
Pourquoi la majorité union pour Monaco (UPM), composée depuis 2002 de l’union pour la Principauté (UP) et de l’union nationale pour l’avenir de Monaco (Unam), vient d’exploser ? Monaco Hebdo donne la parole aux élus.
« Ce qui se passe aujourd’hui prend ses racines dans le rassemblement un peu artificiel de personnalités assez différentes dans la majorité union pour Monaco (UPM). Des personnalités à qui on a donné l’impression qu’elles s’exprimaient, alors que tout était organisé à l’avance. Ce qui a eu pour résultat de provoquer de la frustration. » C’est Laurent Nouvion qui parle. L’élu d’opposition Rassemblement & Enjeux (R&E, 3 élus) en est persuadé : l’explosion de l’UPM était prévisible. Car, depuis quelques mois, les relations entre ses deux composantes, l’union pour la Principauté (UP, 12 élus) et l’union nationale pour l’avenir de Monaco (Unam, 6 élus), étaient devenues très tendues. Tendues au point que, fin janvier, l’Unam a demandé à discuter avec l’UP. Mais le dialogue a été assez vite rompu. C’est en tout cas la version défendue par l’élu Eric Guazzonne, qui est aussi président de l’Unam : « Cette explosion de la majorité aurait pu être évitée. Au fond, ce qui a manqué, c’est le dialogue. Or, après avoir été élu président du Conseil national en janvier, Jean-François Robillon avait promis de privilégier le dialogue. Mais, à chaque fois qu’on a voulu lui parler, on s’est systématiquement heurté à un mur. On a juste eu droit à de la langue de bois de sa part. C’est tout. » Alors que Jean-Charles Gardetto, au nom de la majorité UP du Conseil national, explique : « Il faut rappeler que lorsque Stéphane Valeri présidait le Conseil national, la majorité avait déjà perdu 2 de ses membres, dont le président de la commission des finances. Si implosion il y a eu, n’oublions pas qu’elle s’est d’abord produite au sein de l’Unam qui a égaré le tiers de ses élus. »
Explosion inéluctable
Une certitude, si les rapports entre l’Unam et l’UP se sont détériorés au fil du temps, le point de non retour a été franchi lorsque deux élus de l’Unam, Bernard et Roland Marquet, ont décidé de démissionner pour rejoindre l’UP. Si un communiqué signé de l’UP et daté du 2 avril laissait entendre que les frères Marquet avaient été virés de l’Unam, Monaco Hebdo a pu se procurer les deux lettres qui prouvent qu’ils ont bien choisi de démissionner. D’ailleurs, la présidente de l’UP, Anne Poyard-Vatrican, qui est aussi élue au Conseil national, reconnaît ne pas en savoir beaucoup plus sur ces départs : « Bernard et Roland Marquet ont quitté l’Unam pour l’UP pour des raisons qui les regardent. Mais c’est logique qu’ils aient rejoint l’UP, dans la mesure où ils étaient toujours en accord avec les thèses défendues par la majorité UPM. En tout cas, depuis 2002, on est fier de toutes les victoires remportées ensemble avec l’Unam. » Si Bernard Marquet a expliqué son départ dans Monaco Hebdo, notamment parce qu’il se sentait mis à l’écart des décisions prises par l’Unam, Eric Guazzonne a une autre version : « A l’unanimité des membres du comité de l’Unam, on a décidé de changer de candidat pour assurer la vice-présidence du Conseil national. En préférant Michèle Dittlot à Bernard Marquet. Ce qui explique finalement son départ. » En tout cas, assez vite, l’explosion de la majorité UPM est devenue inéluctable. Avec comme détonateur, les discussions entre UP et Unam pour se répartir les présidences de commission et la vice-présidence du Conseil national. C’est dans ce même communiqué de l’UP du 2 avril que le divorce a été officialisé. Un communiqué qui parle de « déstabilisation. » Mais aussi de « surenchère. » Car, selon l’UP, l’Unam serait devenue trop gourmande.
