mercredi 29 avril 2026
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Marianne Mathieu : « J’ai conçu cette exposition par la Riviera, pour la Riviera, et autour de la Riviera »

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Marianne Mathieu, historienne de l’art et spécialiste de Claude Monet, est la commissaire de l’exposition Monet en pleine lumière, qui se déroule au Grimaldi Forum du 8 juillet au 3 septembre 2023. Pour Monaco Hebdo, elle revient sur la conception de cette exposition, qui révèle au passage quelques informations inédites sur ce peintre français, connu pour être l’un des fondateurs de l’impressionnisme.

Quelle est l’origine de cette exposition consacrée à Claude Monet (1840-1926) ?

Avec nos collègues du Grimaldi Forum, cela fait presque quinze ans que l’on souhaite faire une exposition sur Claude Monet. Mais pour faire une exposition, il faut qu’un certain nombre de paramètres soient réunis. Une exposition, c’est un lieu, c’est un thème, et c’est une opportunité : 2023 apparaissait comme le moment idéal. Et puis, le Grimaldi Forum est le lieu qui, aujourd’hui, permet d’accueillir une exposition d’envergure internationale.

Il y a déjà eu énormément d’expositions consacrées à Claude Monet : comment parvenir à surprendre encore le visiteur ?

L’idée n’est pas de surprendre le visiteur. La volonté, c’est de partager un chemin avec lui : le chemin d’une vie, le chemin d’une peinture dans la lumière. Cette exposition est une invitation à découvrir des chefs d’œuvre, à découvrir la peinture. C’est une fête pour le regard. Les œuvres présentées viennent des quatre coins du monde, et elles en sont une illustration. Ensuite, c’est un parcours comme il n’y en a jamais eu. À travers une médiation sensorielle, auditive et visuelle, ce parcours invite à voir la nature comme Claude Monet. Chaque visiteur est invité à regarder la peinture de Monet, c’est-à-dire à ne pas se demander ce qu’il peint, mais plutôt à quel moment il le peint, et à découvrir sa peinture des Nymphéas (1895-1926) pour ce qu’elle est. Non pas une peinture florale, mais une ode à la paix.

Marianne Mathieu Claude Monet
« Les années 1880 commencent et finissent avec la Riviera. Ce sont les grandes années de la maturité de Monet, de la maturité impressionniste. Cela lui permet de mettre en place un modus operandi qui lui est propre. Cette exposition a été conçue autour de cette compréhension-là. » Marianne Mathieu. Historienne de l’art, spécialiste de Claude Monet, et commissaire de l’exposition Monet en pleine lumière. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Quels étaient les liens de Monet avec la Côte d’Azur et Monaco ?

En décembre 1883, Claude Monet découvre la Riviera. Le lieu qui le marque, c’est Monaco. On sait peu de choses de ce voyage. Mais on sait qu’il va séjourner dans un hôtel des Bas Moulins. Il va poser son chevalet à la pointe de la Veille, à l’endroit où se trouve actuellement la villa La Vigie. Là, il peint deux vues de Monaco depuis le cap Martin. Une peinture, qui appartient à une collection particulière américaine, qui est extrêmement aboutie. Et une autre, qui lui ressemble profondément, car il s’agit d’une véritable impression.

« Avec nos collègues du Grimaldi Forum, cela fait presque quinze ans que l’on souhaite faire une exposition sur Claude Monet. Mais pour faire une exposition, il faut qu’un certain nombre de paramètres soient réunis »

La découverte de la Côte d’Azur a quel impact sur son travail ?

La Riviera est importante pour Monet parce que, bien évidemment, la Riviera c’est la lumière du sud. Monet est un peintre du nord. C’est quelqu’un qui aime une atmosphère aqueuse. Découvrir le soleil radical de la Méditerranée va le marquer. Mais, plus que cette lumière méditerranéenne, plus que ces couleurs, ces bleus ou ces roses dont il parle, c’est sa manière de travailler qu’il faut observer. Lorsque Claude Monet vient à Monaco, il réalise que pour évoluer dans sa carrière, organiser sa vie et son travail, dorénavant, il doit mettre en place des campagnes de peinture. Il part trois ou quatre mois pendant l’année, ce qui lui permet de réaliser l’ensemble de sa production. Il fait cela de janvier à avril 1884, à Bordighera, en Italie. C’est le début d’un modus operandi.

