dimanche 26 juin 2022
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Avec Symbiose, Monaco veut transformer ses déchets en énergie

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Élaboré en un temps record par les équipes de la Société monégasque d’assainissement (SMA) et de la Société monégasque de l’électricité et du gaz (SMEG), le projet Symbiose de futur centre de traitement et de valorisation des déchets (CTVD) promet de rendre vos déchets utiles en les transformant en énergie. Un défi technologique et environnemental, que la principauté a décidé de relever.

« Le temps de gestation de ce projet jusqu’au vote approbatif du Conseil national est incroyable. Dans ma vie professionnelle, je n’avais jamais vu ça ». Le directeur du projet Symbiose, François Grosse, n’en revient toujours pas. Parties d’une feuille blanche, ou presque, en janvier 2021 ses équipes sont parvenues en moins d’un an à mettre sur pied un projet de centre de traitement et de valorisation des déchets (CTVD) qui a littéralement conquis les hautes sphères monégasques. Le pari était pourtant loin d’être gagné, quand on connaît les nombreuses péripéties et les remous soulevés par ce dossier devenu au fil des années un véritable fardeau pour l’État monégasque [à ce sujet, lire notre article Nouvelle usine d’incinération Une si longue attente, publié dans ce numéro — NDLR].

« Nous avons souhaité associer dès le départ tous les services de l’État. Et ensemble, nous avons animé une réflexion pour essayer de voir ce que pourrait être le futur du traitement des déchets en principauté »

Thomas Battaglione. Président délégué de la SMA et administrateur directeur général de la SMEG

La SMA à la rescousse

Longtemps engagé dans une course à l’innovation pour ce CTVD, qu’il souhaitait ériger en modèle international, l’exécutif a finalement été contraint de revoir sa copie, alors que la fin de vie de l’usine actuelle, annoncée pour 2026, approchait. Face à l’imminence de l’échéance, et à une maintenance de l’unité existante qui commence à peser lourd dans le portefeuille de l’État [à ce sujet, lire l’interview de Thomas Battaglione et François Grosse dans ce numéro — NDLR], il fallait trouver une solution. Et vite. Le gouvernement s’est donc tourné vers des experts locaux, en l’occurrence la Société monégasque d’assainissement (SMA) et la Société monégasque de l’électricité et du gaz (SMEG), afin d’élaborer une solution optimale de gestion des déchets. « Le gouvernement avait lancé un certain nombre d’initiatives qui se sont malheureusement révélées infructueuses [un appel d’offres international avait été lancé en 2019, avant d’avorter — NDLR]. Et, fin 2020, ils sont venus nous voir pour savoir si nous pouvions les aider sur ce sujet, raconte le président délégué de la SMA et administrateur directeur général de la SMEG, Thomas Battaglione. C’est à cette occasion que François [Grosse — NDLR] est arrivé, et que nous avons constitué une équipe d’experts autour de lui. Nous avons souhaité associer dès le départ tous les services de l’État, en particulier ceux du département de l’équipement et de l’urbanisme. Et ensemble, nous avons animé une réflexion pour essayer de voir ce que pourrait être le futur du traitement des déchets en principauté ».

« Le concours Lépine des technologies sorties de nulle part, c’est non. Nous ne pouvons pas nous inventer sur quelque chose qui se situe en cœur de ville »

Thomas Battaglione. Président délégué de la SMA et administrateur directeur général de la SMEG

