En février 2024, la Cour des comptes française a publié un rapport alarmant sur la vulnérabilité des stations de ski face au changement climatique. Pour les professionnels de ce secteur, cependant, ce rapport « se trompe » et « risque de produire plus d’effets négatifs que positifs ».
Face à l’urgence climatique, les stations de ski françaises se trouvent à un tournant décisif. C’est ce qu’affirme, dans un rapport publié en février 2024, la Cour des comptes, laquelle dresse un constat préoccupant sur l’avenir de ces territoires. Ainsi, si la France reste le deuxième pays au monde pour le tourisme hivernal, avec 53,9 millions de journées-skieur, cette institution sonne l’alerte : le changement climatique bouleverse durablement le modèle économique de ces stations.
Des stations inégalement vulnérables
Le réchauffement climatique touche plus intensément les zones de montagne. Selon ce rapport, « la hausse des températures est en accélération depuis les années 2010, avec une incidence majeure sur la fiabilité de l’enneigement ». Une évolution qui affecte surtout les stations situées à basse et moyenne altitude, où la limite pluie-neige remonte inexorablement. Cependant, les stations de ski ne sont pas toutes égales face à cette situation. La Cour note que leur vulnérabilité dépend de trois facteurs : « L’exposition au risque climatique, l’impact économique et social local, et la capacité financière des collectivités à financer les mesures d’adaptation. » Des disparités qui rendent certaines stations plus fragiles que d’autres, notamment celles qui reposent exclusivement sur le ski alpin – et elles sont nombreuses dans le sud des Alpes. La Cour des comptes se montre également critique et sceptique quant à l’utilisation de la neige artificielle pour « compenser » l’enneigement naturel, pointant « une solution coûteuse et limitée » qui vient peser sur les comptes des stations. « La production de neige de culture ne constitue qu’une protection relative et transitoire contre les effets du changement climatique », peut-on lire. Cette technologie, bien que répandue, étant à la fois coûteuse et vulnérable à l’augmentation des températures. Et elle ne serait pas sans impact sur les ressources en eau. « Dans certains territoires, les conséquences sur les ressources hydriques sont sous-estimées, ce qui peut générer des tensions locales », prévient ce rapport.
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Le réchauffement climatique touche plus intensément les zones de montagne. Selon ce rapport de la Cour des comptes, « la hausse des températures est en accélération depuis les années 2010, avec une incidence majeure sur la fiabilité de l’enneigement »

Se diversifier pour survivre ?
Face à ces défis, la diversification des activités est une piste privilégiée par de nombreuses stations, afin de réduire leur dépendance au ski. Mais, là encore, la Cour se montre critique. « Les initiatives de diversification sont rarement adossées à un véritable projet structurant », déplore-t-elle. Trop souvent, elles reproduiraient les erreurs du modèle ski alpin : de lourds investissements pour attirer une clientèle de masse. La Cour souligne également un manque de coordination nationale. « Les politiques d’adaptation au changement climatique restent insuffisamment planifiées et accompagnées par l’État », notamment dans le cadre de la transition écologique. Pour répondre à ces enjeux, la Cour propose plusieurs mesures fortes. Elle recommande notamment que « chaque station de montagne élabore un plan d’adaptation, conditionnant les financements publics à son existence et à son respect ». Elle plaide également pour une gouvernance élargie, fédérant les communes, les acteurs privés et les collectivités régionales. Enfin, un mécanisme de solidarité financière est évoqué : « Un fonds de solidarité entre les stations les plus riches et les plus fragiles pourrait permettre de mieux absorber les chocs climatiques et économiques », suggère le rapport. Sans oublier, in fine, de « réinventer le modèle » des stations hivernales. « Le modèle actuel, centré sur le ski alpin, n’est plus soutenable dans un contexte de changement climatique », tranche ce rapport. La transition vers un tourisme durable apparaît indispensable pour préserver ces territoires emblématiques, tout en protégeant leurs écosystèmes et leurs économies locales.
