mardi 10 mars 2026
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Trump : une saga politique incomprise

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Donald Trump sera investi le 20 janvier 2025 comme le 47ème président des États-Unis, après une campagne menée haut la main face aux démocrates et Kamala Harris. Plus qu’une victoire du personnage, il s’agit d’un changement de récit politique, pas toujours appréhendé à sa juste mesure.

Depuis Ronald Reagan (1911-2004), jamais un président américain n’avait suscité à la fois autant de mépris et de fascination dans l’opinion, bien au-delà des frontières états-uniennes. C’est d’ailleurs Reagan qui, le premier, avait usé de la formule « Make America Great Again », reprise par Donald Trump ensuite, pour sa première campagne électorale de 2015. Le hasard n’est-il pas un destin qu’on ignore ? Pour sa seconde aventure présidentielle, le « Make America Great Again » trumpiste est devenu un véritable mouvement politique, le « MAGA », ni démocrate – « of course » – ni vraiment républicain non plus. Un mouvement, bien plus qu’un parti, qui fait couler beaucoup d’encre. Un mouvement parfois pris de haut par certains commentateurs, aux États-Unis, comme en Europe, dépourvus de la rigueur nécessaire pour réellement comprendre ce qu’il représente sur le plan politique.

Au point de ne pas avoir vu — ou voulu voir — venir son ascension : 312 grands électeurs glanés, contre 226 pour son opposante démocrate Kamala Harris, près de quatre millions de voix d’écart, tous les “swing States” [les États pivots, capables de faire basculer le résultat d’une élection, car aucun camp n’y domine vraiment — NDLR] remportés… Ce n’était pas arrivé depuis 20 ans, alors que le Sénat est revenu aux républicains et que la Chambre des représentants, encore démocrate, devrait changer de majorité également. À trop s’intéresser au personnage Trump, des médias comme CNN et le Washington Post, qui jugeaient improbable sa réélection hier, puis annonçaient au mieux un scrutin serré face à Harris avant les premiers dépouillements le 5 novembre 2024, semblent avoir éludé l’idée que « Trump 2024 » représentait une autre vision de la fonction politique, une nouvelle offre aux votants, qui a davantage convaincu dans un contexte de déclassement, d’inflation persistante et de sentiment d’appauvrissement chez les ménages les plus modestes.

La victoire décisive de Donald Trump lors de cette élection 2024 portait sur de nombreux sujets : un rejet mondial des dirigeants en place, une montée de l’électorat républicain et une lutte pour l’avenir de la démocratie américaine. Mais les électeurs ont surtout affirmé que le sujet numéro un de cette élection, c’était l’économie

« It’s the economy, stupid »

James Carville, l’un des conseillers politiques qui a contribué à la victoire de Bill Clinton dans sa conquête de la Maison Blanche, avait usé de cette formule, devenue virale, en 1992, pour expliquer le succès d’une campagne : « It’s the economy, stupid » [« Le vrai sujet, c’est l’économie, abruti », en français — NDLR]. La victoire décisive de Donald Trump lors de cette élection 2024 portait sur de nombreux sujets : un rejet mondial des dirigeants en place, une montée de l’électorat républicain et une lutte pour l’avenir de la démocratie américaine. Mais les électeurs ont surtout affirmé que le sujet numéro un de cette élection, c’était l’économie. Cela explique en grande partie pourquoi Trump a été réélu : selon plusieurs indicateurs majeurs, l’économie américaine serait en plein essor, mais les Américains la perçoivent encore de manière défavorable, et un nombre significatif d’électeurs a reproché au président Joe Biden et à sa vice-présidente Kamala Harris, de ne pas avoir apporté suffisamment d’améliorations à leur situation financière au cours des quatre dernières années.

