Après le succès rencontré par l’exposition consacrée à Claude Monet l’an dernier (1), le Grimaldi Forum a décidé de consacrer l’été 2024 à William Turner. Pour cela, 78 œuvres de ce peintre britannique, disposées sur plus de 2 000 m2, dialoguent avec 15 artistes contemporains. Catherine Alestchenkoff, directrice des événements culturels au Grimaldi Forum, évoque Turner et cette exposition estivale, à voir jusqu’au 1er septembre 2024.
A quand remonte l’idée de cette exposition consacrée à William Turner (1775-1851) ?
Cette exposition a nécessité près de trois ans de préparation. Nous avions la volonté de collaborer avec la Tate à Londres. On aime travailler avec de grandes institutions. De plus, nous savions que la Tate est dépositaire de beaucoup d’œuvres de William Turner. Ce peintre britannique est connu pour être un brillant aquarelliste. Mais il a aussi une œuvre importante d’huiles sur toile. Nous voulions cet équilibre parfait entre huiles sur toile et aquarelles, pour montrer l’évolution de sa pratique artistique, de ses débuts en 1790, jusqu’à la fin de sa vie. La pertinence du propos de la commissaire de cette exposition, Elizabeth Brooke, qui est aussi conservatrice générale et cheffe de projet à la Tate, a été de croiser le regard que toute une génération d’artistes contemporains porte aujourd’hui sur l’œuvre de Turner. Cela montre la grande modernité de cette artiste du XIXème siècle.

Qui était William Turner ?
William Turner est un grand peintre de paysages, c’est la grande figure de l’art britannique du XIXème siècle. C’est l’artiste qui a souhaité mettre le paysage au rang d’honneur. Il a ensuite développé une pratique picturale d’une grande modernité, à l’époque. Turner a été considéré comme l’un des précurseurs de l’impressionnisme, puisqu’il a été le premier à vraiment travailler au sein de la nature, et à rechercher dans cette nature ses impressions. Donc, finalement, il a introduit des émotions dans les paysages, en montrant la magnificence de la nature. Cette thématique n’était pas abordée de cette manière au XIXème siècle, en Angleterre.

« Nous voulions cet équilibre parfait entre huiles sur toile et aquarelles, pour montrer l’évolution de sa pratique artistique, de ses débuts en 1790, jusqu’à la fin de sa vie »

Dans quoi était-on, alors ?
On était plus dans une beauté idéale de la nature. Turner va véritablement s’inspirer de cette esthétique du sublime qui nourrissait l’art à la fin du XVIIIème siècle en Angleterre. Il s’agissait de montrer la nature sous l’angle des émotions, de montrer comment des éléments de la nature, des tempêtes, des éboulements de terrain, des montagnes gigantesques, ou des naufrages, étaient source d’admiration. Tout cela pouvait susciter à la fois contemplation et effroi. C’est cette rencontre du sublime au sein des paysages de Turner que l’on a voulu mettre en exergue, à l’appui de regards croisés d’artistes contemporains, qui, eux aussi, réinterrogent ce thème du sublime, à travers leur pratique picturale. Et cela, que ce soit avec des installations, de la photographie, ou de la peinture.

Qu’est-ce qu’il y a de plus remarquable chez cet artiste ?
Ce qu’il y a de plus remarquable chez Turner, c’est son approche de la lumière. C’est un artiste qui a très rapidement approché la peinture en ressentant cette idée d’impression. Il montre l’atmosphère. Il montre petit à petit comment le sujet se dissous, comment le sujet disparaît pour mettre en exergue la lumière. William Turner a très vite intégré des pigments dans sa palette picturale : des jaunes, des ocres… Il a même osé des combinaisons de médium. Il osait intégrer de l’aquarelle dans l’huile sur toile, pour mieux révéler l’aspect impalpable et évanescent de la peinture dans son œuvre.