Lignes directrices

Plusieurs lignes directrices vont alors guider les équipes de la SMA tout au long de l’élaboration du projet Symbiose. À commencer par la sécurité sanitaire sur laquelle il était évidemment hors de question de transiger, explique Thomas Battaglione : « Monaco est excessivement dense et contraint. Il fallait donc s’assurer qu’une unité industrielle en plein cœur de ville n’induise pas une pollution, et ne présente aucun risque pour la population. Si on n’avait pas trouvé de solutions, on aurait tout arrêté. On aurait dit : « On ne sait pas faire »». La principauté étant engagée dans une politique environnementale ambitieuse [réduction des émissions de gaz à effet de serre de 55 % en 2030, neutralité carbone à horizon 2050 — NDLR], il fallait également que la future usine soit la moins polluante possible. Car, comme le rappelle le directeur de la SMA, « le secteur des déchets représente environ 30 % des émissions de CO2 de Monaco. Il était donc impératif de trouver une solution compatible et cohérente avec le plan de réduction des déchets ». La sécurité d’exploitation représentait une autre ligne rouge pour l’entreprise de la principauté. Pas question, en effet, de jouer les avant-gardistes avec des techniques non éprouvées : « Le concours Lépine des technologies sorties de nulle part, c’est non. Il fallait qu’elles aient déjà fonctionnées, fait leurs preuves, qu’elles apportent toutes les garanties et qu’on ne prenne aucun risque. Nous ne pouvons pas nous inventer sur quelque chose qui se situe en cœur de ville. Il faut avoir la certitude que ce que l’on va exploiter dans le futur présente toutes les garanties d’exploitation, insiste Thomas Battaglione. C’était notre boussole, et je n’en démordais pas, parce que la tentation est grande sur ce type de projet, techniquement complexe, de se laisser séduire par des promesses technologiques ou futures qui ne sont pas éprouvées ». Enfin, ce projet ne pouvait exister que s’il garantissait l’autonomie et la souveraineté de la principauté en matière de traitement des déchets. « Nous nous sommes appuyés sur ces postulats de départ pour voir ce qui pourrait être mis en place : quels concepts, quel projet, quels systèmes innovants. Mais il était impératif que ces lignes directrices soient systématiquement respectées. Elles ont été nos boussoles pendant toute la phase d’étude du projet ».

« À l’ouverture de l’usine [prévue en 2030 – NDLR], nous serions à des niveaux visés par la France pour 2050. Nous aurions donc 20 ans d’avance sur le niveau de baisse des émissions de CO2 par rapport aux objectifs français »

Thomas Battaglione. Président délégué de la SMA et administrateur directeur général de la SMEG

Économie circulaire

De cette réflexion va alors émerger un concept : celui de l’économie circulaire, qui consiste à penser le déchet non pas comme une contrainte dont il faut se débarrasser, mais comme une ressource à part entière. « Finalement, aujourd’hui, nous avons des déchets d’un côté, et des besoins en énergie de l’autre. Notamment pour chauffer et climatiser nos bâtiments. L’enjeu, c’était donc de voir comment on pouvait répondre à ces besoins énergétiques en s’appuyant sur une ressource locale qui est le déchet », explique Thomas Battaglione. En posant ainsi les bases d’une économie circulaire, la principauté s’est donc lancé le pari fou de réconcilier économie et écologie. Une philosophie que l’on retrouve d’ailleurs dans la dénomination du projet : « Nous l’avons appelé « Symbiose », en lien justement avec la symbiose territoriale entre les besoins énergétiques d’un côté et le traitement des déchets de l’autre. Nous trouvions que ce nom incarnait parfaitement le message que nous souhaitions véhiculer à travers ce projet », justifie le président délégué de la SMA. Restait alors à savoir comment matérialiser cette idée pour atteindre ces objectifs ambitieux ? « Nos déchets ont un défaut principal : ils contiennent des fragments de plastique qui sont à l’origine des émissions de CO2 néfastes dans le cadre du réchauffement climatique. L’idée était donc de trouver une solution pour traiter cet inconvénient. Et c’est comme ça que nous avons imaginé un concept qui permet d’utiliser le déchet comme source d’énergie « primaire »», raconte Thomas Battaglione. Avant de détailler ledit concept : « Nous prenons le déchet tel qu’il est, nous le faisons passer dans un certain nombre de processus de traitement pour enlever la très grande majorité des fragments de plastique contenus à l’intérieur, et le préparer en combustible le plus biogénique possible, le moins émetteur de CO2, le moins polluant, qui servira ensuite à fournir en énergie tout le quartier ouest de Monaco ». Et ce, pour les cinquante prochaines années, car la SMA a anticipé plusieurs scénarios de développement susceptibles de modifier à l’avenir les besoins en énergie. Comme une croissance démographique ou une augmentation des surfaces des bâtiments. « Nous serons capables de fournir du chauffage et de la climatisation à tous les nouveaux bâtiments. Ce qui permettra de ne plus avoir de chaudières émettrices de type gaz ou fioul, ni de « split » individuel dans les immeubles… Tout sera alimenté à partir de ce centre de traitement », promet Thomas Battaglione.

« Nous serons capables de fournir du chauffage et de la climatisation à tous les nouveaux bâtiments. