dimanche 19 avril 2026
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Elisabeth Sieca-Kozlowski : « La rhétorique de Vladimir Poutine est fluctuante et déconcertante »

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La Russie a envahi l’Ukraine le 24 février 2022, en dénonçant le danger que représente le pouvoir « néonazi » de Kiev. Depuis le début des années 2000, comment s’est construite la réthorique et la vision du monde de Vladimir Poutine ? La sociologue et spécialiste des sociétés post-soviétiques, Elisabeth Sieca-Kozlowski, vient de publier Poutine dans le texte (1), un livre dans lequel elle analyse les discours et la pensée du président russe. Cet ouvrage vient s’ajouter à un site Internet mis régulièrement à jour (2), où elle traduit en français les principaux discours de Poutine. Interview.

Quelle est l’origine de ce livre ?

Lorsque la Russie a déclenché la guerre contre l’Ukraine [le 24 février 2022 — NDLR], j’ai pensé qu’il serait important de mettre en place une frise chronologique qui permettrait de suivre le conflit, afin de visualiser la chronologie des événements et de comprendre la dynamique de la guerre (2). Dès les premiers jours du conflit, une masse immense de documents officiels, de déclarations, de discours dont les auteurs sont de hauts responsables russes, ukrainiens, européens etc., ainsi que des personnalités étroitement associées à ces gouvernements, notamment dans les médias étatiques, ont été produits. J’ai décidé que ces documents devaient être traduits en français, pour que le grand public, nos gouvernants, et les hommes politiques puissent accéder à leur contenu dans leur intégralité, et pas seulement pas le biais de courtes citations dans les médias. Et ainsi se plonger dans les cercles du pouvoir russe et les textes officiels.

Elisabeth Sieca-Kozlowski Vladimir Poutine livre
« Poutine s’exprime moins dans les médias étrangers depuis qu’il a attaqué l’Ukraine. Il fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour avoir supervisé l’enlèvement d’enfants ukrainiens. Il s’exprime donc rarement dans des médias étrangers, pour éviter des risques de critiques et d’attaques. » Elisabeth Sieca-Kozlowski. Sociologue et ingénieur d’étude au centre d’études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques, à l’école des hautes études en sciences sociales. © Photo DR

Quelle a été votre approche ?

Très vite, par souci de clarté, je suis remontée dans le temps, pour mieux comprendre le contexte historique. J’ai traduit des textes sélectionnés sur près d’un quart de siècle, qui apportent un éclairage sur le choix insensé de la Russie de se lancer dans cette agression à grande échelle contre l’Ukraine. Compte tenu de l’évolution de la guerre et de la rhétorique russe, il m’est apparu important de faire un ouvrage à partir de cette frise, pour toucher un public encore plus large.

« L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a été un moment de rupture majeur sur la scène internationale, entraînant une escalade des tensions entre la Russie et l’Occident. Cette action unilatérale a été largement condamnée par la communauté internationale, et elle a conduit à des sanctions économiques contre la Russie »

Comment avez-vous structuré votre livre ?

Le livre est structuré autour de trois thématiques : la première partie regroupe des discours de Vladimir Poutine et de Dmitri Medvedev pendant leur présidence — datant d’avant la guerre — qui témoignent de l’évolution de la conception russe de l’ordre mondial, qui passe par des ruptures dans la politique étrangère russe. On peut voir ainsi l’évolution des choix des partenaires stratégiques de la Russie, notamment entre le discours de Poutine au Bundestag en 2001, dans lequel il présente la Russie comme une « nation européenne amie » et prône une coopération « paneuropéenne d’égal à égal », et celui de Munich en 2007 lors de la 43ème conférence de sécurité, dans lequel il attaque ouvertement les Etats-Unis.

La seconde partie est centrée sur quel thème ?

La seconde partie regroupe des textes qui concernent la question de l’Ukraine pour le pouvoir russe en place. Par exemple, le discours de 2014 sur l’annexion de la Crimée qui constitue, en soi, une rupture plus nette avec les textes passés : Vladimir Poutine y établit un lien explicite entre l’annexion et la nécessité de protéger les Russes dans toute l’Ukraine.

