lundi 9 mars 2026
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Piscine du collège Charles III : des fuites qui font beaucoup parler

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Lors du débat sur le budget primitif 2026, la piscine du collège Charles III a ravivé les tensions au Conseil national. Inauguré en 2024, mais inutilisable à cause de fuites persistantes, cet équipement n’en finit pas de susciter critiques et inquiétudes. Entre les retards, un coût supplémentaire de 2,5 millions d’euros pour l’Etat et l’épineuse question des responsabilités, conseillers nationaux et gouvernement monégasque s’accordent sur la nécessité d’une réforme des procédures de construction publique et d’un suivi plus strict des chantiers. Par Raphaël Brun

Le sujet a mis le feu aux discussions lors de l’étude du budget primitif 2026 au Conseil national, dans la soirée du 15 décembre 2025. L’élue Marine Hugonnet-Grisoul a questionné le gouvernement à propos de la piscine du Collège Charles III. Inauguré le 12 septembre 2024, ce nouvel établissement scolaire de 23 805 m², capable d’accueillir jusqu’à 1 500 élèves, n’a jamais pu ouvrir sa piscine. La faute à d’importantes fuites, qui à ce jour, n’ont pas pu être colmatées. Lionel Beffre a assuré : « Les cours de natation n’ont pas été supprimés. Une partie de ces cours a lieu à la piscine de l’Annonciade, et pour une autre partie, au stade Louis II. Les inconvénients ont concerné les délais d’acheminement vers l’Annonciade et le stade Louis II. » Cette affirmation a été contestée par les conseillers nationaux. « Pour ma fille, les cours de natation ont été supprimés l’an dernier, a glissé le président du Conseil national, Thomas Brezzo. Car il n’y avait pas le temps de se déplacer, d’aller à la piscine, se changer et ressortir. Je vous confirme donc qu’il y a bien eu des cours de natation qui ont été supprimés. »

Lire aussi | Fuite à la piscine du collège Charles III — Thomas Brezzo : « Il vaut parfois mieux un mauvais accord qu’un bon procès »

Autre problème soulevé par Marine Hugonnet-Grisoul : les associations sportives se trouvent privées de créneaux de piscine qu’elles auraient pu normalement utiliser. « Ce n’est pas tout à fait exact, car les associations sportives accèdent à la piscine après les créneaux horaires », a répondu Lionel Beffre.

« Pour l’Etat, c’est 2,5 millions que l’on peut, une nouvelle fois, ajouter à la longue liste des dépenses somptuaires
et inutiles, et qui sont liées à un certain laxisme »

Thomas Brezzo. Président du Conseil national

« Rétractations »

Cette piscine scolaire couverte de 25 mètres de long sur 20 mètres de large, avec 8 lignes d’eau, a continué à alimenter les débats dans l’hémicycle du Conseil national. Suspendu sur deux dalles précontraintes, cet équipement en béton subit des « rétractations » des « fissures », a expliqué la conseillère-ministre pour l’équipement, l’environnement et l’urbanisme, Céline Caron-Dagioni : « Les fissures ont été corrigées à plusieurs reprises pendant l’exécution du chantier. Cela s’est à chaque fois avéré insuffisant. Il y a donc des erreurs de conception. Les opérateurs considèrent aussi qu’il y a eu des problèmes de mise en œuvre. »

« Les fissures ont été corrigées à plusieurs reprises pendant l’exécution du chantier. Cela s’est à chaque fois avéré insuffisant. Il y a donc des erreurs de conception. Les opérateurs considèrent aussi qu’il y a eu des problèmes de mise en œuvre »

Céline Caron-Dagioni. Conseillère-ministre pour l’équipement, l’environnement et l’urbanisme

La solution a été trouvée au terme d’une discussion avec toutes les parties concernées par ce chantier, a expliqué Céline Caron-Dagioni : « Pour éviter tout litige futur, la solution avancée est un bac en acier galvanisé. En lien avec les concepteurs, les architectes (1), et les assureurs, le choix de l’Etat a donc été de revenir sur le principe constructif, qui n’est plus en béton, et qui vient ajouter une coque à l’intérieur, pour rendre cette piscine complètement étanche. »

Christophe Mirmand Conseil national Séance Publique du 9 décembre 2026
« Il faut que le maître d’ouvrage assume pleinement ses responsabilités, c’est-à-dire qu’il définisse un cahier des charges, qu’il exprime clairement ce qu’il veut. Ensuite, il doit être rigoureux dans le suivi des livraisons qui sont opérées par l’entreprise qui en a la responsabilité. Le cas échéant, il faut qu’il fasse jouer toutes les dispositions du marché, s’agissant notamment de la mobilisation des pénalités qui peuvent être mises en œuvre. » Christophe Mirmand. Ministre d’Etat. © Photo Conseil national

« Quels recours ont été engagés ? »