Sondage après sondage, il en est ressorti que les Américains avaient une vision globalement négative de l’économie américaine. Peu importe que des indicateurs expliquent que le produit intérieur brut (PIB) américain augmente, que la consommation des ménages augmente, ou encore que le nombre d’emplois augmente. Si le prix des produits de consommation courante n’arrêtent pas de grimper, et si celui des logements s’affolent, le citoyen américain moyen se sentira bien logiquement déclassé. Tout comme en France, aux États-Unis les prix des logements ont atteint de nouveaux sommets pendant 15 mois consécutifs, avec des taux hypothécaires qui restent obstinément élevés, juste en dessous de 7 %. Seuls 2,5 % des maisons ont ainsi changé de propriétaire en 2024, le taux le plus bas en 30 ans outre-atlantique. Les loyers n’ont pas diminué non plus, et près de la moitié des locataires américains ont dépensé plus de 30 % de leur revenu en loyer en 2023, selon le ministère américain du logement et du développement urbain. La crise de l’accessibilité au logement a contribué à aggraver l’écart de richesse aux États-Unis, laissant les personnes contraintes de déménager, ou qui n’ont pas de propriété, dans une situation financière difficile.

Dans un contexte où une frange déterminante de la population américaine s’est sentie en insécurité et en déclassement, la campagne démocrate centrée sur le collectif, la justice sociale et l’inclusivité semble avoir eu plus de mal à trouver son public, autre qu’un public anti-Trump

Mais de nombreuses personnes qui ne sont pas particulièrement pauvres peinent également à s’en sortir, en grande partie à cause du coût de la vie, et du prix des logements : un cinquième des ménages américains gagnant plus de 150 000 dollars par an, explique avoir du mal à joindre les deux bouts, selon une enquête menée par la Bank of America. L’inflation y est pour quelque chose. Si elle est revenue à la normale, cela ne signifie pas que les prix baissent. Ils ne montent simplement plus au rythme alarmant d’il y a quelques années. Les prix sont environ 20 % plus élevés qu’ils ne l’étaient lorsque Biden est entré en fonction, laissant aux Américains un rappel quotidien de l’impact de l’inflation, au moment de faire leurs courses. Mais l’inflation, comme l’économie dans son ensemble, n’explique pas tout : la manière dont les citoyens perçoivent l’économie dépendrait souvent de leurs opinions politiques. Une récente étude de la Brookings Institution, publiée en ce début novembre 2024, a révélé une corrélation entre le sentiment économique et l’affiliation politique du parti aux commandes à la Maison Blanche. Ainsi, lorsque Trump est entré en fonction en 2016, le « sentiment économique » des républicains a grimpé en flèche, tandis que celui des démocrates a plongé. L’inverse s’est produit lorsque Biden est arrivé au pouvoir. Mais les républicains sont trois fois plus susceptibles de penser que l’économie va bien, lorsqu’un républicain est en fonction, que les démocrates lorsqu’un démocrate est à la Maison Blanche. Et l’inverse est également vrai, selon cette étude.

« Go woke, go broke »

Si vous voulez perdre une élection, ou même perdre des parts de marché, appliquez une politique “woke”, mettez l’accent sur la justice sociale, la défense des minorités et les questions de genre. « Go woke, go broke » [« Devenez gauchistes, faites faillite » en français — NDLR] raille la droite « réactionnaire » américaine. L’actualité “business” l’a, en partie, démontrée : la marque de rasoirs Gillette a essuyé un énorme contrecoup pour sa publicité dénonçant la masculinité toxique, et les ventes de bières Bud Light ont chuté massivement après leur partenariat avec l’influenceuse transgenre Dylan Mulvaney. Mais ce n’est vrai qu’en partie seulement. Une étude de l’Unstereotype Alliance, qui a analysé les stratégies marketing de 392 marques dans 58 pays, a révélé que le marketing dit “woke” offrait aux entreprises un avantage en termes de préférences des consommateurs et de ventes à long terme. Celles qui ont adopté une publicité inclusive auraient constaté une augmentation de 3,5 % de leurs ventes à court terme et de plus de 16 % à long terme. Et ce n’est pas si surprenant : si le « get woke, go broke » était pertinent, les entreprises ne feraient pas autant d’efforts pour être “woke”, puisque leur premier objectif est d’être rentables. En politique cependant, c’est peut-être plus délicat.