« La production de neige de culture ne constitue qu’une protection relative et transitoire contre les effets du changement climatique », peut-on lire. Cette technologie, bien que répandue, étant à la fois coûteuse et vulnérable à l’augmentation des températures. Et elle ne serait pas sans impact sur les ressources en eau
Les professionnels atterrés par ce rapport
Des affirmations qui ont fait bondir les professionnels du secteur, en particulier dans les stations du sud-est de la France, qui figureraient parmi les plus vulnérables. « On n’a pas attendu le rapport de la Cour des comptes pour se préoccuper du changement climatique, assure ainsi Pascal Lequenne, directeur de l’office de tourisme d’Auron Saint-Étienne de Tinée. La preuve ? Nous sommes labellisés « station flocon vert » pour nos engagements en matière de transition écologique. Nous prenons donc en compte les impératifs de réduction de l’empreinte carbone des sports d’hiver, et ce n’est qu’un début : nous allons accélérer le mouvement, à court terme, avec la mise en service d’une tyrolienne cet été, l’ouverture d’un parcours le long d’un massif avec des promontoires notamment, comme à moyen terme. Nous sommes constamment à la recherche de solutions technologiques pour produire autant avec moins d’énergie. » Dire que ce rapport de la Cour des comptes n’a pas été apprécié est un euphémisme. « Le rapport de la Cour des comptes témoigne d’une méconnaissance des enjeux du secteur et de ce qui est mis en place, ajoute Pascal Lequenne. Les canons à neige seraient à éviter ? Mais c’est de l’eau propulsée qui, au contact de l’air froid, produit des cristaux de neige. L’eau, elle provient du ciel et des rivières, alors certes on prélève de l’eau, mais elle finit par fondre et par retourner dans la terre ! » De même, le syndicat des remontées mécaniques, Domaines Skiables de France (DSF), a envoyé un courrier de 18 pages demandant officiellement une rectification du rapport de la Cour des comptes. « Loin de fournir la trame complexe et nuancée attendue, ce rapport comporte un certain nombre d’inexactitudes et d’appréciations discordantes avec les situations observées sur le terrain, qui, in fine, jettent le discrédit sur la filière tout entière, écrit ainsi DSF. Le rapport nuit autant à la qualité du débat qu’à la réputation de la Cour des comptes et à celle des stations. »
« On n’a pas attendu le rapport de la Cour des comptes pour se préoccuper du changement climatique »
Pascal Lequenne. Directeur de l’office de tourisme d’Auron Saint-Étienne de Tinée

« Plus d’effets négatifs que d’effets positifs »
« La Cour prononce à plusieurs reprises des sentences très sévères et indifférenciées à l’égard des stations de montagne françaises, poursuit DSF. Ces affirmations vont à rebours des conclusions des scientifiques et aussi d’une bonne partie des rapports individuels publiés par les Chambres régionales des comptes. Selon les publications scientifiques du CNRS et de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), à + 2°C (donc en 2050), sur les 143 stations des Alpes françaises, seulement 10 deviennent à fort risque de mauvais enneigement. » Et la colère née de la diffusion du rapport de la Cour des comptes n’épargne pas les commerçants des stations. « On aurait voulu nous faire du mal, on ne s’y serait pas pris autrement, assure un vendeur d’Isola 2000. Les stations de ski font vivre des centaines de personnes, et les professionnels qui les animent ne sont pas des inconscients face au changement climatique. Au contraire, ils y sont confrontés tous les jours et font leur possible pour préserver à la fois la montagne, leur activité et le plaisir des sports d’hiver. Au final, ce rapport risque de produire plus d’effets négatifs que d’effets positifs. Et alors que la saison hivernale 2024-2025 débute, il est encore dans les esprits de beaucoup d’entre nous. »
Un mécanisme de solidarité financière est évoqué par la Cour des comptes : « Un fonds de solidarité entre les stations les plus riches et les plus fragiles pourrait permettre de mieux absorber les chocs climatiques et économiques »
Tendances : quelles sont les stations les plus vulnérables face au changement climatique ?
Dans son rapport, la Cour des comptes a identifié les dix stations les plus vulnérables face au changement climatique. Pour cela, elle s’est appuyée sur trois indicateurs, appliqués à 163 stations françaises. D’abord, le risque climatique, déterminé selon l’exposition au réchauffement climatique. Ensuite, le poids socio-économique de la station, en s’appuyant sur les conséquences d’une fermeture définitive ou temporaire de celle-ci sur le territoire. Enfin, sur la capacité financière de l’autorité organisatrice des remontées mécaniques à s’adapter à court et moyen terme. Ainsi, selon le rapport de la Cour des comptes, les stations les plus vulnérables sont souvent situées dans les Pyrénées et dans les Alpes du Sud. Ce sont Roubion les Buisses, Peyragudes, Aiguilles, Abriès-Ristolas, Arvieux, Ceillac, Chaillol, Saint-Léger les Mélèzes, La Toussuire – Les Bottieres et Molines Saint-Véran. Inversement, les dix stations les moins vulnérables au changement climatique seraient Orelles, Tignes, Val Thorens, Chamonix, Val-d’Isère, Saint-Paul-sur-Ubaye, Les 2 Alpes, le Col de Porte, Les Menuires et Valmeinier.