Et la troisième partie ?

La troisième partie réunit des textes produits pendant la guerre avec une plus grande diversité d’auteurs, puisqu’outre des discours de Poutine et des diatribes de Medvedev, on peut y lire des textes d’idéologues comme Piotr Akopov, Timofeï Sergueïtsev, Alexandre Douguine ou Alexandre Prokhanov. On y voit poindre une volonté génocidaire envers les Ukrainiens et une dimension religieuse, voire mystique, dans certaines prises de parole.

« Les motivations et les intérêts de la Russie sont souvent complexes et multifacettes, ce qui rend difficile la prédiction de ses actions. Les stratégies de Poutine sont souvent basées sur une combinaison d’objectifs géopolitiques, qui fluctuent en fonction des opportunités, de préoccupations sécuritaires, et de considérations intérieures, ce qui peut rendre leur compréhension et leur anticipation plus difficiles pour l’Occident »

Vladimir Poutine utilise différents vecteurs de communication, de la télévision, aux articles, en passant par des discours à l’Assemblée fédérale : selon quelle logique cette stratégie de parole est-elle organisée ?

Les discours devant l’Assemblée fédérale sont un passage annuel obligé pour le président. Ils servent à communiquer la politique intérieure et étrangère, à mobiliser l’opinion publique, et à transmettre des messages stratégiques à l’international. Mais, en utilisant différents porte-paroles et canaux de communication, Poutine peut diversifier les messages qu’il souhaite transmettre au public. Chaque porte-parole qu’il mobilise peut être chargé de mettre en avant des aspects spécifiques de la politique du gouvernement russe, ce qui permet de couvrir un large éventail de sujets et de préoccupations. Poutine peut choisir des porte-paroles qui sont mieux placés pour communiquer avec des audiences spécifiques.

Comme qui, par exemple ?

Par exemple, certains porte-paroles peuvent être chargés de s’adresser à la population russe – comme Sergueï Soloviev, idéologue en chef de Poutine qui diffuse des propos outranciers sur la chaîne Rossiya 1, alors que d’autres peuvent être chargés de communiquer avec des audiences internationales ou des partenaires diplomatiques. C’est le cas du ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui diffuse la pensée de Poutine à l’international, et s’affaire à démontrer que ce sont les Occidentaux qui ont déclenché la guerre en Ukraine.

Pourquoi Vladimir Poutine s’exprime-t-il très rarement dans des médias étrangers ?

Poutine s’exprime moins dans les médias étrangers depuis qu’il a attaqué l’Ukraine. Il fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour avoir supervisé l’enlèvement d’enfants ukrainiens. Il s’exprime donc rarement dans des médias étrangers, pour éviter des risques de critiques et d’attaques. Mais il a publié un article dans le journal chinois Zhenmin Ribao l’année dernière, la veille d’une visite d’Etat du président chinois en Russie, pour montrer qu’il n’est pas isolé sur la scène internationale.

« On peut dire que certains éléments de langage introduits dans le discours de Poutine annonçant une « opération militaire spéciale » en Ukraine le 24 février 2022 sont, de fait, déjà présents dans l’espace public depuis plusieurs années : en 2014 Maïdan avait vu ses manifestants qualifiés d’« ultra-nationalistes » et de « nazis » par la Russie »

D’année en année, la rhétorique de Vladimir Poutine, et les arguments qu’il avance, semblent de plus en plus incohérents ?

En effet, la rhétorique de Vladimir Poutine est fluctuante et déconcertante. L’exemple de la Russie récupérant son statut de « puissance antifasciste » illustre clairement cela. Dans le passé, l’Union soviétique se présentait comme le pays qui avait triomphé du « fascisme » allemand, préférant utiliser ce terme plutôt que celui de « nazisme ». Aujourd’hui, la rhétorique russe condamne la résurgence du « nazisme » en Ukraine. Mais, plus récemment, le 9 mai 2023, lors des célébrations du « Jour de la victoire » à Moscou, Vladimir Poutine a accusé les États occidentaux de vouloir « annuler les résultats de la Seconde Guerre mondiale », en créant « un véritable culte du nazisme »… 

À travers ces différentes prises de parole, une dynamique de radicalisation est-elle à l’œuvre, qui pourrait conduire au pire ?