“Pas question de faire du chantage”
Après le départ des frères Marquet, les élus Unam au Conseil national sont passés de 6 à 4. Et comme les frères Marquet ont rejoint l’UP, les élus UP sont passés de 12 à 14. Résultat, l’UP a souhaité « rééquilibrer les répartitions de fonctions. » Depuis 2003, le deal entre UP et Unam accordait la vice-présidence du Conseil national et la présidence de deux commissions à l’Unam. Et le 22 mars, à l’occasion d’une réunion de l’UPM, l’UP aurait proposé à l’Unam de conserver une seule présidence de commission, en plus de la vice-présidence de l’assemblée. Ce que confirme Anne Poyard-Vatrican : « Avant, l’UP avait le président du Conseil national et 7 commissions. Et l’Unam avait la vice-présidence du Conseil national et 2 commissions. Mais en passant de 6 à 4 élus Unam, les élus UP ont souhaité un rééquilibrage. Du coup, on a proposé la vice-présidence et une présidence de commission à l’Unam, qui finalement a préféré refuser. Ce que je regrette vraiment. » En face, Eric Guazzonne refuse d’endosser le rôle du dynamiteur de la majorité : « Comment dire qu’on déstabilise la majorité ? C’est faux. D’ailleurs, en 2006, on était 4 élus et on avait la vice présidence du Conseil national et la présidence de deux commissions. En 2008, après la deuxième réélection, on était 6 élus. Et on n’a rien réclamé de plus. Du coup, on a conservé la vice-présidence et la présidence de deux commissions. Et là, après le départ de Bernard et Roland Marquet, on est à nouveau 4 élus. Résultat, on comptait garder la vice-présidence et la présidence de deux commissions. Ce qui nous a été refusé. » Un refus qui s’explique, selon le président de l’Unam : « Au fond, ce qui a changé, c’est qu’en 2006, sans l’Unam, l’UP n’avait plus la majorité. Mais on n’a jamais lancé d’ultimatum. On n’a jamais dit : « Si vous ne nous donnez pas ça, on s’en va. » Bref, pas question pour nous de faire du chantage. » Alors que l’Unam n’estime pas avoir été gourmand face à l’UP : « Dire qu’on est gourmand sur le nombre de présidence de commissions, c’est faux. D’ailleurs, Michèle Dittlot a renoncé à la vice-présidence du Conseil national, Claude Cellario a renoncé à la présidence de la commission de législation… Bref, on a préféré renoncer à tout ça. Alors que l’UP a vite réagi pour tout s’accaparer. Et ne rien laisser. Pas une miette ! Résultat, sur 14 élus UP, 12 ont une présidence ou une vice-présidence. »
“Egoïsme et ambition”
Autre argument avancé par l’UP dans son communiqué du 2 avril pour proposer une seule présidence de commission et non plus deux : « Le statu quo de la répartition aurait conduit à ce que les ¾ des élus de l’Unam soient vice-président ou président de commission. Or, une telle situation n’aurait reposé ni sur le poids politique de cette formation dont personne ne connaît le nombre réel des adhérents. Ni sur celui de ses élus au sein de la majorité UPM. » Alors que représente vraiment l’Unam aujourd’hui ? Si Eric Guazzonne reconnaît ne pas chercher à encarter un maximum d’adhérents, à l’Unam on a une idée assez précise de son poids politique en Principauté : « L’UP reprochait aussi à promotion de la famille monégasque (PFM) de ne rien représenter. Or, sans rien représenter, PFM a quand même fait 7 % aux élections… Nous on estime peser entre 10 et 15 % des voix environ. En tout cas, à l’Unam on a des sympathisants. Mais ils ne prenaient pas de carte chez nous. Peut-être qu’il faut qu’on évolue. Et qu’on devienne un parti plus traditionnel. Avec des adhérents qui prennent une carte chez nous. » Si l’Unam a des sympathisants, ils ont aussi été dans le collimateur du président UP du Conseil national lors de la séance publique du 7 avril : « L’égoïsme et l’ambition de quelques uns menacent le groupe auquel ils avaient fait allégeance devant les monégasques. Nos compatriotes ne sont pas dupes […] » Bref, un discours assez musclé dans lequel l’Unam est désigné comme responsable de l’explosion de la majorité UPM. Ce que nie l’Unam, en se demandant « pourquoi avec Stéphane Valeri tout s’est bien passé pendant 7 ans ? Et là, en quelques mois, depuis qu’il n’est plus président du Conseil national, tout va mal ? Alors qu’à l’UP on commence aussi à sentir des tensions. D’ailleurs, même si personne ne l’a jamais dit clairement, à l’UP certains ne sont parfois pas loin d’évoquer la mise en place d’une monarchie parlementaire. Ce qui serait une grave dérive. Donc, on ne va pas perdre de l’énergie pour démontrer qu’on n’est pas les responsables de cette explosion de la majorité. » Réponse de Gardetto : « L’Unam, sous la conduite de Claude Boisson et Vincent Palmaro, avait déjà tenté de déstabiliser la majorité sous la précédente mandature. Or, ces derniers n’avaient pas été suivis par nos collègues. Et nous leur en sommes toujours reconnaissants. Force est donc de constater que ce petit parti a toujours été le maillon faible de l’UPM. »
“Double discours”