Le message de Trump s’est rapproché de ce qui ressemblait aux besoins primaires des Américains : la survie, la sécurité, le sentiment d’appartenance et la reconnaissance

Au fond, le « wokisme » ne signifie pas grand-chose. Il s’agit surtout d’une formule facile, reprise à l’envi par des profils volontiers réactionnaires, qui l’utilisent pour désigner tout ce qu’ils n’approuvent pas. Mais toute « conscience sociale » n’est pas nécessairement une bonne chose non plus, tant elle tourne facilement à la récupération et à la caricature. Cela s’est vérifié avec la campagne de Kamala Harris : des thématiques qualifiées comme « progressistes » par des médias hostiles à Trump étaient considérées comme “woke” de l’autre côté de la barrière. Dans un contexte où une frange déterminante de la population américaine s’est sentie en insécurité et en déclassement, la campagne démocrate centrée sur le collectif, la justice sociale et l’inclusivité semble avoir eu plus de mal à trouver son public, autre qu’un public anti-Trump. Le message de Trump, au contraire, s’est rapproché de ce qui ressemblait aux besoins primaires des Américains : la survie, la sécurité, le sentiment d’appartenance et la reconnaissance. Le MAGA de Trump a promis des solutions pour rétablir les sentiments de fierté et de sécurité dans un pays qui doute sur son identité profonde. N’est-ce pas, finalement, tout ce qu’il fallait retenir de cette campagne ?

Américains Monaco Elections Etats-Unis
© Photo Amaury Caillault / Monaco Hebdo

Politique : les Américains de Monaco sont partagés

Dans un restaurant de Monaco, elles sont trois à attendre, boissons à portée de main et sourires aux lèvres. Si l’amitié qui lie ces trois Américaines est bien réelle, elles semblent pourtant bien différentes. D’un côté de la table Pamela, casquette rouge sur la tête floquée d’un « Make America Great again » et, de l’autre, Merrily et Lisa, qui arborent un t-shirt à l’effigie de Kamala Harris. « Nos opinions divergent, mais à Monaco USA nous sommes tous amis, et nous respectons l’avis de chacun », insiste Merrily Lustig Tornatore, qui vit à Monaco depuis 40 ans. Si les bases d’une entente cordiale sont posées, il est vrai qu’il ne faut pas attendre longtemps avant de voir que, sur les idées politiques, ces trois femmes sont bien différentes. Là où Pamela se félicite d’une « victoire du peuple et des diversités », Lisa, larmes aux yeux, dit avoir le cœur brisé : « Aux Etats-unis, ces élections ont cassé quelque chose qui ne se réparera pas. On sent une réelle fracture dans la population, avec des avis qui semblent totalement opposés. Je me sens mal vis-à-vis du fait que le peuple ait élu quelqu’un qui prône la manipulation du corps des femmes. Pour moi, Trump représente la rage et la haine. Mais on va continuer d’avancer. On n’a pas le choix. »
Débats
Pour Pamela, le discours est totalement opposé. Selon elle, Trump est celui qui « a réuni tout le monde. Il suffit de voir le pourcentage de vote qu’il a eu par les populations noires ou hispaniques, pour se rendre compte qu’il n’est pas raciste. Les médias “mainstream” [grand public — NDLR] font circuler cette idée d’un Trump raciste, homophobe, qui n’aime pas les femmes, mais c’est tout le contraire. » Depuis Monaco, elle se rend compte du point de vue des étrangers : « C’est étrange, beaucoup d’étrangers ne comprennent pas, mais Trump est une chance pour notre pays. Il a compris les principales inquiétudes des Américains. Il nous a écouté et il œuvre pour notre bien. » Pour Merrily, Trump est à l’inverse un manipulateur de foules : « Nourriture moins chère, salaires plus hauts, pas de taxe sur les pourboires, pas de taxe sur les retraites, taxation des importations, la fin des guerres en Ukraine et en Israël pour janvier 2025… C’est super toutes ces promesses, mais ça reste utopique. » Les trois femmes débattent, échangent, réfutent les idées avancées, mais elles concluent : « Vous savez, on n’est clairement pas d’accord les uns avec les autres, mais ça reste de la politique. La politique ça va et ça vient au fil des élections. L’amitié est bien réelle, et elle, elle reste en place. » A.C.

Pour lire la suite de notre dossier « Trump président : quelles conséquences ? », cliquez ici.

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