Les discours de Poutine ont été marqués, et sont encore marqués aujourd’hui, par une rhétorique nationaliste et anti-occidentale : Poutine a régulièrement justifié l’intervention de la Russie en Ukraine, notamment l’annexion de la Crimée en 2014 et le soutien aux séparatistes dans l’Est de l’Ukraine, en invoquant des raisons de sécurité nationale et la protection des populations russophones. Il continue de défendre la souveraineté de la Russie et son droit à agir dans son propre intérêt, en dépit des critiques internationales. Il continue d’affirmer que la Russie ne permettrait pas à l’Occident de dicter sa politique étrangère et de limiter son influence dans son voisinage régional. Et à chaque revers sur le champ de bataille, il utilise la menace de l’arme atomique. Ces menaces sont donc récurrentes, mais elles finissent toujours par retomber. Le 27 février 2022 le président Poutine a ordonné à son ministre de la défense et au chef d’état-major de « mettre les forces de dissuasion de l’armée russe en régime spécial d’alerte au combat ». Mais depuis, elles sont restées au même niveau d’alerte. Ce qui signifie que Poutine a bien entendu l’appel des Etats-Unis et de la Chine à ne pas s’engager sur cette pente glissante. En revanche, le « pire » est toujours à venir pour l’Ukraine, avec cette guerre d’attrition dont elle ne pourra sans doute pas sortir sans l’aide des Etats-Unis.

On dit souvent que la Russie de Poutine entretient un double discours : sur quoi repose-t-il ?

La Russie de Poutine présente un discours officiel sur la scène internationale, souvent axé sur le respect du droit international, la promotion de la paix et de la stabilité, et le respect des normes démocratiques. Or, les actions réelles du gouvernement russe sur le terrain contredisent ce discours, comme ses violations du droit international, ses ingérences dans les affaires intérieures d’autres pays, ou ses atteintes aux droits de l’homme. La guerre de la Russie contre l’Ukraine viole des dizaines d’accords internationaux censés garantir l’intégrité du pays, alors que Poutine appuie constamment sa politique sur le droit. C’est une sorte de mascarade que d’appuyer son discours sur le droit, tout en étant capable de produire une telle brutalité à l’égard de l’Ukraine.

« Vladimir Poutine s’est assuré d’être le seul candidat possible, en éliminant les candidats qui pouvaient le gêner : Nadejdine a été disqualifié par la commission électorale centrale et les trois candidats restants ont été adoubés par Poutine. Ils ont d’ailleurs déclaré qu’ils ne cherchaient pas à remporter l’élection ! Poutine n’avait donc aucune crainte quant à sa réelection »

Entre 2001 et 2023, est-ce qu’il y a eu des moments de rupture, voire de basculement ?

Entre 2001 et 2023 il y a eu plusieurs moments de rupture : en 2013-2014, les événements du Maïdan en Ukraine ont constitué un élément de rupture majeur dans les relations de la Russie et l’Occident, car Poutine y a vu une intervention américaine. Déjà, en 2011-2012, lors des manifestations de masse qui ont éclaté en Russie suite aux élections législatives contestées, Vladimir Poutine, alors premier ministre, avait déclaré que les Etats-Unis étaient derrière ces manifestations. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a été un moment de rupture majeur sur la scène internationale, entraînant une escalade des tensions entre la Russie et l’Occident. Cette action unilatérale a été largement condamnée par la communauté internationale, et elle a conduit à des sanctions économiques contre la Russie.

Quels éléments de langage laissaient entrevoir l’invasion de l’Ukraine ?

La question ne se pose pas en ces termes, mais on peut dire que certains éléments de langage introduits dans le discours de Poutine annonçant une « opération militaire spéciale » en Ukraine le 24 février 2022 sont, de fait, déjà présents dans l’espace public depuis plusieurs années : en 2014 Maïdan avait vu ses manifestants qualifiés d’« ultra-nationalistes » et de « nazis » par la Russie.

