Jennifer Mendelewitsch a 30 ans et est agent de joueurs. Pour « Monaco Hebdo », elle explique l’impact que peut avoir une Coupe du monde de football sur le recrutement et le marché des joueurs.
Monaco Hebdo : Pourquoi avoir choisi le métier d’agent ?
Jennifer Mendelewitsch : C’est une longue histoire. Mon père était agent de joueur. Il m’a donné le goût du football. Du coup, j’ai fait un master de droit des affaires et parallèlement, j’ai commencé tout doucement à travailler avec lui. Ça m’a plu. Je me suis dit qu’une femme pouvait aussi apporter un œil différent… J’ai alors passé l’examen de la Fédération française de football (FFF). J’ai eu ma licence en 2003.
M.H. : Il y a donc un examen mis en place par la FFF ?
J.M. : Oui. Une partie concerne le droit (ce qui n’était pas un souci pour moi) et une autre le foot, très théorique. L’examen est déconnecté du métier d’agent. Il ne se base absolument pas sur des questions d’ordre pratique, mais des règlements (FFF ou LFP), des points de détails qui peuvent être assez compliqués. Bref, sur de l’apprentissage par cœur. Pour moi, cela c’est bien passé, mais il y a malheureusement beaucoup de gens qui passent l’examen sans le réussir. Je crois que le instances essaient de le durcir de façon à ce qu’on ne se retrouve pas à 3000 agents…
M.H. : Il y aurait donc une volonté de la FFF de limiter le nombre d’agents sur le marché ?
J.M. : Oui, mais cela a aussi son côté pervers, puisqu’on a de plus en plus d’agents non diplômés qui travaillent quand même. Le revers de la médaille, c’est que la FFF n’exerce pas le contrôle nécessaire sur ce qu’on appelle les faux agents. Or, malheureusement, il y en a beaucoup qui pullulent. C’est un peu le drame du football. Ceux qui veulent exercer leur métier honnêtement travaillent d’arrache-pied pour avoir leur examen. Un très grand nombre de règles s’appliquent alors à nous tandis que ceux qui n’en ont rien à faire depuis le départ ne sont jamais sanctionnés.
M.H. : Beaucoup d’agents travaillent sans licence ?
J.M. : Un club n’a pas le droit de discuter avec un agent sans licence mais il y en a énormément. Vous allez sur le bord des terrains ou vous contactez n’importe quel joueur, il vous dira qu’il a déjà été sollicité 250 fois par des mecs qui racontent: «Je suis dans le foot, mon frère connaît un tel, etc». Ces personnes naviguent dans le milieu et il y a des gens mal informés qui leur font confiance. Notamment des parents qui ne sont pas forcément au fait de la réglementation. Or, une fois que vous avez fait appel à un agent sans licence, si ça tourne mal, vous n’avez pas de recours possible!
M.H : Et les clubs ne se gênent pas pour le faire ?
J.M. : Non. Mais s’ils ont vraiment envie d’avoir un joueur, il va y avoir une commission non-officielle, un arrangement entre amis, et c’est ça qui gangrène le football aujourd’hui. Cela participe clairement à sa mauvaise image. C’est dommage, parce que ce serait quand même assez simple de faire le ménage. Mais on ne sent pas une vraie volonté de la FFF de le faire. J’avais écrit au président Noël Le Graët en 2011, une lettre qui avait été publiée sur le site Bakchich, où je disais: «Cela suffit! Nous, on fait notre boulot, on doit remplir des formulaires, des comptes-rendus. Et les gens qui font n’importe quoi, qui vendent des gamins au plus offrant, qui ne savent pas signer de leur nom ni lire un contrat, on les laisse en paix. C’est complètement anormal.»
M.H. : Y-a-t-il une incidence sur les jeunes footballeurs ?
J.M. : Bien sûr. Aujourd’hui, aux abords des centres de formation, vous avez toute une nuée de personnes. Au début, ils sont copains, et après ils leur ramènent une paire de crampons. Et tout doucement, une relation de confiance se forme. Ils disent aux gamins, qui ne sont pas forcément informés: «Je vais m’occuper de toi, grâce à moi tu vas avoir un meilleur contrat, un sponsor, je vais te transférer». Il n’y a rien de signé, mais pour eux, c’est leur agent. C’est à ce moment là qu’il faut prodiguer les meilleurs conseils. Et c’est à ce moment là qu’ils se font avoir.
M.H. : En dehors de la période des transferts, que fait un agent?