Marianne Mathieu Claude Monet
Monte-Carlo vu de Roquebrune, 1883. Huile sur toile 66 x 81,3 cm. Isabelle and Scott Black Collection. © 2023 Museum of Fine Arts, Boston

La Riviera a d’autres effets sur Claude Monet ?

La Riviera, c’est aussi la visite de Claude Monet à Antibes, en 1888. Là, il a une seconde révélation. Il cesse de passer d’un lieu à un autre, et d’aller d’un motif à un autre. Il va faire se succéder les toiles devant lui. C’est le prémisse des « séries ».

Entre le premier voyage de Claude Monet à Monaco en 1883 et 2023, il s’est écoulé 140 ans : cette exposition est aussi une sorte d’anniversaire ?

L’anniversaire des 140 ans du premier voyage de Claude Monet sur la Côte d’Azur a compté. Quand on fait une exposition, on va au devant des prêteurs d’œuvres. Pour cette exposition, nous avons 30 prêteurs et une centaine de tableaux. Il faut donc avoir une vraie raison pour les inviter à nous prêter leurs œuvres. Avec cette exposition, nous avons aussi lancé en parallèle des études jamais faites, en nous appuyant sur des historiens locaux. Cette exposition ne pouvait donc pas être délocalisée. Du coup, tout cela faisait sens. C’est dans ce cadre-là que cette exposition a pu être organisée.

Comment avez-vous construit cette exposition ?

L’exposition du Grimaldi Forum a été conçue autour de « Monet et de la Riviera ». Ce n’est pas un hasard. Nous célébrons donc le 140ème anniversaire de la première escale de Monet sur la Riviera. Ces voyages sur la Riviera correspondent à quelque chose d’important dans son œuvre. Entre 1883 et 1888, Monet est à mi-parcours. C’est un homme qui a 43 ans – 48 ans, et qui va mourir à 86 ans. C’est le moment où il décide de faire cavalier seul. Il abandonne la peinture de compagnonnage, qui consiste à peindre en posant son chevalet à côté des autres. Nous avons travaillé avec des historiens locaux à Monaco, à Dolceacqua (Italie), à Bordighera (Italie), et à Antibes, pour aller sur les pas de Monet. Le résultat de ces recherches, qui sont inédites et importantes d’un point de vue local et international pour les historiens de l’art, nous a permis de comprendre la méthode de Claude Monet. Et donc, d’avoir un éclairage nouveau sur la manière dont Monet a peint antérieurement à sa visite à Bordighera et à Monte-Carlo, et postérieurement à ces voyages. C’est donc une vision globale, panoramique, de son œuvre que nous proposons au Grimaldi Forum, sur plus de 2 500 m2.

Marianne Mathieu Claude Monet
© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

« Chaque visiteur est invité à regarder la peinture de Monet, c’est-à-dire à ne pas se demander ce qu’il peint, mais plutôt à quel moment il le peint, et à découvrir sa peinture des Nymphéas (1914-1926) pour ce qu’elle est. Non pas une peinture florale, mais comme une ode à la paix »

La Riviera italienne et française constituent le cour de cette exposition ?

J’ai conçu cette exposition par la Riviera, pour la Riviera, et autour de la Riviera. Et cela, totalement et exclusivement. Une exposition s’inscrit dans une thématique et dans un territoire. La volonté, c’était de saisir l’opportunité de cette exposition pour aller encore un peu plus loin sur l’étude, la découverte, et l’investigation de ce que Monet a pu peindre, et sur la manière dont il s’est déplacé sur la Riviera. Chaque lieu est associé à un historien local. A Monaco, nous avons travaillé avec André Labarrère, à Dolceacqua avec Aldo Herlaut, à Bordighera avec Carlo Bagnasco, et avec Jean et Danielle Latu à Antibes.

Qu’avez-vous demandé à ces historiens ?

J’ai demandé à ces historiens de faire une étude topographique. Où est-ce que Claude Monet a posé son chevalet ? Où est-ce qu’il a dormi ? Comment s’est-il déplacé ? Nous avons tiré un certain nombre de constats. À partir de ces constats, j’ai appris énormément de choses. Et j’ai compris que ces années 1880 étaient vraiment des années charnières.

C’est-à-dire ?

Monet est un peintre du nord. A cette époque-là, c’est un crève-la-faim. Il vient de s’installer à Giverny, en Normandie. Sa compagne et lui ont huit enfants. Il a donc des besoins financiers importants. Giverny n’est absolument pas à son goût. Il décide donc de faire un voyage de touriste, de repérages, avec Pierre-Auguste Renoir (1841-1919). Il arrive à Monaco, il découvre la Riviera, et il revient. Ce qui est très important, c’est que lorsque Monet quitte Monaco, avec ces deux peintures peintes depuis la villa la Vigie, qui n’existe pas à l’époque, il écrit à son agent.

Que dit Monet à son agent ?

Monet dit à son agent : « Je veux repartir seul, parce que je veux peindre mes seules impressions. » Or, les impressionnistes sont un groupe d’artistes, et pas une école, qui, jusqu’à présent, a fonctionné en bande. C’est une peinture de compagnonnage. C’est le moment où tout bascule. C’est le moment où Monet décide de poursuivre sa route seul. Ce qui est le cas de tous les membres du groupe. C’est le moment de la maturité.

« Lorsque Claude Monet vient à Monaco, il réalise que pour évoluer dans sa carrière, organiser sa vie et son travail, dorénavant, il doit mettre en place des campagnes de peinture. Il part trois ou quatre mois pendant l’année, ce qui lui permet de réaliser l’ensemble de sa production. Il fait cela de janvier à avril 1884, à Bordighera, en Italie. C’est le début d’un modus operandi »

Monet en tire d’autres conclusions ?

Monet part pour trois semaines, sans savoir ce qu’il va peindre. Mais en fait, il reste trois mois. Il travaille comme un damné, et il revient avec l’équivalent d’un an de peintures. En trois ou quatre mois, il a fait sa production de peintures d’une année, ce qui lui permet d’avoir du temps pour s’occuper de sa famille, de ses affaires, et de cultiver son jardin. Monet met donc en place ce que l’on appelle « les campagnes », ce qui est un élément absolument clé de sa peinture. Et c’est ici que ça se joue. Mais lorsque Monet rentre de Bordighera, il n’en est absolument pas conscient.

Marianne Mathieu Claude Monet
Strada Romana à Bordighera, 1884. Huile sur toile 66 x 81,5 cm. © Hasso Plattner Collection

Que se passe-t-il alors ?

Il ne se passe rien. Ni lui, ni son marchand se disent : « Tiens, on va organiser une exposition des peintures. » Donc les peintures que Monet a peint sur la Riviera, à Bordighera ou à Monaco, n’ont jamais été montrées ensemble. Parce que ni lui, ni son marchand n’ont pris conscience de ce qui était en train de se passer. Donc, réunir ces peintures aujourd’hui à Monaco, c’est quelques chose qui n’a jamais eu lieu, y compris du vivant de cet artiste.

Quels autres sujets ont pu être étudiés ?

Nous avons étudié les points de vue. Pour cela, nous avons calculé la distance qui sépare chacun des points de vue utilisés par Monet. On s’est aperçu qu’il travaillait dans un périmètre de deux kilomètres. Ce qui est assez logique, car quand on est un peintre de plein air, on se déplace avec 50 kg de matériel. A partir du moment où, pour la première fois, on a été en mesure de dire que les tableaux qui représentent la tête de Chien ont été peints de la pointe de la Veille, on sait qu’il n’a pas pu les peindre quand il habitait à Menton. Il les a peints quand il habitait à Monaco. Et le seul moment où il habitait à Monaco, c’est en 1883. Nous avons donc été en mesure de préciser un certain nombre de datations, et de voir la manière dont Monet travaillait.

De quelle façon travaille Monet, à l’époque ?

A l’époque, Monet consacrait deux tableaux à chaque sujet. C’est d’ailleurs ce qu’il fait depuis la Vigie, avec une toile très achevée, et la toile du prince Albert II qui est une véritable impression. L’impression selon Monet, c’est lorsqu’il capture un instant et que sa peinture est d’une telle fulgurance que le motif en devient impossible à identifier. Il appelle donc ça « une impression ». Dans notre exposition, quand on rentre dans la salle de la Riviera, on commence la visite par ces deux impressions.

« La volonté, c’était de saisir l’opportunité de cette exposition pour aller encore un peu plus loin sur l’étude, la découverte, et l’investigation de ce que Monet avait pu peindre, et sur la manière dont il s’est déplacé sur la Riviera »

Comment Monet en arrive-t-il à peindre les « séries » ?

Monet a 25 minutes de marche, au maximum, pour se rendre sur les différents points de vue à partir desquels il peint. La rue principale de Bordighera, la strada Romana, fait 1,5 kilomètre. Ce kilomètre et demi offre quatre ou cinq points de vue. On sait que Monet peint à peu près deux toiles par point de vue. Mais il peint une toile en plusieurs fois. Donc, Monet passe son temps à courir de point de vue en point de vue. Au bout d’une dizaine d’années, Monet a fait l’expérience de la peinture sur le motif et de la peinture de la lumière. Quand il arrive à Antibes, il va donc drastiquement diminuer le nombre de points de vue. Et il va augmenter le nombre de toiles qu’il va peindre sur chaque sujet. Il l’écrit à sa femme. Il dit : « J’ai peur de la répétition, mais il y a tellement d’effets à peindre. » Nous passons de deux à trois peintures. Quand il rentre à Giverny, n’ayant pas la conscience de ce qu’il fait au moment où il le fait, il dit : « Dorénavant, ce n’est plus le sujet qui m’intéresse, mais c’est la manière dont je vais le peindre. Donc je ne bougerai plus. Je ferai se succéder les toiles devant moi. » Et il peint les séries.

Que représentent les années 1880 pour Monet ?

Les années 1880 commencent et finissent avec la Riviera. Ce sont les grandes années de la maturité de Monet, de la maturité impressionniste. Cela lui permet de mettre en place un modus operandi qui lui est propre. Cette exposition a été conçue autour de cette compréhension-là.

Marianne Mathieu Claude Monet
Villas à Bordighera, 1884. Huile sur toile 61 x 74 cm. © Hasso Plattner Collection

Comment articuler un parcours, qui va permettre au visiteur de comprendre ce que Monet fait avant et après ses séjours sur la Riviera ?

Après avoir étudié les années 1880, on s’aperçoit qu’il y a trois moments dans la vie de Monet. Le premier moment, c’est « je veux peindre la lumière » et « je veux peindre l’instant ». C’est véritablement l’impressionnisme. Le deuxième moment, c’est quand il va au-delà de peindre le motif transfiguré par la lumière : il peint les éléments. Et puis, il y a un dernier moment : c’est quand il abandonne les tableaux de chevalet pour faire des peintures monumentales.

À quoi correspondent ces trois moments ?

Ces trois moments correspondent à trois dispositions du regard. Monet ne regarde pas la nature de la même nature, selon le moment dans lequel il se trouve. Donc, tout notre projet c’est de dire : « Comment permettre à tous les visiteurs, quel que soit leur âge, quel que soit leur pré-requis, de pouvoir faire cette expérience en temps réel dans l’exposition ? ». Seul le Grimaldi Forum m’a offert les moyens de pouvoir mettre en œuvre ces processus, qui invitent les visiteurs à adopter le bon regard.

