lundi 20 avril 2026
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« On encourage des rôles “genrés” archaïques »

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Les jouets font-ils le jeu de la domination masculine ? A Noël, les magasins U et Cora ont proposé des catalogues de jouets sans distinction filles-garçons. L’analyse de la fondatrice de l’association monégasque Gender Hopes, Vibeke Brask Thomsen.

 

L’initiative prise par les magasins U et Cora est une bonne idée ?

C’est une excellente initiative, qui offre une approche fraîche et nouvelle aux jouets. Ces catalogues encouragent les jeunes enfants à s’imaginer dans une multitude de rôles, basés sur leurs intérêts et non sur leur sexe. C’est d’autant plus louable qu’il y a une perte commerciale potentielle pour les fabricants de jouets. En vendant des trottinettes roses aux motifs de princesses aux petites filles, celles-ci ne pourront soi-disant plus être utilisées par un éventuel petit frère. Avant, les trottinettes étaient rouges et étaient réutilisées sans distinction de sexe.

 

Les jouets encouragent la reproduction de rôles stéréotypés et prolongent les inégalités hommes-femmes ?

Ce ne sont pas les jouets qui encouragent la reproduction de ces rôles stéréotypés, mais la façon dont ils sont vendus et marketés. En achetant des aspirateurs ou des poussettes aux petites filles, on leur indique que leur place est à la maison. En « interdisant » aux petits garçons à faire de même, on leur apprend que ces rôles sont réservés aux femmes, et que ce domaine leur est interdit. Et on enferme les garçons dans d’autres rôles stéréotypés, le bricolage par exemple. On encourage des rôles « genrés » archaïques. Il devient plus difficile pour les petites filles de s’identifier à d’autres rôles que ceux qui leur sont imposés, et on limite ainsi les enfants dans leur découverte du monde à travers le jeu. Dans la société, on peut espérer que ce schéma archaïque n’existera bientôt plus. Pourquoi ce schéma continuerait-il dans le jeu ?

 

Les garçons sont donc enfermés dans un rôle de domination, et serait plutôt poussé à l’agressivité physique et à la compétition ?

Oui, exactement. De nombreux jeux incitent les garçons à être turbulents, voire violents, à se battre et n’encouragent pas leur créativité.

Et on tolère plus facilement l’agressivité chez les garçons que chez les filles. Les filles sont poussées à être plus « accommodantes », gentilles, jolies, plutôt qu’à réussir « avec leur cerveau » et leurs capacités intellectuelles. On retrouve ce schéma plus tard dans le monde du travail : les femmes ont souvent plus de mal à demander une augmentation ou à faire entendre leurs idées lors de réunions par exemple.

 

Vraiment ?

On valorise certaines qualités chez les filles et d’autres chez les garçons au lieu de valoriser toutes les qualités. Si un garçon aime se faire beau, on ne l’encourage pas à se « pomponner ». Alors qu’une fille, si indifférente aux accessoires qu’elle soit, sera automatiquement incitée à se « faire belle ». Les filles sont confrontées à des jouets qui les poussent à assurer deux rôles : celui de mère et d’objet sexuel. Et c’est certainement là le plus grand danger : la sexualisation des figures féminines. On se centre beaucoup trop sur l’aspect physique des filles dès leur plus jeune âge.

 

Les cerveaux seraient donc conditionnés par des jouets qui imposeraient une spécificité masculine et une spécificité féminine ?

Oui, je pense en effet qu’il s’agit d’un conditionnement. Il est absurde de penser que c’est inné pour les filles de savoir repasser ou passer l’aspirateur et pour les garçons de bricoler ! D’ailleurs, historiquement, le rose était associé aux garçons. C’est seulement depuis ces 20 dernières années que le rose est soi-disant réservé aux filles. Quand les enfants ont le choix, un vrai choix, ils s’orientent vers les jouets sans distinction de genre.

 

Il n’y a vraiment rien d’inné ?

Des parents me disent qu’ils ont tout fait pour donner une éducation non « genrée » à leurs enfants, mais que ceux-ci se tournent malgré tout vers des jeux « genrés ». Ils concluent donc que cette préférence est innée. Je ne suis pas d’accord, car ils ne sont pas la seule source d’éducation pour leurs enfants. Les grands-parents, des professionnels de la jeune enfance ou des médias, ont aussi un rôle important dès le plus jeune âge.

