Pour son centenaire, le Monte-Carlo a croulé sous les demandes de participation. Des grands noms du sport automobile comme Juha Hanninen ou les frères Solberg étaient au départ du rallye le 19 janvier en Ardèche.
Cent places, avec frais d’inscription offerts par l’organisation, avaient d’abord été programmées pour l’édition spéciale du Monte-Carlo. Mais ce sont finalement 112 équipages qui ont pris le départ, hier en Ardèche. « Nous avons reçu 305 dossiers d’inscription. Du jamais vu depuis plus de trente ans. Nous ne nous attendions pas à en recevoir autant. On a fait un effort, en portant le nombre d’inscrits à 120, pour ne pas avoir trop de mécontents. Il y en aura 150 en 2012 », affirme Christian Tornatore, le directeur du rallye Monte-Carlo.
« Une première »
L’Automobile Club de Monaco a frappé un grand coup au vu du plateau proposé pour la première course de l’Intercontinental Rallye Challenge version 2011. « Moitié amateur et moitié pro ». Quelques « noms » ont répondu à l’appel du Centenaire?: Juha Hanninen, les frères Solberg, Jan Kopecky, Bryan Bouffier, Alex Caffi, François Delecour (vainqueur de l’épreuve en 1994), Robert Kubica ou encore le co-pilote le plus titré au monde, le Monégasque Daniel Elena. Côté constructeurs, on note la présence de Peugeot, Skoda, Proton, Abarth, Ford et celle officieuse de Citroën. « C’est aussi une première puisque jamais plus de trente voitures S2000 n’avaient été alignées sur une épreuve de l’IRC », détaille le commissaire général adjoint à l’ACM. Sur le terrain, la course fait dans le classique. Le Moulinon-Antraigues hier, Moulinet-La Bollène Vésubie demain soir avec passage obligé par le col de Turini.
« Nous rendons hommage au Monte-Carlo d’antan, ou plutôt d’après-guerre. Nous fêtons également un anniversaire dans l’anniversaire. C’est en 1961 qu’ont été mises en place les spéciales, épreuves de vitesse pure », souligne Christian Tornatore. « Quant au Turini, il demeure mythique avec cette rivalité entre Italiens et Français. Dans les années 70, Lancia et Renault s’affrontaient sur le Turini. Les Italiens passaient sur le côté droit, les Français sur le côté gauche. Cette opposition persiste même si elle est moins présente », poursuit-il.
« En WRC, l’image du Monte-Carlo s’effritait »
Comme l’année dernière, les étapes du centenaire du Monte-Carlo seront diffusées en direct sur les chaînes Eurosport et Eurosport 2. Seule Montauban sur l’Ouvèze-Eygalayes, prévue demain, sera retransmise en léger différé. 14 heures de programmes ont été dédiées à l’événement avec, entre chaque spéciale, des vignettes historiques. Et qui dit centenaire, dit innovation technologique pour la chaîne, promotrice de l’IRC. « Nous avons mis en place le Simul Cam. Cela consiste en la superposition d’images de la course de deux concurrents. On peut comparer leurs tracés en direct sur des points-clés d’une spéciale. C’est une première mondiale pour un rallye », précise Géraldine Filliol, directrice générale d’Eurosport Events. En 2010, douze millions d’Européens ont ainsi vu le rallye au moins une fois sur Eurosport. « C’est le plus diffusé. L’audience a été élargie depuis le passage du Monte-Carlo en IRC. Il revient au premier plan. Auparavant, sa couverture se limitait à trois résumés de 26 minutes en seconde partie de soirée », explique la directrice d’Eurosport Events. De son côté, Christian Tornatore confirme un attachement solide au rallye amateur?: « L’image du Monte-Carlo s’effritait en World Rallye Championship. Ce que souhaitait la Fédération Internationale Automobile ne correspondait pas à notre vision du rallye. En IRC, depuis deux saisons, la course bénéficie d’une vitrine médiatique exceptionnelle. C’est le renouveau que l’Automobile Club souhaitait lui donner. Le rallye doit perdurer et pour cela, son image doit être diffusée. »
Daniel Elena?: “Le Monte-Carlo, c’est mon rallye?!”
