lundi 20 avril 2026
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Les combats politiques de Rainier III

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Tout au long de son règne, du 9 mai 1949 au 6 avril 2005, le prince Rainier III a dû allier force de persuasion et diplomatie pour placer Monaco parmi les « grands » États de ce monde. Une tâche longue et complexe, parfois mêlée d’humour et de légèreté, comme le révèle l’exposition Le Prince chez lui.

Le règne de Rainier III n’a pas été un long fleuve tranquille. Sous les clichés repris dans l’exposition Le Prince chez lui, visible dans les grands appartements du palais jusqu’au 20 août 2023, les presque 56 années de pouvoir du « père des Monégasques » paraissent bien mouvementées. Entre ses grandes ambitions pour la principauté, encore qualifiée de « petit pays » par les milieux diplomatiques français d’alors, et les désaccords politiques qui deviendront conflit, avec la France, Rainier III a dû témoigner de toutes les qualités qui font un homme d’État pour transformer Monaco en un pays qui compte sur la scène internationale. Un pays qui accueillera les plus grands, notamment Nelson Mandela, (1918-2013), Jacques Chirac (1932-2019), Léopold Sédar Senghor (1906-2001), la reine d’Espagne Sophie de Grèce, ou encore la toute jeune princesse Anne d’Angleterre et le prince Philip. Souplesse, diplomatie, fermeté, mais aussi humour : les photographes accrédités par le palais, Georges Lukomski et Howell Conant (1916-1999), entre autres, révèlent l’attitude qu’a eue Rainier III lors de ces grands moments de l’histoire qui ont été le théâtre de combats politiques.

Rainier III Combats politiques
Le 17 décembre 1962, à l’issue de la promulgation, par le tribunal, de la constitution de la principauté de Monaco, une cérémonie s’est déroulée au palais princier, dans la salle du trône. En présence du président et des membres du Conseil national, du maire et des conseillers municipaux, des membres du gouvernement et de la maison souveraine, ainsi que de diverses personnalités de la principauté, le prince Rainier III prononce une allocution. Derrière le prince Rainier III, se trouve le trône et un tableau représentant le prince Louis II. © Photo Georges Lukomski / Archives du palais de Monaco / IAM

Il faut le voir pour le croire : le prince Rainier coiffé d’un masque caricatural du général de Gaulle (1890-1970), sous le regard perplexe de son épouse, la princesse Grace (1929-1982)

Dans les coulisses de la crise franco-monégasque

Il faut le voir pour le croire : le prince Rainier coiffé d’un masque caricatural du général de Gaulle (1890-1970), sous le regard perplexe de son épouse, la princesse Grace (1929-1982), qui semble n’apprécier que très moyennement la blague. Cette image, capturée par le duo Lukomski – Conant, aurait valu un bel incident diplomatique à la principauté, si elle avait été publiée en l’état, c’est-à-dire en 1962, en pleine crise franco-monégasque. À cette époque, les relations étaient en effet houleuses entre Monaco et la France. Le prince avait lancé une opération séduction pour attirer de nouveaux résidents fortunés, notamment français et pieds-noirs d’Algérie, et de nouvelles entreprises dynamiques sur le sol monégasque, grâce à une politique fiscale avantageuse. Tout cela était alors vu d’un mauvais œil par le général de Gaulle, qui soupçonnait Rainier III de piller le potentiel français, pour ne pas dire une partie de sa manne financière. Une crise va alors éclater entre les deux États autour d’un sujet qui paraît presque être un prétexte : l’acquisition de la chaîne de télévision Télévision Monte-Carlo. Celle-ci était détenue par une société de droit monégasque, Images et Sons, elle-même détenue par la société monégasque de banque (SMB), qui avait été contrainte de céder ses parts à la Sofirad, une société de droit français qui détenait notamment Radio Monte-Carlo (RMC). Mais Rainier III a décidé de reprendre la main sur cette société, par l’intermédiaire d’une ordonnance souveraine, prise le 14 janvier 1962. Il n’en fallait pas plus pour s’attirer les foudres de Paris, qui a cru voir en la manœuvre de Rainier III une attitude anti-française, téléguidée surtout par les États-Unis, pays d’origine de la princesse Grace. En réaction, le ministre d’État envoyé par la France, Émile Pelletier (1898-1975) a réclamé l’abrogation de cette ordonnance dans la nuit du 24 janvier 1962, ce qui lui sera refusé, le prince protestant contre ce qu’il lui est apparu comme un acte d’ingérence. Le ton est monté, et Rainier III a même limogé le ministre d’État. Les rumeurs de l’époque voulaient que le prince avait giflé le haut-fonctionnaire, ce que ce dernier a démenti plus tard, dans ses mémoires. Mais le mal étant fait, et la France a officiellement demandé la renégociation de tous les accords fiscaux passés avec la principauté. Dans ce contexte, le même duo de photographes, Conant et Lukomski, a capturé une image de Rainier III en train de revêtir le petit Albert II d’une tenue de Spartacus. La guerre est déclarée, mais avec humour.

