mardi 28 avril 2026
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Titouan Lamazou, un artiste qui met les voiles

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Sur terre ou sur mer, Titouan Lamazou arpente le monde à la rencontre de ses muses. Le navigateur, écrivain et artiste lève le voile sur sa vie de globe-trotteur.

Par Julie Wagner.

Une cigarette au coin des lèvres, Titouan Lamazou observe ses muses. Crayon à papier, pinceau ou caméra… Tous les moyens sont bons pour traduire la beauté de ces femmes de tout âge. Une paysanne de 107 ans fait ainsi partie de ses modèles. Elles s’appellent Daisy, Blessing, Lola, Shanti ou Jeanne. D’une enfance malheureuse au mari alcoolique, toutes ont leur histoire. Titouan Lamazou parcourt le monde entier pour les rencontrer. Son fil conducteur ? La multiplicité d’origines.
Né à Casablanca, le 11 juillet 1955, le « petit Antoine » (Titouan) grandit à Tétouan, une ville marocaine. Ses parents ingénieurs sont mutés en Tunisie, puis à Marseille, une commune cosmopolite par excellence. Les diverses régions et leurs paysages uniques ont inspiré Titouan Lamazou. À onze ans, sa décision est ferme et définitive : il veut devenir peintre. L’Education nationale ne lui proposant pas un épanouissement complet, il s’inscrit aux Beaux-Arts à seize ans. Mais l’appel du grand large est irrésistible. « J’étais attiré par ce qu’il y avait derrière les horizons », révèle-t-il.

Un navigateur improvisé
En 1973, Titouan Lamazou a mis les voiles. Il ne connaissait pourtant rien à l’univers maritime. À l’époque, les jeunes partaient vers le Népal ou les Indes. L’aventurier a préféré mettre le cap à l’Ouest en « bateau-stop ». Depuis, il a toujours mêlé le voyage à l’expression artistique. « Je suis un artiste qui voyage », déclare-t-il.
Embarqué à bord du bateau d’Eric Tabarly, l’explorateur apprend les ficelles du métier de navigateur. Quinze ans plus tard, Titouan Lamazou est sacré champion du monde de course au large et remporte notamment le Vendée Globe. Malgré un palmarès imposant, ce sportif avait « une conscience profonde d’être un artiste et non pas un marin professionnel ». À ses yeux, le bateau n’est qu’un outil de voyage qui l’entraîne dans sa destinée vagabonde. Ce citoyen du monde revient une fois de plus à Monaco. Du 18 juin au 11 septembre, la Maison de l’Amérique Latine exposera ses œuvres extraites de 2004 à 2006, période durant laquelle il a arpenté l’Argentine, le Brésil et la Colombie. C’est sa passion pour la littérature latino qui l’a incité à regagner ce continent austral et notamment Cali, une « ville aux filles inconcevables » décrite par le romancier colombien Alvaro Mutis.

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Un homme engagé
Après la parution de son vingtième ouvrage, Touareg, sous le vent de Tin Hinan, Titouan Lamazou travaille actuellement sur Retour à Tombouctou, cette commune du Mali encore récemment touchée par de violents affrontements. Les guerres, Titouan Lamazou les connaît. Mais qu’il se penche sur Gaza, les FARC ou tout autre conflit, son dessein est d’aller à la rencontre des individus. Dans un certain sens, ses œuvres sont un témoignage socio-ethnologique, « mais sans la précision que peut apporter un universitaire », précise l’aventurier.
Artiste aux multiples facettes, Titouan Lamazou ne considère pas les modes de représentation comme un reflet de la réalité. L’élément essentiel de l’appareil photographique a beau s’appeler « l’objectif », « vous faites raconter ce que vous voulez à une image ». S’il avait un message à faire passer par le biais de ses œuvres, ce serait l’apport d’un regard différent sur l’autre. Une approche qui lui semble utile après les dernières élections européennes : « Les gens ne connaissent pas l’inconnu et ils s’en méfient ».
Ce n’est cependant pas la volonté de transmettre ce message qui le conduit à voyager, mais sa curiosité. Il cite l’écrivain Nicolas Bouvier : « C’est le propre des longs voyages que d’en ramener tout autre chose que ce que l’on allait y chercher ». Pendant six ans, Titouan Lamazou s’est adonné à Zoé-Zoé, Femmes du Monde, un projet qui recoupe les portraits de femmes sans similitudes apparentes. En réalisant son travail, l’artiste a notamment été confronté aux pratiques de mutilation féminine. « On ne peut pas passer à côté de cela », indique-t-il. Ainsi, son témoignage artistique s’est inscrit dans le but de promouvoir les droits de la femme, ce qui lui a valu le titre d’artiste de l’Unesco pour la paix en 2003.

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Un projet babylonien
Depuis sa première grande exposition au musée des arts décoratifs de Paris en 1998, le globe-trotteur évoque régulièrement son projet de bateau-atelier, un gigantesque lieu de création artistique. Commissaire de cette exposition à l’époque, Marie-Claude Beaud, directrice du Nouveau musée national de Monaco et proche de l’artiste, a toujours trouvé « formidable » cette idée de « bateau pour les autres ». Un concept qui s’est davantage « sophistiqué » au fil du temps.
La principale fonction de ce bateau connecté et ouvert au monde est de rayonner vers des centaines de milliers d’écoles. « Tout un programme éducatif est en train d’être mis en place avec divers partenaires », précise Titouan Lamazou. Pourquoi parler de géographie ou d’histoire au travers de dessins et de voyages ? Pour proposer une alternative complémentaire plus attrayante à l’enseignement conventionnel. N’ayant pas trouvé son écho à l’école, le « petit Antoine » est bien placé pour offrir aux élèves ce qu’il aurait bien aimé avoir. « Il a toujours eu cette générosité humaine », déclare Marie-Claude Beaud. En théorie, il faut encore un an d’études et deux ans de travaux. Mais au pire des cas, « même si cela ne se concrétise jamais, l’idée est belle », soupire l’initiateur de ce projet toujours inachevé.

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