Pour les 100 ans du rallye monégasque, Daniel Elena participe à l’épreuve en tant que… pilote. Avec Olivier Campana, il portera le numéro 100. Interview chrono.
Monaco Hebdo?: Quelles sont les motivations qui vous ont poussé à participer au centenaire??
Daniel Elena?: Je suis Monégasque et c’est le centenaire du plus vieux rallye du monde. Le Monte-Carlo, c’est mon rallye?!
M.H.?: Quelle préparation avez-vous suivi avec Olivier Campana, votre co-pilote pour cette édition??
D.E.?: Aucune. (Rires). J’ai suivi la
construction de la voiture mais pour le reste, il n’y a pas eu de préparation spécifique. Le rallye, c’est mon métier. En tant que pilote, je sais ce que je dois faire.
M.H.?: Quels sont vos meilleurs souvenirs du Monte-Carlo??
D.E.?: Quand j’étais petit, j’y allais en tant que spectateur. Je montais au Col de Turini avec ma 103 pour aller voir la course. Mes cinq victoires avec Sébastien (Loeb, ndlr) figurent également parmi mes meilleurs souvenirs.
D.E.?: Oui, il m’a chambré. Mais ma participation au centenaire lui fait avant tout plaisir. C’est un rallye qu’il apprécie et il aurait voulu être au départ aussi (Sébastien Loeb, courant pour le championnat WRC, ne pouvait s’inscrire à l’IRC, ndlr).
M.H.?: Avez-vous un secteur favori sur le tracé de la course??
D.E.?: Le Turini et la Loda. Ce sont les deux spéciales que je connais le mieux. Je ne dirais pas que j’ai appris à conduire là-bas mais en fait, si. Dans l’ensemble, c’est un beau parcours diversifié avec des spéciales très différentes les unes des autres. J’aime aussi beaucoup l’Ardèche. Il faudrait un peu de neige pour qu’on s’amuse un peu.
M.H.?: Quel sera votre objectif??
D.E.?: Terminer dans les 60 premiers. Ce serait bête de participer au Monte-Carlo sans pouvoir faire le Turini.
100 ans de rallye
L?’ancien co-pilote Jean-François Jacob publie un ouvrage baptisé Monte-Carlo, 100 ans de rallye, petites histoires d’un grand rallye. Composé de deux tomes (370 pages chacun), il est édité par L.P.M Monte-Carlo. Le livre révèle des anecdotes rares et comporte plus de 700 illustrations du rallye. Le livre sera disponible en mars à l’Automobile Club de Monaco et à la FNAC. Les amateurs de sport automobile peuvent déjà l’acquérir en ligne pour 245 euros. Le tirage, numéroté, est limité à 10?000 exemplaires (5?000 en français, 5?000 en anglais).
La mairie de La Bollène-Vésubie, elle, accueille une exposition consacrée aux 100 ans du rallye jusqu’au 30 janvier. Un simulateur de voiture sera installé ce week-end. Entrée libre.
Le 21 janvier 1911 s’élance le premier concurrent du rallye Monaco (devenu Monte-Carlo en 1924) depuis Berlin. La course souhaitée par le prince Albert Ier, est alors organisée par le « Sport Automobile Vélocipédique Monégasque », association présidée par Alexandre Noghès et ancêtre de l’ACM. Vingt voitures prennent le départ depuis plusieurs villes européennes. Henri Rougier, parti de Paris à bord d’une Turcat-Mery, est le premier vainqueur du Monte-Carlo.
