Âme d’artiste et amoureux des belles lettres, plus réservé qu’expansif, davantage tourné vers les animaux que vers ses éternels courtisans, le prince Rainier III n’a pas toujours été l’homme dur et implacable présenté par les médias d’époque. Grâce aux photographies d’archives exposées au palais dans Le Prince chez lui, jusqu’au 20 août 2023, c’est un tout autre Rainier que l’on découvre.
Il y a la figure du chef, la stature de l’homme d’Etat. Et puis il y a l’individu et toute cette zone grise qui fait sa singularité. On connaît en effet le « prince bâtisseur », le « patron », mais un peu moins l’homme, l’époux, le père, et hier le jeune homme, toute cette part intime qui n’avait pas vocation à être étalée au grand jour de son vivant. Grâce au travail minutieux des équipes des archives du palais princier et de l’Institut audiovisuel de Monaco, l’exposition Le Prince chez lui — visible dans les grands appartements du palais princier jusqu’au 20 août 2023 — réussit à surprendre au sujet du prince Rainier III, alors que l’on serait tenté de penser que l’on a déjà tout lu, et tout vu, à son sujet. À partir des quelque 300 clichés retenus et exposés au palais avec sensibilité et pudeur, on apprend, pour commencer, que Rainier III était « un prince réservé et timide » comme le confie Thomas Fouilleron, directeur des archives et de la bibliothèque du palais princier. Non pas que le souverain manquait de confiance en lui, mais il se méfiait de la courtisanerie, sport déjà national, en son temps : « Le prince vouait un attrait et une véritable passion pour les animaux et leur fidélité. L’homme, au contraire, peut être hypocrite et cacher ses sentiments véritables. C’est pour cela que Rainier III préférait le naturel de l’animal, qui vous adopte ou vous rejette tout de suite, sans faux semblants », explique-t-il. « Rainier III était à la fois très fier de sa charge et des devoirs qu’elle représentait. Mais une part de lui était réservée, même s’il était accessible et qu’il aimait se mêler au milieu des Monégasques, comme le père de la grande famille de Monaco. C’était un homme accessible, mais qui maîtrisait ses sentiments, surtout face aux gestes de courtisanerie dont on devine, en images, une certaine forme de méfiance naturelle. »

« Rainier III était à la fois très fier de sa charge et des devoirs qu’elle représentait. Mais une part de lui était réservée, même s’il était accessible et qu’il aimait se mêler au milieu des Monégasques, comme le père de la grande famille de Monaco »
Thomas Fouilleron. Directeur des archives et de la bibliothèque du palais princier
« Il fallait qu’il se sente en confiance »
Bien logiquement, ses interviews se faisaient rares, car il était difficile de le faire parler : « Le prince ne se livrait pas facilement de prime abord. Il fallait qu’il se sente en confiance », raconte Vincent Vatrican, directeur de l’Institut audiovisuel de Monaco. Sur les dizaines de milliers de photographies brassées pour composer la collection de l’exposition, les équipes des archives et de l’institut audiovisuel ont aussi écumé des dizaines d’heures d’archives vidéos et sonores. Parmi ces archives, on découvre que peu de journalistes ont réussi à obtenir un portrait sensible de Rainier III : « Seule Hélène Vida (1938-2015) [la première journaliste femme à présenter un journal télévisé au 20 heures, en 1976 sur Antenne 2 — NDLR] est arrivée à lui faire parler de son enfance et de ses premières études en Angleterre, dont il n’avait pas nécessairement gardé un bon souvenir », explique Vincent Vatrican. « De la même façon, Jacques Chancel (1928-2014), dans Radioscopie, a su faire dire des choses au prince qu’il n’aurait pas dites lors d’une émission quelconque. » En 1975 en effet, ce monument du journalisme français s’était entretenu le temps d’une heure dans le bureau de Rainier III pour un échange exclusif, que l’on retrouve lors de cette exposition Le Prince chez lui, parmi celle de Michel Drucker dans Champs-Élysées et du journaliste Yves Mourousi (1942-1998) lors d’un journal télévisé de TF1, retransmis en direct depuis la principauté. Mais le souverain savait, lui aussi, mener la danse en entretien, notamment lors de sa première interview politique au palais, tournée en 1959 avec Pierre Desgraupes (1918-1993), dans l’émission Cinq Colonnes à la Une. Dès la première question posée, Rainier III reprend le journaliste vedette qui avait qualifié la principauté de « petit » État, ce qui traduisait déjà ses ambitions pour Monaco. Plus tard, il déclarera, et cette citation sera reprise maintes fois en son honneur aujourd’hui : « Il n’est pas nécessaire d’être un grand pays pour avoir de grands rêves, ni d’être nombreux pour les réaliser. » Ce passage, comme d’autres repris à travers l’exposition, révèle ainsi un prince malicieux, dans la droite lignée de son ancêtre François Grimaldi, dit « Malizia », qui a fondé la principauté : « Il y a quelque chose du Malizia dans le prince Rainier. Cela apparaît véritablement sur certains clichés. On a découvert un prince différent de celui que l’on a statufié dans la Rampe Major, avec son grand uniforme », décrypte Thomas Fouilleron.