Si l’opposition R&E refuse de chercher un coupable dans le crash de la majorité UPM, elle préfère s’interroger sur les mots choisis par le président Robillon pour s’attaquer à l’Unam : « Pour l’UP, la conception de l’union passe par une allégeance. Mais une allégeance à qui ou à quoi ? Qui sont ces gens pour demander qu’on leur fasse allégeance ? Or à Monaco, la seule personne à qui on peut faire allégeance, c’est le Prince Albert. Pas à l’UP ni à personne d’autre d’ailleurs ! » En tout cas, le discours prononcé par Jean-François Robillon le 7 avril a marqué les esprits. Alors que dans un communiqué R&E avait estimé que l’explosion de la majorité avait été provoquée « pour de basses questions de combat pour des postes et pour les honneurs et rémunérations qui les accompagnent », Robillon a fermement réagi : « Je trouve […] nuisible pour tous les élus et pour la démocratie monégasque qu’une minorité destructrice se plaise à travestir les motivations des élus de la majorité, ramenant celles-ci à des « postes ou des honneurs » […]. J’ai été le premier à tout faire pour éviter la désunion […]. Les batailles électorales sont encore loin. Et d’ici là, il sera toujours possible aux anciennes alliances de se renouer. » A l’Unam, on préfère parler de chiffres : « Jean-François Robillon a été élu avec 20 voix le 11 janvier. Or, en 3 mois, il n’en a plus que 14 aujourd’hui ! Pour quelqu’un qui prône l’union, mathématiquement, il se trompe. Au fond, il y a un double discours. Un discours de façade où Jean-François Robillon parle d’union. Et il y a la réalité du terrain, qui est à l’opposé de ce qu’il dit. Or, nous, on ne veut pas d’une union de façade. » Bref, visiblement, à l’Unam, on regrette les années où Stéphane Valeri présidait le Conseil national : « Depuis que Stéphane Valeri a été remplacé par Jean-François Robillon, il n’y a pas plus la même volonté de sauvegarder l’union Unam-UP. Car Stéphane Valeri était un unioniste convaincu. Et grâce à lui, il y avait une véritable transparence dans nos relations. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. » Même remarque, du côté de l’opposition où Laurent Nouvion n’a rien oublié : « Avec Stéphane Valeri, on était pas toujours d’accord. Mais c’est un véritable animal politique. Ce qui n’est pas le cas de Jean-François Robillon, même si j’ai bien sûr beaucoup de respect pour lui. »
“Blitzkrieg politique”
En tout cas, avec cette recomposition du paysage politique monégasque, les prochains débats s’annoncent chauds. Car si l’Unam ne devrait pas se rapprocher de l’opposition R&E, il pourrait y avoir des votes communs sur des sujets où les élus se retrouvent. Or, avec 4 élus Unam, 3 élus R&E et 2 élus sans étiquette, on arrive à un total de 9. Contre 14 élus UPM. Pas de panique, estime Anne Poyard-Vatrican : « Avec 14 élus, on conserve la majorité au Conseil national. Surtout que je n’ai pas entendu dire que l’Unam allait se rallier à R&E. Et puis, avec l’Unam, on reste d’accord sur beaucoup de points. » A l’Unam, on ne dit pas le contraire. Mais on préfère être clair : « Maintenant que l’UP s’est mise en position hégémonique, ils vont devoir gérer le Conseil national avec 14 élus. Et dès qu’il y aura des élus UP absents, il y aura le risque que la majorité soit mise en difficulté. Bref, l’UP a une majorité de 14 élus qui peut aussi devenir relative. Car si l’UP se trompe de chemin, ils auront face à eux 9 élus qui n’hésiteront pas à leur dire. Du coup, on se demande qui est le plus affaibli… » Surtout que les relations entre certains élus risquent d’être assez délicates à gérer. Et même si à l’UP et à l’Unam on refuse de parler de guerre, on admet que désormais il faudra être très prudent. « C’est pas la guerre avec l’UP. Car on n’a pas d’ennemi. Mais c’est vrai qu’avec certains élus UP, la situation est tendue. Notamment avec Bernard Marquet », reconnaît d’ailleurs l’Unam. Gardetto estime que l’UP devra s’organiser autrement. En misant sur « un moins grand nombre de réunions de commission, la redéfinition de priorités législatives qui mettront l’accent sur les propositions de loi de la majorité. » Alors que la présidente de l’UP, Anne Poyard-Vatrican admet qu’« avec 4 élus de moins pour l’UPM, je ne vais pas vous dire qu’on s’est renforcé ! Car on est beaucoup plus fort quand on est unis. D’ailleurs, jusqu’au bout j’ai pensé qu’on arriverait à trouver une solution et que la sagesse et la négociation l’emporteraient. Car c’est toujours une richesse d’avoir avec vous des gens qui ne pensent pas tout à fait comme vous, mais qui ont les mêmes convictions. » Une richesse qui n’existe plus et que l’Unam savait précieuse : « Il y avait une alchimie entre l’UP et l’Unam qui a séduit des électeurs qui n’auraient voté ni UP, ni Unam. Avec une UP parfois assez radicale et une Unam plus modérée. Bref, c’était un peu le mélange de l’eau et du feu. » Résultat, mécaniquement UP et Unam se sont affaiblis. Et l’opposition R&E jouera son rôle à fond, bien sûr : « J’ai toujours été combattif. Donc c’est sûr que je ne vais pas les lâcher. Je vais leur faire du blitzkrieg politique ! », promet Laurent Nouvion.