Mais selon Bernard Spindler, « les années 70 et 80 restent l’âge d’or ». A l’époque, la voix du rallye et aussi du Grand Prix de F1, officiait en tant que directeur du service des sports puis rédacteur en chef de la station Radio Monte-Carlo. « On racontait une histoire aux gens, sans langage technique. L’histoire de ce qui était peut-être la dernière aventure sur route du XXème siècle. Un véritable « son et lumière » », se souvient Bernard Spindler, également président du Monaco Press Club. Pour le journaliste, c’est à la fin des années 1960 que débute l’aventure radiophonique du Monte-Carlo. « On m’a emmené au Turini. Il faisait un temps magnifique. Là, j’ai vu débouler une voiture très vilaine. Mais ce que faisait le pilote était prodigieux. On aurait dit du bobsleigh avec un véhicule. A partir de là, je voulais tout savoir sur le rallye. »
« Du délire complet »
RMC commence à s’intéresser de plus près au rallye. En 1967-1968, l’idée de couvrir la course en direct, jour et nuit, est expérimentée. « Il y avait deux ou trois équipes sur la route. L’informatique n’existait pas à l’époque. Les temps des pilotes, que nous donnions à l’antenne, étaient établis à partir de la soustraction de leurs heures de départ et d’arrivée. C’était du délire complet. »
Le succès auprès des auditeurs est immédiat. La couverture du rallye sur RMC est amplifiée lors des éditions suivantes. « A cette période, un foyer sur trois était équipé d’un transistor. Nous voulions mobiliser des équipes pour un direct sur toutes les spéciales. Mais cela coûtait cher et la direction se montrait réticente. Le groupe Elf est intervenu et a proposé de nous aider financièrement. On a ainsi obtenu un dispositif similaire à celui du Tour de France cycliste. Avec un avion qui va capter les émissions de nos voitures et, plus tard, nos propres ouvreurs sur la course. Il y avait une quinzaine de reporters sur le terrain. Jean-Louis Moncet et Jean Todt ont fait leurs débuts chez nous en tant que consultants », raconte Bernard Spindler. « RMC a contribué au mythe du Monte-Carlo. On parlait de dizaines de milliers de personnes au bord des routes du Monte-Carlo. Les pilotes venaient nous raconter leur course avec des images fortes. Saint-Bonnet le Froid est ainsi devenu un lieu emblématique. Dans les parcs d’assistance, le public était presque fétichiste avec les véhicules. Tout cela nous dépassait un peu mais le rallye était une fête », poursuit-il.
Bernard Spindler regrette une époque où « il y avait quinze vainqueurs potentiels et une dizaine de marques automobiles. » Cependant, l’écrivain est confiant quant à la pérennité du rallye?: « S’il doit rester une seule course sur route en Europe, ce sera le Monte-Carlo. »
Quel futur pour le Monte-Carlo??
Le rallye fêtera-t-il son deuxième siècle d’existence en 2111?? L’année semble trop éloignée pour dépeindre aujourd’hui ce qu’il en adviendra dans cent ans. Toutefois, son évolution pour les deux décennies à venir peut être envisagée. Christian Tornatore, directeur de la course, nourrit d’ailleurs quelques inquiétudes à ce sujet. « Il est possible que l’épreuve ne subsiste pas à l’avenir. Notamment en raison de la gestion et de la protection du public. Plus vous avez de succès, plus vous avez de public. Nous mettons les moyens pour que tout se passe bien mais les coûts liés à la sécurisation de la course augmentent sensiblement chaque année. Un incident entre une voiture et le public sonnerait probablement la fin du rallye », explique-t-il.
Le nombre de participants devrait peu évoluer, les terrains susceptibles d’accueillir les parcs d’assistance n’étant pas légion, ni en principauté, ni dans les Alpes-Maritimes. « Il faudrait que tout le monde fasse des concessions en réduisant sa surface (100 m2 chacun actuellement) dans le parc », selon Christian Tornatore. L’Ardèche devrait demeurer le point de départ de la course pendant plusieurs années. « Un retour en Haute-Savoie paraît difficilement envisageable à ce jour car le secteur a connu trop d’évolutions sur le plan géographique ».
« Un rallye tout électrique?? Pas avant 2020?! »
Le futur du rallye sera aussi conditionné à un autre paramètre?: le carburant. « Le pétrole a encore de beaux jours devant lui pour le Monte-Carlo. Le rallye à énergies alternatives ne le supplantera pas pour deux raisons. D’une part, il s’agit d’une course de régularité et non de vitesse. D’autre part, créer un règlement unique pour un rallye de vitesse pure pour ce type d’énergies est très compliqué. Quant à un Monte-Carlo tout électrique, pourquoi pas mais il ne devrait pas voir le jour avant 2020. Il faudrait avant tout une révolution dans le monde automobile », ajoute le directeur de la course.