« Nous avons travaillé avec des historiens locaux à Monaco, à Dolceacqua (Italie), à Bordighera (Italie), ou à Antibes, pour aller sur les pas de Monet. Le résultat de ces recherches […] nous a permis de comprendre la méthode de Claude Monet. Et donc d’avoir un éclairage nouveau sur la manière dont Monet a peint antérieurement à sa visite à Bordighera et à Monte-Carlo »

Comment avez-vous transposé ces trois moments dans votre exposition ?

Ces trois moments sont matérialisés par des jalons. Le premier jalon, c’est le début. Je suis d’abord allée au centre hospitalier princesse Grace (CHPG), et les médecins que j’ai rencontrés m’ont parlé de la « cognition émotionnelle ». Il s’agit du premier des langages. Le matin, quand je vois le visage de mon mari, je sais immédiatement s’il est de bonne ou de mauvaise humeur. C’est ça la cognition émotionnelle. L’idée, c’est de se demander comment prédisposer le visiteur à une information que l’on va lui donner, par ailleurs.

Marianne Mathieu Claude Monet
« Monet dit à son agent : « Je veux repartir seul, parce que je veux peindre mes seules impressions. » Or, les impressionnistes sont un groupe d’artistes, et pas une école, qui, jusqu’à présent, a fonctionné en bande. C’est une peinture de compagnonnage. C’est le moment où tout bascule. C’est le moment où Monet décide de poursuivre sa route seul. » Marianne Mathieu. Historienne de l’art, spécialiste de Claude Monet, et commissaire de l’exposition Monet en pleine lumière. © Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Cela vous a conduit à faire quoi pour la première salle de cette exposition ?

Dans la première salle de cette exposition, les gens entendent le bruit du vent, de la mer, et des éléments. Ensuite, ils entrent dans une salle où on a quatre œuvres, présentées par paires, toujours avec le bruit du vent. Nous avons deux cabanes des douaniers, et deux ponts de chemin de fer. Une voix, celle de la journaliste Kathleen Evin (2), explique que si Monet peint le même sujet à 30 ans d’intervalle, c’est que le sujet a un intérêt secondaire. Ce qui l’intéresse vraiment, c’est de peindre ce qu’il y a entre lui et le sujet : c’est de peindre la lumière. Il ne faut donc pas se demander ce que Monet a peint, mais à quel moment il l’a peint.

Et ensuite ?

Ensuite, on traverse la vie de Monet par ordre chronologique et géographique. Une salle présente les photos de la Riviera, avec les résultats de toutes nos recherches. Dans une autre salle, nous présentons 22 œuvres issues de 17 prêteurs. Nous exposons pour la première fois une vue de Dolceacqua par la Nervia (1884). Elle n’a jamais été montrée publiquement, y compris du vivant de Claude Monet.

« J’ai demandé à ces historiens de faire une étude topographique. Où est-ce que Claude Monet a posé son chevalet ? Où est-ce qu’il a dormi ? Comment s’est-il déplacé ? Nous avons tiré un certain nombre de constats. À partir de ces constats, j’ai appris énormément de choses. Et j’ai compris que ces années 1880 étaient vraiment des années charnières »

Comment se déroule la suite de la visite ?

Cet artiste qui a passé sa vie à chasser le motif, à voyager pour ramener des thématiques nouvelles et pour capter l’instant, ne va plus bouger de chez lui. Au cours des trente dernières années de sa vie, il peint dans son jardin à Giverny, en cherchant non pas à représenter un paysage, mais à représenter la lumière et l’espace. Pour faire comprendre cela, une salle permet de faire cette expérience du point de vue. Ce qui permet d’aborder les œuvres suivantes selon le même point de vue que Monet.

Marianne Mathieu Claude Monet
La Pointe du cap Martin, 1884. Huile sur toile 65 x 81 cm. © Collection du Musée des Beaux-Arts de Tournai

La dernière salle est consacrée à quoi ?

La dernière salle, c’est la salle des Nymphéas. On est dans le jardin de Giverny, avec des toiles de grand format. On peut déambuler, s’asseoir, et contempler chaque œuvre. On a ici l’infiniment petit, avec la fragilité d’une fleur, qui devient le sujet d’un panneau infiniment grand, alors que nous avions la tête de Chien, sur un format de chevalet. Il y a donc eu un renversement de paradigme.