J.M. : Il y a plusieurs types de relations, en fonction de la maturité sportive du joueur. Le conseil que vous apportez à un gamin en centre de formation n’est pas le même que celui qu’on donne à un joueur en fin de carrière ou en train d’exploser… Mais globalement, hors transferts, il y a du conseil sportif, fiscal. Il faut aussi essayer leur parler d’épargne. Mais aussi leur faire comprendre qu’il faut anticiper très tôt parce qu’ils ne joueront pas toute leur vie… Certains agents ne s’occupent de leur joueur qu’au moment du mercato. Personnellement, j’essaye d’aller voir un maximum de matchs, de m’entretenir avec le club pour voir si tout se passe bien, de faire du suivi quand il y a une erreur de paye, de favoriser un déménagement si besoin. Il faut aussi chercher des sponsors, et être là quand ça se passe mal avec le club.
M.H. : En tant que femme, dans ce milieu très masculin, est-ce compliqué pour vous ?
J.M. : Non, parce que c’est un fait que j’ai intégré depuis le départ. Je me suis toujours dit que cela n’allait pas être pareil que pour un homme. Mais à partir du moment où on défend les intérêts de son joueur et qu’il est content car il obtient ce qu’il veut, que je sois une femme ou un homme ça ne change rien! On ne choisit pas un chirurgien en fonction de son sexe. Ce qui compte, c’est la compétence. Quand on se rend dans un club la première fois, le directeur sportif peut être un peu surpris les 10 premières minutes, mais quand il voit que vous savez exactement de quoi vous parlez, il n’y a pas de raison que ça se passe mal. A partir du moment où on est carré et qu’on fait son boulot, le foot, c’est du bouche à oreille. En bien ou en mal. Disons que la première fois où vous vous plantez, on vous le pardonnera moins parce que vous êtes une femme. Il y a tout un tas d’agent qui ont des casseroles, mais comme il s’agit d’hommes on n’en parle pas. Je défends les intérêts de mon joueur et uniquement ceux-la. Tant que mon joueur est satisfait, y a pas de raison que ça se passe mal.
M.H. : Vous vous occupez de combien de joueurs?
J.M. : Il y a les joueurs avec lesquels vous avez un mandat, qui dure 2 ans. Et il y a les coups du mercato. Là vous gérez uniquement le transfert. Le mandat peut alors être de 30 ou 60 jours, ou limité uniquement sur la France. Je travaille principalement avec des jeunes joueurs (6 actuellement). J’essaie de commencer à collaborer avec eux entre 15 et 17 ans, et le but est de les amener le plus tôt, le plus vite et le mieux possible au premier contrat professionnel. Il s’agit de développer une relation basée sur la confiance et le conseil.
M.H. : Vous baignez dans le milieu depuis des années. Avez-vous remarqué l’évolution des mentalités ?
J.M. : A l’époque, mon papa a arrêté de travailler dans le football parce qu’il était dégoûté par le milieu. C’est quelque chose que j’ai très vite intégré. Il était proche des joueurs dont il s’occupait. Pour certains, il était même devenu comme un second père. Il s’est heurté aux magouilles de clubs, aux commissions occultes, aux agents qui démarchent les parents dans votre dos, aux parents qui sont prêts à vendre leur gamin au plus offrant, la totale. Donc au bout d’un moment il en a eu marre. Moi j’ai connu cette période d’un œil extérieur, et j’ai vu de quelle façon, en s’impliquant parfois trop, il pouvait en souffrir. J’ai 30 ans et la différence d’âge avec des joueurs pro aujourd’hui n’est pas énorme, donc ce n’est pas une génération qui me choque. Mais je comprends que les agents, les vieux de la vieilles, qui font ça depuis 30 ans, puissent sentir un décalage. Parfois, vous avez des joueurs qui vont faire n’importe quoi sur les réseaux sociaux, où tout peut basculer avec un tweet. On leur demande de faire attention à leur communication, parce qu’on est dans cette ère aujourd’hui, quand on dit à des gamins de 18 ans de contrôler leur twitter, faut voir la tête qu’ils font…
M.H. : On voit de plus en plus de grands agents, comme Jorge Mendes. Pensez-vous qu’ils tiennent un rôle plus important qu’il n’y paraît ?