Ukraine Kiev
« En 2013-2014, les événements du Maïdan en Ukraine (notre photo) ont constitué un élément de rupture majeurs dans les relations de la Russie et l’Occident, car Poutine y a vu une intervention américaine. » Elisabeth Sieca-Kozlowski. Sociologue et ingénieur d’étude au centre d’études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques, à l’école des hautes études en sciences sociales. © Photo Artur Synenko / Shutterstock

Pourquoi est-ce que l’Occident n’a pas été capable de voir venir ce que tramait Vladimir Poutine ?

Les motivations et les intérêts de la Russie sont souvent complexes et multifacettes, ce qui rend difficile la prédiction de ses actions. Les stratégies de Poutine sont souvent basées sur une combinaison d’objectifs géopolitiques, qui fluctuent en fonction des opportunités, de préoccupations sécuritaires, et de considérations intérieures, ce qui peut rendre leur compréhension et leur anticipation plus difficiles pour l’Occident.

Finalement, Vladimir Poutine a écrasé l’élection présidentielle de mars 2024, sans déployer une communication spécifique ?

Effectivement. La communication de Poutine a été réduite : quelques clips de campagne seulement, et une rapide intervention à la télévision pour inviter la population à aller voter. Vladimir Poutine s’est assuré d’être le seul candidat possible, en éliminant les candidats qui pouvaient le gêner : Nadejdine a été disqualifié par la commission électorale centrale et les trois candidats restants ont été adoubés par Poutine. Ils ont d’ailleurs déclaré qu’ils ne cherchaient pas à remporter l’élection ! Poutine n’avait donc aucune crainte quant à sa réelection.

Aujourd’hui, que ce soit en Russie ou à l’extérieur, qui croit encore aux discours de Vladimir Poutine ?

En Russie une partie significative de la population russe soutient Vladimir Poutine et trouve ses discours convaincants. Cela peut s’expliquer par différentes raisons, telles que la stabilité économique relative, et le renforcement de l’identité nationale russe, et les aides financières diverses et variées promises depuis deux ans à la population, aux familles de soldats, etc. Certains secteurs de la société russe, notamment les partisans du nationalisme russe, sont enclins à soutenir les discours de Poutine qui mettent l’accent sur la grandeur de la Russie, la défense des valeurs traditionnelles et la résistance aux pressions occidentales. Mais une partie de la population — dont on a du mal à évaluer l’ampleur —, n’adhère pas aux discours du président. Je mentionnais tout à l’heure les contestations de 2011-2012 qui ont montré l’existence de cette opposition. Mais, depuis cette époque, la parole a été muselée par des lois liberticides, et les conséquences encourues aujourd’hui pour avoir exprimé son opposition à la guerre, avec des peines allant jusqu’à plusieurs années de prison, sont largement dissuasives.

Et à l’étranger ?

A l’étranger, une partie du « Sud global » a été séduit par le discours de Poutine en faveur de la multipolarité : Poutine critique souvent l’unilatéralisme et le monopole de pouvoir exercé par les grandes puissances occidentales, notamment les États-Unis. Il défend la nécessité d’un ordre mondial plus équilibré et multipolaire, dans lequel les pays du Sud ont une voix plus forte et une plus grande autonomie dans la prise de décision internationale. Ces éléments peuvent résonner pour les pays du Sud, qui cherchent à affirmer leur autonomie et à renforcer leur position sur la scène internationale.

1) Poutine dans le texte, textes choisis de Vladimir Poutine, de dignitaires et d’intellectuels russes. 2001-2023, Elisabeth Sieca-Kozlowski (CNRS Éditions), 392 pages, 25 euros.

2) Mise régulièrement à jour, la frise chronologique « La guerre de la Russie contre l’Ukraine. Repères chronologiques et documents historiques (1991-2024) », avec les principaux discours de Vladimir Poutine, et certaines de ses interventions dans les médias, est consultable sur Internet, par ici.

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