« La pertinence du propos de la commissaire de cette exposition, Elizabeth Brooke, qui est aussi conservatrice générale et cheffe de projet à la Tate, a été de croiser le regard que toute une génération d’artistes contemporains porte aujourd’hui sur l’œuvre de Turner. Cela montre la grande modernité de cet artiste du XIXème siècle »
Turner a déjà été beaucoup exposé : comment apporter quelque chose de nouveau en 2024 ?
Avec ce croisement de regards avec des artistes contemporains, nous proposons une lecture actuelle, qui démontre à quel point Turner n’est pas un artiste du passé. Aujourd’hui, son œuvre a une vraie modernité. Avec tous ces artistes contemporains convoqués autour de lui, on se rend compte que, finalement, à travers son travail, on continue de redécouvrir des thématiques qu’il avait abordé. Comment le paysage peut-il être perçu ? Comment un paysage évolue ? Quelle est la place de l’homme dans ce paysage ? Ces thématiques ont aujourd’hui une vraie modernité. Les artistes contemporains montrent que cette nature est un peu le miroir de notre humanité. Ils montrent comment cette nature est imprégnée, et parfois maltraitée, par l’homme et ses actions. Sans oublier les conséquences climatiques, qui étaient aussi des thématiques plus ou moins porteuses dans l’œuvre de William Turner.

De quelle façon avez-vous structuré cette exposition, qui montre 78 œuvres, à savoir 38 huiles sur toile et 40 aquarelles et gouaches sur papier ?
Nous avons structuré cette exposition en créant un parcours assez chronologique et thématique. Ce parcours met en exergue des thèmes qui sont propres à l’iconographie que Turner a développé. Des paysages de montagne, ses grands voyages à Venise, ses peintures de marine et de naufrages qui font partie de la grande majorité des sujets abordés par Turner, mais aussi ses ciels et ses mers, pour arriver, enfin, au parcours final de Turner. Cet ensemble est ponctué par ces interventions d’artistes contemporains, qui soulignent et prolongent les thématiques abordées dans cet accrochage.
« C’est cette rencontre du sublime au sein des paysages de Turner que l’on a voulu mettre en exergue, à l’appui de regards croisés d’artistes contemporains, qui, eux aussi, réinterrogent ce thème du sublime, à travers leur pratique picturale. Et cela, que ce soit avec des installations, de la photographie, ou de la peinture »
Quel « dialogue » entre ces 15 artistes contemporains et William Turner vous a le plus interpellé ?
J’ai beaucoup apprécié une installation vidéo d’un artiste britannique d’origine ghanéenne, qui s’appelle John Akomfrah. Il est d’ailleurs présent au pavillon britannique à la biennale de Venise. Cet artiste a travaillé à un hommage à l’œuvre de William Turner, avec des supports vidéo captivants. John Akomfrah s’appuie sur des images d’archive très esthétiques du National Geographic, qui se mêlent à une narration qui renvoie à d’autres images d’archives évoquant ce que peut être l’idée de la migration. Il évoque ce que la mer porte en mémoire, aussi bien le massacre des baleines, et plus largement des animaux, qui était déjà évoqué dans des tableaux que nous présentons dans cette exposition. Il y a aussi la migration des “boat people”, et l’esclavagisme qui était également une thématique dénoncée par Turner, en son temps. On est donc à la fois dans un environnement vidéo qui est extrêmement esthétique et qui, en même temps, révèle des thèmes qui étaient déjà sous jacents dans l’œuvre de William Turner.
« Avec ce croisement de regards avec des artistes contemporains, nous proposons une lecture actuelle, qui démontre à quel point Turner n’est pas un artiste du passé »
Après le succès remporté par l’exposition 2023 consacrée à Claude Monet (1840-1926) qui a attiré 120 000 spectateurs pendant l’été 2023, vous avez une forme de pression ?
Pas vraiment. Ce qui est vraiment important pour nous, c’est de ne pas être régulièrement consensuel dans les sujets. De toute façon, avec Turner, on a un artiste qui a annoncé une modernité qui sera encore plus révélée par les impressionnistes. Mais ce qui était très intéressant avec le choix de ce sujet, c’était de pouvoir croiser nos deux publics : le public plus classique, qui va apprécier, je pense, de pouvoir plonger dans l’univers de Turner. Et le public intéressé par l’art contemporain, qui va retrouver de grands noms de la scène internationale, comme Richard Long, Ólafur Eliasson, Peter Doig (2)… Ce public pourra voir à quel point ces œuvres contemporaines arrivent à harmonieusement révéler la modernité de William Turner.
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Cette exposition s’intitule, « Turner, le sublime héritage » : que nous a laissé cet artiste ?
Turner nous a laissé la trace d’une modernité, d’une intemporalité. Cela montre qu’il est un artiste qui a traversé les siècles. Dès les années 1950, dès l’approche de l’impressionnisme abstrait, avec un artiste américain comme Mark Rothko, on redécouvre le travail de Turner, qui reste intemporel.
La Tate a prêté 78 toiles et dessins de Turner, ce qui est une première : comment les avez-vous convaincu ?
Je crois que c’est notre espace qui a convaincu la Tate. Pour eux, c’était une chance extraordinaire de pouvoir travailler dans un plateau où tout était à faire. C’est l’une des raisons pour laquelle ils ont joué le jeu. Ils ont compris l’intérêt d’avoir un équilibre parfait entre des huiles sur toile et des œuvres sur papier, pour que ça ne soit pas uniquement l’œuvre d’aquarelliste qui soit montrée. L’objectif, c’était aussi de montrer les grandes toiles de marine que Turner avait réalisé pour pouvoir tenir l’espace. Et avec ce dialogue ouvert avec ces quinze artistes contemporains, on voit à quel point Turner a trouvé un équilibre au sein de ce parcours d’artistes contemporains.