 

Mais les petites filles aiment jouer à la poupée !

Il ne faut pas tomber dans l’excès inverse non plus. Ce n’est pas négatif de jouer à la princesse pour une petite fille. L’important est de lui donner un vrai choix et de lui rappeler que la princesse est un chef d’Etat par exemple. Ce qui est dommage aussi dans le rôle de la princesse, c’est l’historique qui va souvent avec, avec l’histoire de la jolie princesse, dépendante d’un prince pour son bonheur, et qui n’existe que par rapport à sa relation à un homme. Il faut encourager les filles à réussir par elles-mêmes, sans forcément dépendre d’un homme pour leur réussite professionnelle ou personnelle.

 

Que faire alors ?

Il faut encourager des films ou les figures féminines tiennent un vrai rôle : indépendamment d’une figure masculine, sans caractéristiques sexuelles et où elles ont d’autres intérêts que la mode, la coiffure ou le maquillage ! Le film La Reine des Neiges (2013) et le dessin animé Dora sont un bon début, mais il y a encore du travail. Il est également important de montrer aux garçons que le héros peut être une femme.

 

Pour sensibiliser le public et l’industrie du jouet au sexisme dans les jouets, deux associations féministes ont lancé en décembre la campagne Marre du rose. Qu’en pensez-vous ?

J’approuve cette campagne, mais il ne faut pas oublier que les filles ne sont pas les seules victimes de ce sexisme. Les garçons aussi lorsqu’on leur interdit de jouer à la dinette. La campagne Marre du rose pointe du doigt le grave problème de la sexualisation des petites filles à travers les jouets, que nous devons impérativement combattre.

 

L’égalité résiderait donc dans des rôles interchangeables ?

Oui, tout à fait. D’ailleurs je suis convaincue qu’il n’y a pas d’égalité possible dans le monde professionnel, tant qu’il n’y a pas d’égalité à la maison. Le modèle scandinave en est un bel exemple : les parents, père comme mère, disposent d’un congé parental. Ce qui permet, notamment aux pères, d’avoir une vraie place à la maison et aux mères, de ne pas subir les discriminations que l’on rencontre souvent dans d’autres pays lors du retour à l’emploi.

 

Mais tout n’est pas parfait, même dans les pays scandinaves ?

Une étude suédoise a démontré que, même en Suède, les instituteurs coupaient plus souvent la parole aux petites filles et admettaient plus facilement la turbulence chez les jeunes garçons. C’est aussi sur cette attitude qu’il faudrait travailler.

 

Certains estiment qu’en « dévirilisant » ainsi les garçons, ils pourraient devenir homosexuels ?

Parce qu’en habillant un petit garçon en rose, ou en le laissant jouer avec une poussette, il deviendrait homosexuel ? Parce qu’un homosexuel ne peut pas être viril ? Ces questions me paraissent absurdes, car il n’a jamais été démontré que les garçons qui jouent à la poupée deviennent homosexuels.

 

Quelles mesures concrètes prendre pour ouvrir au maximum le champ des possibles aux filles et aux garçons ?

La campagne de Marché U est un bon début. En Angleterre, il existe une excellente campagne, Let Toys be Toys qui montre du doigt les jouets et les publicités sexistes. Il faut aussi travailler dans les écoles, en formant le corps enseignant, à cette problématique.

 

En France, un rapport du Sénat de décembre 2014 intitulé Jouets, la première initiation à l’égalité formulait dix recommandations pour tendre vers l’égalité (1) : c’est une bonne idée ?

Oui, une telle initiative serait excellente à Monaco. Une charte de bonne pratique est une mesure positive, et non pas une sanction, vers laquelle les magasins de jouets peuvent tendre. Mais il faut aussi former les professionnels : la première question dans un magasin de jouets reste invariablement : « C’est pour un garçon ou une fille ? ». Et ce, même pour un cadeau de naissance.

 

1. Ce rapport proposait par exemple la création d’une charte de bonne pratique pour les fabricants et les annonceurs.

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