Les regards des élus se sont ensuite tournés vers le maître d’œuvre de ce chantier, à savoir l’agence Square Architecte, avec François Lallemand et Christian Curau comme architectes référents sur ce chantier majeur qu’est l’îlot Pasteur. Le maître d’œuvre est une personne ou une équipe, architecte, ingénieur, bureau d’études, chargée de concevoir le projet, de préparer les plans et de superviser la construction. Objectif : s’assurer que les travaux réalisés par les entreprises respectent le cahier des charges, les délais et le budget fixé par le maître d’ouvrage, c’est-à-dire le commanditaire, et donc ici l’Etat monégasque. « Quels recours ont été engagés contre le maître d’œuvre ? On a quand même un retard de deux ans, avec des coûts supplémentaires », a soulevé le président du Conseil national, Thomas Brezzo.

« On se retrouve dans une situation où l’Etat se fait avoir. Qu’est-ce qu’on fait ? On paie, et on n’engage pas la responsabilité du maître d’œuvre. C’est très facile de faire un contrat avec l’Etat. De toute façon, l’Etat n’engage pas la responsabilité du contractant »

Thomas Brezzo. Président du Conseil national

« Selon les juristes, il était difficile d’invoquer des dommages, a répondu Céline Caron-Dagioni. Ils considèrent que les fuites n’étaient pas caractérisées. Comme la solution a complètement modifié la méthode constructive, cela peut être jugé comme un motif de l’Etat pour modifier le programme. Ce qui n’était pas le cas. Nous avons donc fait porter la moitié de la responsabilité à l’entreprise, qui assumera donc 50 % des coûts. La moitié restante sera payée par l’Etat. Considérant que l’entreprise est un sachant, l’Etat ne pouvait pas assumer seul la totalité des dommages subis. Un protocole a été signé. » Pour justifier cette décision, la conseillère-ministre a estimé que si l’Etat monégasque était allé jusqu’au contentieux, l’ouverture de la piscine aurait encore pris davantage de retard. Une pluie de recours aurait été lancée, a-t-elle assuré, ce qui aurait rendu impossible la correction des fuites. Il aurait aussi fallu que les débats avec les assurances soient réglés avant de pouvoir espérer réparer, a-t-elle ajouté : « Cela aurait duré un certain nombre d’années, avec des coûts supplémentaires, sans une garantie de restitution indemnitaire. » La facture totale étant de 5 millions d’euros pour rendre la piscine étanche, l’Etat monégasque devra donc payer 2,5 millions.

Céline Caron-Dagioni
« Pour éviter tout litige futur, la solution avancée est un bac en acier galvanisé. En lien avec les concepteurs, les architectes, et les assureurs, le choix de l’Etat a donc été de revenir sur le principe constructif, qui n’est plus en béton, et qui vient ajouter une coque à l’intérieur, pour rendre cette piscine complètement étanche. » Céline Caron-Dagioni. Conseillère-ministre pour l’équipement, l’environnement et l’urbanisme. © Photo Direction de la communication

« Gabegie »

« On parle encore une fois de gabegie, a soupiré Thomas Brezzo. On se retrouve dans une situation où l’Etat se fait avoir. Qu’est-ce qu’on fait ? On paie, et on n’engage pas la responsabilité du maître d’œuvre. C’est très facile de faire un contrat avec l’Etat. Car ensuite, de toute façon, l’Etat n’engage pas la responsabilité du contractant. » Le ministre d’Etat, Christophe Mirmand, l’a reconnu : « C’est un point sur lequel nous avons besoin de progresser, pour faire en sorte que la responsabilité des maîtres d’œuvre soit véritablement engagée lorsqu’ils livrent des ouvrages qui ne sont pas conformes aux normes ou qui ne sont pas fonctionnels. Il en est de même pour les entreprises générales qui assument la responsabilité des chantiers. Je ne me satisfais pas de voir que l’Etat est considéré comme un client complaisant par certains opérateurs. » La transaction semble avoir été âpre.

« Ces expériences douloureuses pour l’ensemble des membres du gouvernement font que nous avons annoncé au conseil de l’ordre des architectes que nous devions travailler sur l’acte de construire. Qui est responsable de quoi ? Qui fait quoi ? Qui est assuré pour quoi ? Quand tout sera mis au clair, on pourra se défendre en contentieux »

Céline Caron-Dagioni. Conseillère-ministre pour l’équipement, l’environnement et l’urbanisme

« La demande initiale était que l’Etat prenne tout à sa charge, ce que l’Etat a refusé. Cela ne veut pas dire que l’affaire est clôturée avec le maître d’œuvre », a prévenu Céline Caron-Dagioni. Avant d’assurer qu’« il y a bien d’autres problématiques en souffrance, y compris dans la facturation du maître d’œuvre, pour lesquelles l’Etat lui a demandé des explications. L’Etat n’entend pas régler certaines situations, considérant qu’il y a des manquements dans certains suivis. La piscine en fait partie. On reviendra vers vous, car cette opération n’est pas clôturée avec le maître d’œuvre. » Mais ce dossier est délicat, a laissé entendre la conseillère-ministre : « Nos échanges ne sont pas simples. Il y a notamment les plafonds qui ont été notifiés par voie d’assurance : nous avons demandé au maître d’œuvre comment cette situation a pu se produire sur ce collège. Donc la liste ne s’arrête pas qu’à la piscine ». Cette prise de parole n’a pas rassuré les élus, à commencer par Thomas Brezzo : « Pour l’Etat, c’est 2,5 millions que l’on peut, une nouvelle fois, ajouter à la longue liste des dépenses somptuaires et inutiles, et qui sont liées à un certain laxisme », a tempêté le président du Conseil national.