“Parti unique et omnipotent”
Désormais, les élus des deux camps de l’ancienne majorité savent qu’il ne reste plus qu’un seul lien entre eux : le programme UPM à partir duquel ils ont été élus en 2008. Un programme qu’ils comptent poursuivre bien sûr. « Les électeurs ont voté pour un programme UPM, d’union UP-Unam. Donc, notre feuille de route ne change pas. Il s’agit toujours de suivre ce qui a été défini dans ce programme. Aujourd’hui, notre priorité, c’est de travailler pour les monégasques, dans un contexte nouveau. En commençant par instaurer de bonnes relations avec le nouveau ministre d’Etat, Michel Roger. Car la seule vraie urgence, c’est de travailler à l’avenir de Monaco », ajoute Anne Poyard-Vatrican. A l’Unam, on ne dit pas autre chose. Même si on réaffirme bien sûr son indépendance : « Si la majorité UPM n’existe plus, en revanche le programme UPM existe toujours. Donc on va veiller à ce qu’il soit suivi. Quitte à remettre l’UP dans le droit chemin s’ils s’écartent de ce programme. » Des propos qui font réagir l’élu d’opposition, Laurent Nouvion. Car cet élu estime qu’« il n’y a pas de programme UPM à Monaco. Car il n’existe en fait qu’un seul véritable programme : le programme gouvernemental d’action. Nous, les élus, on est d’accord ou pas avec ce programme. Et on essaie de négocier avec le gouvernement pendant les séances budgétaires. C’est tout. » Avec l’UP désormais seul parti à diriger la majorité au Conseil national, certains voient se dessiner le retour d’une énorme machine politique qui écraserait les autres formations. Une hypothèse à laquelle Gardetto ne croit pas : « L’UP n’a aucune visée hégémonique. » Pas plus que la président de l’UP : « Je ne crois pas au parti unique et omnipotent. Mais il faut bien sûr une majorité suffisamment claire au Conseil national pour pouvoir peser face au gouvernement. L’union est nécessaire. S’il n’y avait qu’une multitude de petits partis, ça serait beaucoup plus difficile pour se faire entendre. » Un point de vue partagé par l’Unam : « Les monégasques redoutent le retour à un parti unique. D’ailleurs, ils n’ont pas envie de ça. Plusieurs partis qui savent se retrouver sur des décisions communes, c’est quand même plus intéressant qu’un seul gros parti. De toute façon, désormais le multipartisme est solidement installé en Principauté. » Une analyse que partage aussi Laurent Nouvion, tout en estimant que désormais l’UP est fragilisée : « Pendant les dernières élections, la majorité UPM a fait 51 % des voix. Et nous 40 %. Avec 9 % pour la 3ème liste qui ne soutenait pas l’UPM. Donc, comme les centristes de l’Unam représentent entre 10 et 15 % des voix, pour moi l’UP ne représente plus la majorité. Car ils pèsent entre 40 et 45 %. Mais pas 50 %. » Alors que, bien sûr, Anne Poyard-Vatrican préfère calmer le jeu : « Même avec regret, il faut savoir tourner cette page avec l’Unam. Au fond, ce n’est pas ça qui intéresse les Monégasques. Ce qui est important, c’est la réalisation du programme pour lequel ils nous ont élus et la préparation de notre avenir. Et on a une majorité suffisante pour y arriver. »