Pourquoi Monet est-il passé de tableaux de chevalet de un mètre sur un mètre à des tableaux monumentaux ?

Pour comprendre, le visiteur est invité à s’asseoir dans une salle, face à deux nymphéas de deux mètres sur deux mètres. La voix de Kathleen Evin explique pourquoi Monet passe du format de chevalet au grand format. Pour lui, la peinture n’est pas seulement une expérience visuelle, c’est aussi une expérience physique. Monet écrit que son objectif, c’est de créer un espace qui puisse être tapissé de ses peintures, dans lequel on peut méditer et se ressourcer. Cette peinture, ce monde d’harmonie, lui est inspiré par son jardin et par son bassin de nymphéas. En immersion, de part et d’autres, sur 6 mètres d’envergure, donc sur 12 mètres au total, apparaissent les vues du jardin du Giverny.

Pourquoi Monet peint-il ce monde d’harmonie ?

Si Monet peint ce monde d’harmonie en 1914, c’est une réponse qu’il fait à la guerre. Il ne peint pas ce qu’il ressent. Deux de ses enfants sont sous les drapeaux. Comme la France entière, il est abattu. La seule chose qu’il peut faire, c’est de peindre pour répondre à la guerre et apporter un espoir. Là, son jardin de Giverny laisse place à des images d’époque de la Première Guerre mondiale, où l’on voit les tranchées et deux nymphéas émergeant des scènes d’époque. Au terme de cette période, Monet écrit à son ami Georges Clémenceau (1841-1929), pour lui dire : « Je veux signer deux toiles du jour de la victoire ». Les Nymphéas sont donc un symbole de paix. Monet restera éternellement jeune, car il aura toute sa vie cette capacité à se renouveler.

« Nous exposons pour la première fois une vue de Dolceacqua par la Nervia (1884). Elle n’a jamais été montrée publiquement, y compris du vivant de Claude Monet »

La collection du prince Albert II compte trois tableaux de Monet montrés dans cette exposition ?

Effectivement. Les trois tableaux du prince Albert II montrés dans cette exposition sont Les bords de Seine à Courbevoie (1878), Les pommiers en fleurs (1879), et Monte-Carlo vu de Roquebrune, impression (1884).

Son premier passage sur la Côte d’Azur, c’est Monaco en 1883, et le dernier, c’est Antibes en 1888 : Monet n’est jamais revenu sur la Riviera, ensuite ?

Quand Claude Monet vient pour la première fois sur la Riviera, en 1883, il trouve l’endroit magnifique, mais il estime qu’il y a trop de monde. Il va donc s’installer à Bordighera. Depuis l’Italie, il vient une fois au casino de Monte-Carlo. En 1888, quand il se rend à Antibes, il fait un saut jusqu’à Monaco, pour s’assurer qu’il n’a pas raté un point de vue. Ensuite il reste à Antibes. Nous n’avons pas trouvé trace de passage de Claude Monet sur la Riviera après 1888.

Marianne Mathieu Claude Monet
La Vallée de la Nervia avec Dolceacqua, 1884. Huile sur toile 65 x 81 cm. © Hasso Plattner Collection

Quels étaient les liens entre Claude Monet (1840-1926) et son frère aîné, Léon Monet (1836-1917) ?

Léon Monet aura été l’un des premiers soutiens de son frère, Claude. De son côté, Claude lui offre un tableau de Bordighera, qui était dans son salon. Ce sont deux hommes dont la vie aura été dédiée à la couleur : Claude avec celle de la peinture, Léon avec celle de la teinture industrielle. Ces deux frères se fâchent, et ils meurent fâchés. Mais ils se réconcilient après la mort, puisque Claude Monet a eu deux fils. Son fils aîné, Jean, décède en 1914. Son second fils, Michel, décède en 1966, sans aucun ayant droit. Donc, il institue le musée Marmottan, à Paris, comme légataire universel, qui deviendra le musée Marmottan Monet dans les années 1990. Au moment de chercher un ayant droit, quelqu’un qui peut porter la parole familiale, c’est la fille de Léon Monet qui a été contactée.