Cela se tend davantage encore, dans la nuit du 12 au 13 octobre 1962, lorsque Paris décide d’un blocus à Monaco. La France envoie ses douaniers et gendarmes mobiles pour faire des contrôles à la frontière monégasque, autour d’un cordon douanier sur les 200 hectares monégasques. Mais le ton n’est pas très « guerrier », et les clichés de l’époque font davantage état de sourires que de crispations

L’anti-américanisme du général de Gaulle

Avant cela, d’autres clichés, plus révélateurs encore, ont été pris dans la soirée du 23 janvier 1962 au soir, alors que la famille princière venait de fêter l’anniversaire de la princesse Caroline. Sur ces photos, le ministre d’État, Émile Pelletier, est convoqué dans le bureau de Rainier III, mais en même temps que le conseiller privé du prince, le jeune diplomate américain Martin Dale, que les services secrets français accusaient alors d’être un agent de la CIA. Sur ce cliché, qui précède le coup de sang qui vaudra le limogeage du haut fonctionnaire français, tout semble pourtant bien se passer. Preuve qu’une image, dépourvue de son contexte, peut difficilement en dire long. Mais, a contrario, une photo sait aussi offrir des détails croustillants sur un fait historique : aux prémisses de cette crise franco-monégasque, une autre photographie de Georges Lukomski fait état du plan de table dessiné pour la venue du général de Gaulle en principauté, le 23 octobre 1960. On y voit que le nom de Martin Dale n’y apparaît plus, comme l’avait exigé le général, fort méfiant à son égard. Il avait d’ailleurs refusé de le rencontrer. Cela se tend davantage encore, dans la nuit du 12 au 13 octobre 1962, lorsque Paris décide d’un blocus à Monaco. La France envoie ses douaniers et gendarmes mobiles pour faire des contrôles à la frontière monégasque, autour d’un cordon douanier sur les 200 hectares monégasques. Mais le ton n’est pas très « guerrier », et les clichés de l’époque font davantage état de sourires que de crispations, comme cette image du prince dans sa voiture, place du palais, acclamé par la foule monégasque, qui ne semble pas si inquiète de ce siège très théâtral, malgré les menaces de coupure d’eau, de gaz, et d’électricité. D’ailleurs, ce blocus ne dure pas et il ne provoque que quelques bouchons, tout au plus, sur les routes de la Riviera française. Un accord sera finalement signé le 18 mai 1963, en partie grâce à Valéry Giscard d’Estaing (1926-2020), alors ministre des finances et des affaires économiques, bien plus « atlantiste » que son président. Cet accord rebat les cartes, et rend imposables les Français installés à Monaco après 1962, tout en permettant à la principauté de conserver son exception fiscale, pour se développer. Martin Dale quittera Monaco pour les Bahamas, où il deviendra consul honoraire de la principauté, peut-être en remerciement des coups encaissés.

La protection du littoral

Autre combat politique, également mis en avant dans Le Prince chez lui : la signature de l’accord Ramoge en 1976. Ce traité de protection conclu entre Monaco, la France et l’Italie, avait vocation à protéger les zones marines qui traversent Saint-Raphaël, Monaco et Gênes, d’où son nom qui reprend les trois premières syllabes « RaMoGe ». Depuis, il s’est tenu à Marseille et à La Spezia, dans la région Ligurie, en Italie. Cette initiative a été lancée par le prince Rainier III, afin de lutter contre les pollutions marines, à une époque où la préservation des zones littorales n’éveillait pas beaucoup les consciences. Dès 1974, en préparation de cet accord, lors de la séance solennelle d’ouverture du 24ème congrès-assemblée plénière Commission internationale pour l’exploration scientifique de la Méditerranée (CIESM), le souverain a mis à disposition le bateau Korallon au Centre scientifique de Monaco (CSM), qui sera alors rebaptisé le Ramoge, pour mener des études sur la pollution des eaux côtières : « Cet accord Ramoge, qui a été signé symboliquement, était fort de sens pour le prince. Comme on peut le voir en image, il a voulu qu’il soit signé dans la salle du trône, qui est l’endroit où sont signés les événements dynastiques ordinairement », décrypte Thomas Fouilleron, le directeur des archives et de la bibliothèque du palais princier. Le palais princier est alors devenu le palais de la mer. Toute une histoire, que ne peuvent pas raconter des photos à elles seules.

Pour lire la suite de notre dossier « Le Prince chez lui : ce qu’on ne savait pas sur Rainier III », cliquez ici.

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