J.M. : Aujourd’hui, Jorge Mendes, excusez-moi, mais c’est tout comme s’il était directeur sportif de l’AS Monaco. Le recrutement doit être “Jorge Mendes compatible” (sourire). Son pendant existe au Paris-Saint-Germain avec Mino Raiola. Et dans tous les clubs, où un agent a développé son influence. Mais à mon avis, pour un agent qui a plus de 3 joueurs dans le même club, l’intérêt de ses joueurs passe un peu après. Dans cette configuration, comment tapez-vous du poing sur la table ? Si vous allez voir la direction en disant que le joueur A ne joue pas assez, le club va vous dire de vous calmer, parce que sinon c’est pas le joueur A mais vos trois joueurs qui iront sur le banc…
M.H. : Comment ça se passe pendant le mercato? Il y a plusieurs périodes ?
J.M. : De ce que j’ai pu voir, 70% du mercato se finalise au dernier moment, fin août. Plus on approche de la date butoir, plus le club va se décider à vendre. Mais ce n’est pas forcément de tout repos pour les joueurs. Surtout lorsqu’au 15 août, tout le monde a repris, et qu’ils ne savent pas encore si leur transfert va se finaliser ou pas… C’est compliqué pour les familles, ceux qui ont des enfants. Parfois, les «deals» sont actés depuis longtemps, mais l’offre arrive tardivement quand même.
M.H. : N’y-a-t-il pas aujourd’hui une forme de dérives sur certains salaires ?
J.M. : Ce n’est pas mon rôle de dire que c’est une dérive. Mais j’estime qu’il faudrait que les clubs, et certains le font, aient une politique économique cohérente. Quand on voit le nombre de clubs qui se cassent la gueule, comme Valenciennes ou Strasbourg, qui étaient de gros clubs formateurs, avec une vraie politique, et qui se retrouvent à déposer le bilan du jour au lendemain, à un moment, c’est qu’il y a eu une mauvaise gestion quelque part! Le foot, c’est une entreprise. A partir du moment où vous dépassez vos liquidités pour payer des joueurs à prix d’or, c’est vous qui commettez l’erreur. La crise n’excuse pas tout.
M.H. : Quelle peut-être l’incidence du fair-play financier sur un mercato ?
J.M. : Le fair-play financier, c’est une très belle idée, dans l’idée, mais dans la mise en place, c’est plus compliqué. On a vu que le PSG a été sanctionné, et derrière, on nous annonce des transferts faramineux. Le président du PSG nous explique qu’il fera ce qu’il veut de toute façon… Donc pour moi aujourd’hui, la seule façon pour que les clubs respectent le fair-play financier, ce n’est pas de les punir au porte-monnaie, puisqu’ils n’ont pas de soucis de ce côté-là. La seule façon de les punir aujourd’hui, c’est de les menacer de ne pas participer à la Ligue des Champions. Il n’y a que ça qui marche. Une sanction économique, c’est de la rigolade. Quand il y aura des sanctions sportives, les clubs se conformeront aux règles du fair-play financier. Mais il faut se rendre compte que les clubs dont on parle, c’est une part infime du football français, puisqu’il n’y a que le PSG et Monaco qui peuvent se permettre des transactions très élevées.
M.H. : Que pensez-vous de la fameuse taxe à 75% ?
J.M. : Pédagogiquement, cela a été mal expliqué. Pour autant, Monaco a mal joué la partie avec la Fédération française de football. L’ASM aurait dû soutenir jusqu’au bout le fait que la club n’a pas son siège en France, et n’est donc pas assujetti. Légalement, le club était dans son droit. La Ligue a essayé de changer les règlements en catastrophe en s’accrochant aux branches. Si l’AS Monaco était allé jusqu’au bout sur le terrain juridique, je ne dis pas qu’il aurait gagné à 100%, mais en tout cas, ça se tentait… Les dirigeants ont préféré régler ça par un gros chèque. La Ligue estime avoir fait une bonne affaire.
M.H. : Quel le montant du transfert moyen en L1 ?
J.M. : On voit depuis une saison ou deux qu’il n’y a pas énormément de mouvements. La tendance n’est plus à faire des gros transferts entre clubs de L1. Les clubs sont à la recherche de joueurs libres ou à un an de la fin de leur contrat. Ils n’ont plus l’argent pour dépenser des sommes folles. Il y a bien un Alessandrini qui a été vendu à l’OM (à un prix très cher) mais un tel transfert reste faisable pour un club comme l’Olympique de Marseille. Sinon, le mercato ne bouge pas des masses, sauf pour les joueurs en fin de contrat.
M.H. : Quelle est la différence entre un grand club et un petit club ?