La Tate vous a donc suivi assez rapidement ?
La Tate a un tout petit peu négocié pour avoir davantage d’huiles sur toile, car ce sont des tableaux emblématiques et iconiques qu’ils nous ont prêté. Ce sont d’ailleurs des œuvres qu’ils n’aiment pas toujours décrocher de leur parcours estival. La chance que l’on a, c’est qu’ils ont un fond tellement conséquent, c’était que pour eux une manière de montrer des œuvres qu’ils n’avaient pas l’occasion d’accrocher dans le parcours un peu figé de leur musée. C’était donc pour eux une façon de redécouvrir l’œuvre de Turner dans nos salles d’exposition.
« Le public intéressé par l’art contemporain va retrouver de grands noms de la scène internationale, comme Richard Long, Ólafur Eliasson, Peter Doig… Ce public pourra voir à quel point ces œuvres contemporaines arrivent à harmonieusement révéler la modernité de William Turner »
Quelles sont les œuvres les plus remarquables de cette exposition ?
Il faut regarder les toutes premières œuvres de Turner qui correspondent aux premières huiles sur toile. Elles montrent sa modernité. Parmi les artistes contemporains, il ne faut pas rater l’installation de l’artiste américain James Turrell. Il travaille la lumière pure en regard avec Turner. Cela demande une construction, une mise en situation spatiale complètement dédiée à la démarche de James Turrell.
Vous avez aussi décidé d’exposer des toiles inachevées, qui ont été retrouvées à la mort de Turner, en 1851 ?
Dans les années 1830, William Turner va, petit à petit, se retirer de Londres. Il va séjourner sur les côtes anglaises. Son œuvre est alors un peu décriée par la critique. On ne comprend plus trop ce qu’il recherche. On l’appelle même « le peintre du flou ». La peinture préraphaélite (3) va être le courant qui va suivre et prolonger Turner. Il se réfugie dans ses ateliers. Il en a un sur la côte de Margate, il en a un autre à Londres… Il va de moins en moins exposer à l’académie royale. Il peint seul. Il s’efface de la vie culturelle, et il ne montre plus son travail. Parmi les œuvres exposées qui clôturent notre exposition, certaines d’entre elles, réalisées entre 1840 et 1845, n’ont été redécouvertes que lorsqu’elles ont été léguées à l’Etat britannique. Deux ou trois de ces œuvres n’ont jamais été exposées, et nous les montrons dans cette exposition. Elles sont considérées comme inachevées, parce qu’on ne sait pas si Turner avait posé la touche finale sur ces œuvres, tant elles sont dans une évanescence et un rendu totalement abstrait.