Un artiste, passionné de ferronnerie
Si la personnalité d’un homme peut se deviner à travers sa tenue, Le Prince chez lui fait le choix de montrer Rainier III sous plusieurs costumes. L’uniforme du chef d’État, bien sûr, mais aussi le pyjama du simple père de famille : on découvre, en effet, un rare cliché de Rainier pris un matin de Noël par Georges Lukomski [à ce sujet, lire notre article Ces photographes qui ont immortalisé le prince Rainier III, publié dans ce dossier — NDLR] devant la princesse Caroline et le prince Albert II, encore jeunes enfants, qui déballent leurs cadeaux, sous le regard attendri de leur père. Le prince apparaît aussi en bleu de travail. Rainier III était passionné de ferronnerie et de sculpture : « Sa thérapeutique pour s’isoler, penser, et réfléchir consistait à travailler de ses mains », raconte Vincent Vatrican. Il s’était confectionné un atelier dans la résidence familiale du Roc Agel, où il réalisait des œuvres en fer forgé. Un élément repris pour les commémorations de son centenaire, avec le « chemin des sculptures » [à ce sujet, lire notre article Commémoration du centenaire Rainier III : un « chemin des sculptures » pour découvrir 150 œuvres dans l’espace public]. Une interview réalisée par Christian Brincourt en 1993, met en images cette passion du prince pour la sculpture, et montre comment il réutilisait divers objets comme un fer à cheval ou des bougies de voiture pour les transformer en petite Formule 1 (F1). Cette passion le liera d’amitié notamment avec l’écrivain Paul Gallico (1897-1976), qui était le beau-père de Ludmila Verkade, la baronne von Falz-Fein, épouse du sculpteur néerlandais Korstiaan « Kees » Verkade (1941-2020), dont on retrouve de nombreuses œuvres en principauté, notamment la statue de François Grimaldi devant le palais, réalisée en 1997 pour l’anniversaire des 700 ans de Monaco. Ou encore une statue hommage de la princesse Grace (1929-1982), Princess on the Rock (1983), que l’on retrouve à la Roseraie, le jardin dédié à sa mémoire.

Si la personnalité d’un homme peut se deviner à travers sa tenue, Le Prince chez lui fait le choix de montrer Rainier III sous plusieurs costumes. L’uniforme du chef d’État, bien sûr, mais aussi le pyjama du simple père de famille

Une longue correspondance avec Marcel Pagnol
Outre son amitié avec Paul Gallico, le prince Rainier III entretenait une riche correspondance avec l’un des monuments des arts français, Marcel Pagnol (1895-1974). Cet écrivain de l’Académie française, cinéaste, dramaturge et producteur, à l’origine de La Gloire de mon père (1957), Le Château de ma mère (1957), et de Manon des sources (1952), était l’ami de Rainier III, mais aussi de son père, le prince Pierre (1895-1964). Il s’était installé en principauté en 1951, notamment après avoir acheté la villa La Lestra, située boulevard des Moulins. Il y resta jusqu’en 1954, année du décès de sa fille Estelle. Cette exposition révèle une partie de leurs échanges littéraires, dans lesquels le souverain se livre en toute confiance sur le fait de devenir père, de voir ses enfants grandir, ainsi que sur d’autres éléments marquants de sa vie. Cette exposition visuelle est donc aussi une affaire de lettres et de mots : « Des images ne peuvent pas parler d’elles-mêmes. Il nous a fallu rassembler diverses sources et les croiser pour faire parler ces photographies sans sur-interpréter », explique Thomas Fouilleron. L’intérêt a d’ailleurs été de rejeter certaines images trop communes, qui auraient trop « lisibles », plutôt que de tapisser les murs du palais par des portraits de Rainier : « Au départ, nous voulions 100 photos pour le centenaire, avant de finalement en choisir environ 300. Nous avons cherché le pas de côté, la coulisse, pour donner à comprendre qui était le prince », explique Vincent Vatrican. Au public, désormais, de donner son propre avis, en arpentant cette sorte de couloir du temps, entouré des bustes en marbre blanc des ancêtres Grimaldi.
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