Cette exposition est organisée avec le musée Marmottan Monet : comment avez-vous travaillé avec eux ?

J’ai longtemps travaillé avec le musée Marmottan Monet, et tout s’est très bien passé avec eux. Ce musée a prêté des œuvres qui sont ultimes, puisque ce sont des œuvres de Monet qui constituent ses collections. L’ensemble des œuvres de la Riviera antérieures viennent des quatre coins du monde, et elles correspondent d’ailleurs à la vie de Monet. Tout au long de sa vie, Monet a essayé de percer dans ce milieu, et il s’est battu pour vendre son travail. Il a commencé à peindre les Nymphéas à partir de la fin des années 1890, jusqu’à sa mort, en 1926, à l’âge de 86 ans. Ces nymphéas sont montrés dans la dernière salle de notre exposition et ces œuvres viennent essentiellement du musée Marmottan. A ce moment-là, Monet a cessé d’exposer sa peinture.

« Les peintures que Monet a peint sur la Riviera, à Bordighera ou à Monaco, n’ont jamais été montrées ensemble. Parce que ni lui, ni son marchand n’ont pris conscience de ce qui était en train de se passer. Donc, réunir ces peintures aujourd’hui à Monaco, c’est quelques chose qui n’a jamais eu lieu, y compris du vivant de cet artiste »

Pourquoi les Nymphéas n’ont jamais été montrées du vivant de Claude Monet ?

Effectivement, les œuvres les plus célèbres de Claude Monet qui sont ces peintures de nymphéas, sont des œuvres qui n’ont jamais été dévoilées au public du vivant de l’artiste. Lorsqu’il décède et que son fils Michel va livrer à la nation française les Grandes décorations de nymphéas de l’Orangerie, on a changé d’époque. Ce monde d’harmonie n’est pas audible à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Donc, on considère que c’est une raclure de palette. Du coup, l’œuvre ultime de Claude Monet n’aura pas de valeur. Elle restera dans son atelier. Et à la mort de son fils, elles reviendront au musée Marmottan.

Marianne Mathieu Claude Monet
© Photo Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Depuis quelques mois, des activistes climatiques ciblent les œuvres d’art des musées : êtes-vous inquiète ?

Il y a peu de lieu aussi sûr que Monaco. Aujourd’hui, organiser une exposition en principauté, c’est un gage supplémentaire de sécurité. La première chose à laquelle on veille, c’est d’interdire d’accéder à l’exposition avec une bouteille d’eau ou avec un liquide médicamenteux. Il y a aussi un gardiennage. Il n’y a rien de tel qu’un gardiennage efficace.

Certaines œuvres seront installées derrière des vitres ?

Non, les œuvres ne seront pas placées derrière des vitres. Il ne s’agit pas d’entraver la qualité de la visite. Il s’agit simplement de continuer à déployer les mesures de sécurité préalables.

1) Monet en pleine lumière, au Grimaldi Forum, du 8 juillet au 3 septembre 2023, ouvert tous les jours, de 10 heures à 20 heures. Tarif : 14 euros, gratuit pour les moins de 18 ans. Tarif réduit : 11 euros. Visites guidées publiques : 10 euros en plus du prix du billet d’entrée, tous les jeudis et dimanches, à 10 h 30, 14 h 30, et 17 heures, dans la limite des places disponibles (25 personnes maximum). Billetterie : + 377 99 99 30 00. Par e-mail : ticket@grimaldiforum.com. Points de vente : www.montecarloticket.com, www.ticketmaster.fr et www.francebillet.com.

2) De 2001 à 2021, Kathleen Evin a produit l’émission L’Humeur vagabonde sur France Inter. Elle est présidente de la société des producteurs de France Inter depuis 2009. Elle rédige des critiques de livres pour le magazine Diacritik.

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