers d’acheter de l’équipement militaire, et il avait également permis aux départements de police du pays de revendre les biens saisis lors des opérations de police. » François Bonnet apporte néanmoins une nuance importante : « Il faut aussi se souvenir qu’à l’inverse, Trump avait signé le First State Act, un projet de loi qui permettait aux anciens prisonniers de retrouver du travail pour s’insérer de nouveau dans la vie active. » Alors que la population se déchire entre démocrates et républicains, ce directeur de recherche au CNRS insiste sur le fait que les deux candidats ne sont pas « tout blanc » ou « tout noir » : « C’est une réalité qui transparaît notamment dans la question de la justice pénale. Certains voudraient faire croire que Kamala Harris représente l’idéal d’une justice plus souple et que Donald Trump représente un état policier, mais c’est bien plus nuancé. »

François Bonnet met en avant le changement de mentalité de la candidate démocrate au cours de sa vie : « Lorsqu’elle exerçait au barreau de Californie, dans les années 1990, Kamala Harris avait une posture démocrate très dure sur la criminalité. Elle a fait condamner énormément de personnes pour de simples cas de consommations de marijuana. Lorsqu’elle est devenue procureure, elle a adopté une position pro-peine de mort. Mais avec les événements policiers de la décennie 2010, notamment avec les décès de Georges Floyd en 2020 ou de Michael Brown en 2014) [deux Américains noirs tués par des policiers lors d’interventions — NDLR], elle est devenue beaucoup plus « libéraliste », plus gauchiste dans son discours. Pourtant, dans les derniers mois de sa campagne, elle s’est de nouveau présentée comme une candidate plus centriste que gauchiste. Tout cela a brouillé les pistes et a décrédibilisé son discours pour une partie des électeurs. » S’il est compliqué d’imaginer quelles auraient été les décisions de Kamala Harris en matière de politique pénale en cas de victoire aux élections, François Bonnet explique la position de la candidate : « Elle souhaitait réformer les départements de police, notamment en insistant sur la répression des policiers en tort dans des affaires. »

Pour revenir au début de notre dossier « Trump président : quelles conséquences ? », cliquez ici.

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