Du côté des diffuseurs, « la retransmission en haute définition sera la priorité » pour les années futures. Quant au Monte-Carlo en 3D, il faudra patienter pour en profiter. « Il faut une captation séparée et cela nécessite une coordination complexe. Nous avons commencé à le faire sur des événements comme Roland Garros, en partenariat avec Panasonic. Mais le terrain est un endroit fermé, il y a de nombreuses contraintes avec le Monte-Carlo (les routes, les conditions de nuit…) », indique Géraldine Filliol, directrice générale d’Eurosport Events. « La 3D, c’est une ambition que nous avons mais elle ne se concrétisera pas à court terme. »
Témoin des plus belles heures du Monte-Carlo, le col de Turini est devenu le lieu emblématique de la course. Une prestigieuse vitrine pour les hôteliers du site.
Col de Turini, 1?607 mètres d’altitude. En son point culminant, trois hôtels-restaurants se sont établis?: l’Auberge des Trois Vallées, les Chamois et le Ranch. Ils ont coché le 21 janvier sur leur calendrier, date de la dernière spéciale du centenaire entre Moulinet et la Bollène-Vésubie. Murs de photos, plaques et affiches souvenirs, ils relatent la mémoire du Turini. Si ces établissements affichent complet depuis plusieurs semaines, le transfert de la course du World Rallye Championship à l’Intercontinental Rallye Challenge a changé la donne. « Lorsque le rallye était inscrit au WRC, l’auberge était réservé dès que l’Automobile Club de Monaco communiquait sur le calendrier de l’épreuve. Pour l’IRC, les réservations ont pris un peu plus de temps », explique Jean-Pierre Duval, patron de l’auberge des Trois Vallées depuis onze ans. « Lors du WRC, beaucoup de passionnés étaient prêts à payer le double de la somme déboursée par ceux qui avaient déjà réservé », indiquent Michel Ribelles et Corinne Nicolas, gérants de l’hôtel-restaurant Les Chamois depuis cinq ans. « On disait Loeb et c’était plié », ajoute Olivier Boisset, qui dirige le Ranch.
Les soirs de spéciale, la foule est aussi moins présente sur les abords du col. Selon Jean-Pierre Duval, « de 15?000 spectateurs, elle est passée à 3?000 ou 5?000 ». L’ambiance reste cependant hystérique aux dires des hôteliers. « Ça se passe bien mais il faut tout enlever car on se fait tout prendre. Les Italiens piquent fréquemment du bois, pour faire des feux, ou des pancartes « col de Turini », affirme Olivier Boisset. C’est chaud mais il faut se montrer supérieur à ce type de spectateurs », tranche Jean-Pierre Duval. Pour Michel Ribelles et Corinne Nicolas, le Monte-Carlo rime avec « stress ». « Il y a pas mal d’hystériques parmi les spectateurs. Certains prennent des risques insensés. D’autres veulent s’incruster au bar de l’hôtel et nous bataillons pour les refuser. »
Le Turini, lieu de pèlerinage
Les hôteliers du col de Turini s’accordent à dire que « le Monte » est « incontestablement un plus ». Mais si sa disparition porterait « un coup » au lieu, elle ne lui serait pas fatale. « Il y aura toujours le pèlerinage du Turini effectué par les fans. Le col est célèbre dans le monde entier. Lorsqu’il y a un peu de neige, des dizaines de personnes s’amusent à faire le dérapage, comme le font les pilotes. Et puis, de nombreux rallyes, comme la route des Alpes, passent par le col. Nous faisons tout autant le plein. Les clubs automobiles comme Audi montent aussi régulièrement. » Même constat à l’hôtel Les Chamois, qui n’est pas « rallye-dépendant ». « Chaque mois, il y a un rallye ou un gros club qui passe (Porsche, Lotus) et l’été, nous avons près de 1?200 personnes en demi-pension », détaille Michel Ribelles. A en juger la signalisation routière, le col de Turini est devenu, à tort, une commune?: « Turini ». Le site reste déchiré entre deux villages?: Moulinet sur la droite et La Bollène Vésubie sur la gauche. A l’image de la spéciale qui lui a bâti sa réputation, son mythe.