Thomas Brezzo février 2026
« Il n’y avait pas le temps de se déplacer, d’aller à la piscine, se changer et ressortir. Je vous confirme donc qu’il y a bien eu des cours de natation qui ont été supprimés. » Thomas Brezzo. Président du Conseil national. © Photo Conseil national

« Responsabilités »

Le ministre d’Etat, Christophe Mirmand, a repris la parole et il a alors pris une position aussi claire que ferme : « Nous devons être plus sévères vis-à-vis d’un certain nombre de maîtres d’œuvre qui n’assument pas leurs responsabilités, ce qui est anormal, compte tenu du montant de la commande publique. A l’avenir, c’est un principe qui doit nous guider pour toutes les opérations dont l’Etat sera maître d’ouvrage. » Selon lui, l’Etat doit donc se montrer beaucoup plus ferme, et ne rien laisser passer : « Il faut que le maître d’ouvrage assume pleinement ses responsabilités, c’est-à-dire qu’il définisse un cahier des charges, qu’il exprime clairement ce qu’il veut. Ensuite, il doit être rigoureux dans le suivi des livraisons qui sont opérées par l’entreprise qui en a la responsabilité. Le cas échéant, il faut qu’il fasse jouer toutes les dispositions du marché, s’agissant notamment de la mobilisation des pénalités qui peuvent être mises en œuvre. Il est important qu’elles figurent bien dans le document contractuel. Pour les bâtiments publics ou les équipements publics, c’est exactement la même chose. » Céline Caron-Dagioni est allée plus loin, estimant que c’est du côté du droit de l’urbanisme et de la construction qu’il faut désormais regarder, tout en invoquant un besoin d’évolution des textes. « Sur le contrat d’architecte, sur les définitions, sur l’acte de construire… Nos textes sont très anciens. Pourquoi n’arrivons-nous pas à nous défendre face aux maîtres d’œuvre ? Parce que notre droit ne nous permet pas de nous défendre. Ces expériences douloureuses pour l’ensemble des membres du gouvernement font que nous avons annoncé au conseil de l’ordre des architectes que nous devions travailler sur l’acte de construire. Qui est responsable de quoi ? Qui fait quoi ? Qui est assuré pour quoi ? Quand tout sera mis au clair, on pourra se défendre en contentieux », a-t-elle assuré.

« Nous devons être plus sévères vis-à-vis d’un certain nombre de maîtres d’œuvre qui n’assument pas leurs responsabilités, ce qui est anormal, compte tenu du montant de la commande publique. A l’avenir, c’est un principe qui doit nous guider pour toutes les opérations dont l’Etat sera maître d’ouvrage »

Christophe Mirmand. Ministre d’Etat

Prudence

Un travail a donc été lancé début 2026 avec le conseil de l’ordre des architectes et la direction des affaires juridiques, afin d’établir une définition claire de tous les actes de construire et les responsabilités qui vont avec, sans oublier la problématique liée aux assurances. « Lorsqu’on a un litige, le niveau de soutien des assurances n’est pas à la hauteur des primes que nous payons », a souligné la conseillère-ministre pour l’équipement. Face à ces annonces, les élus ont fait part d’une satisfaction teintée de prudence. « Je suis tellement heureuse de ces annonces, que j’ai envie de pleurer », a lancé la conseillère nationale Jade Aureglia : « Quand je parle de « reprendre la main sur notre territoire », pour parvenir à mener des projets de A à Z, il y a un gros travail qui doit être fait. Depuis le début de la mandature [en février 2023 — NDLR], le Conseil national a demandé au gouvernement d’œuvrer dans ce sens. Je vois que c’est en train d’être fait. » Reste à savoir quand, a questionné le président du Conseil national, Thomas Brezzo. Sur ce point, les conseillers nationaux ont une nouvelle fois promis de se montrer vigilants.

1) Contactés par Monaco Hebdo, les architectes François Lallemand et Christian Curau, responsables de la conception, n’ont pas donné suite à nos questions. De son côté, le gouvernement monégasque n’a pas, non plus, répondu à nos sollicitations dans les délais impartis.

Pour lire la suite de notre dossier consacré à la piscine du collège Charles III, cliquez ici.

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