Quelle sera le thème de l’exposition de l’été 2025 ?
Pour l’été 2025, nous avons signé depuis trois ans avec le centre Pompidou une grande exposition qui s’intitule Couleurs. Elle mettra en exergue les chefs d’œuvres du XXème siècle du centre Pompidou, sous le prisme de la couleur. L’accrochage va travailler sur l’approche de la couleur à travers de grands noms du XXème siècle : peintures, sculptures, et même design.
« Deux ou trois de ces œuvres n’ont jamais été exposées, et nous les montrons dans cette exposition. Elles sont considérées comme inachevées, parce qu’on ne sait pas si Turner avait posé la touche finale sur ces œuvres, tant elles sont dans une évanescence et un rendu totalement abstrait »
Et pour l’été 2026 ?
Pour l’été 2026, nous sommes ravis de montrer un sujet que nous n’avions malheureusement pas pu mettre en scène en 2020 à cause de la pandémie de Covid 19. Il s’agit de Monaco et l’automobile, une exposition que nous sommes très heureux de pouvoir montrer.
Vous avez aussi des projets d’exposition au-delà de 2026 ?
L’exposition pour l’été 2027 est déjà prévue. C’est un très beau sujet, sur un grand peintre (4) du XXème siècle. Mais il est un peu trop tôt pour en parler.
« Pour l’été 2025, nous avons signé depuis trois ans avec le centre Pompidou une grande exposition qui s’intitule Couleurs. Elle mettra en exergue les chefs d’œuvres du XXème siècle du centre Pompidou, sous le prisme de la couleur »
Exposition Turner, le sublime héritage
Depuis le 6 juillet jusqu’au 1er septembre 2024 – Grimaldi Forum Monaco, 10 avenue princesse Grace, 98 000 Monaco – tous les jours de 10 heures à 20 heures. Nocturnes : les jeudis, jusqu’à 22 heures. Tarifs : 14 euros (gratuit pour les moins de 18 ans). Tarif réduit : 11 euros (groupes de plus de dix personnes, étudiants de moins de 25 ans) Billetterie Grimaldi Forum : Tél. +377 99 99 3000 ou ticket@grimaldiforum.com. Autres points de vente : www.montecarloticket.com ainsi que Ticketmaster et France Billet.
1) A ce sujet, lire notre article Grimaldi Forum : l’exposition Claude Monet attire 120 000 visiteurs, publié dans Monaco Hebdo n° 1298.
2) Les 15 artistes contemporains qui « dialoguent » avec William Turner sont John Akomfrah, Edward Burtynsky, Peter Doig, Ólafur Eliasson, Howard Hodgkin (1932-2017), Roni Horn, Richard Long, Lisa Milroy, Cornelia Parker, Katie Paterson, Laure Prouvost, Mark Rothko (1903-1970), Wolfgang Tillmans, James Turrell et Jessica Warboys.
3) Le préraphaélisme est un mouvement artistique qui a vu le jour en Angleterre en 1848. Il place la peinture des grands peintres italiens du XVème siècle comme un modèle dont il faut se rapprocher.
4) Pour l’été 2027, le Grimaldi Forum devrait proposer une exposition consacrée à René Magritte (1898-1967).