J.M. : Un grand club, c’est cliché de le dire, mais c’est plus professionnel. Par exemple, pour la rédaction du contrat, il y a 4 avocats. Mais dans l’esprit, c’est la même chose. Les grands clubs, ce sera plus dans l’esbroufe: ils viennent vous chercher en avion privé, font faire le grand tour, etc. Autre différence: quand ça se passe mal pour le joueur, s’il ne joue pas, ou s’il veut partir. Quand le ton monte, dans un petit club, il existe, surtout en France, cette culture où le joueur peut facilement aller discuter avec son président. Un différend intéresse aussi moins la presse et les médias, donc ça passe plus inaperçu que dans un grand club où tout est vite monté en épingle et prend des proportions importantes.
M.H. : Comment évalue-t-on la cote d’un joueur pour un transfert ?
J.M. : C’est au prix du marché. Beaucoup de clubs se basent sur un site qui s’appelle Transfermarkt. Il a été utilisé par la Fédération anglaise pour faire des évaluations de valeur des effectifs, quand les clubs sont à vendre. Ils sont très proches du prix du marché. Par ailleurs, la valeur du joueur est différente du prix du transfert, parce que si vous avez un gros club qui rentre dans la danse, fatalement le prix va exploser. Par exemple, si un joueur X participe à la Coupe du monde et qu’il met un triplé, sa valeur va grimper sur le moment. Après, est-ce que ça en fait un meilleur joueur? Je ne suis pas sûre… C’est très aléatoire.
M.H. : La Coupe du monde peut donc avoir une influence sur la cote d’un joueur ?
J.M. : Oui. Prenons l’exemple d’Enner Valencia (international équatorien, NDLR), que peu de gens connaissaient vraiment, à part bien sûr les superviseurs de clubs. Là, il est entrain d’exploser, et s’il veut partir en Europe au 15 août, je pense qu’il n’aura que l’embarras du choix… C’est ce genre de profil qui fait que la Coupe du monde va avoir une incidence sur le mercato. Pour des joueurs comme Wayne Rooney ou Pogba, tout le monde connaît déjà leur valeur et la coupe du monde va pas changer beaucoup leurs conditions contractuelles.
M.H. : Quid de l’exemple Valbuena, auteur d’une saison plus que moyenne, et qui réalise une grande coupe du monde?
J.M. : Je pense que ça va avoir une influence limitée, parce que les gens qui le suivent et le connaissent savent qu’il est capable de ces performances depuis longtemps. Pour moi, il fait cette Coupe du monde à ce niveau parce qu’il s’est économisé à Marseille, et qu’il a été blessé en fin de saison. Mais Valbuena, c’est un joueur qui a été supervisé une bonne cinquantaine de fois. Son agent va sans doute jouer sur sa performance en coupe du monde, comme le club d’ailleurs, mais les qualités intrinsèques du joueur, tout le monde les connaît.
M.H. : En dehors de la cote des joueurs qui peut bouger, la Coupe du monde a-t-elle d’autres conséquences sur le mercato ?
J.M. : Elle ralentit énormément le marché, parce que beaucoup de clubs attendent d’avoir vu un maximum de matchs des joueurs qui les intéressent pour faire une offre. Mais cela peut être à double tranchant: des joueurs peuvent exploser et se révéler à la Coupe du monde, alors qu’ils n’étaient pas forcément sur le départ. Quand les offres vont arriver sur le bureau du président de leur club, ce dernier va peut-être y réfléchir à deux fois avant les lâcher… Il y a aussi l’effet inverse, pour un joueur qu’on pousse un peu vers la sortie. Il suffit de deux-trois mauvaises performances. Ainsi, Daniel Alves (international brésilien, NDLR), dont Barcelone veut se séparer, n’a pas été brillant. Il y avait pas mal de clubs qui pouvaient être intéressés mais avec une coupe du monde comme la sienne, on se dit qu’il est rincé…
M.H. : Mieux vaut boucler un transfert avant ou après la Coupe du Monde ?
J.M. : Tout dépend si le joueur la réussit ou s’il la rate…
M.H. : Votre pronostic pour la Coupe du Monde ?
J.M. : Le Brésil est programmé pour gagner. Je pense que le Brésil ira en finale, même si je trouve cette équipe très décevante. Tous ceux qu’on attendait sont décevants. La France a de bonnes chances si elle continue comme ça. Ceux qu’on attendait ne sont pas là. Les outsiders ne continueront peut être pas non plus par manque d’expérience.



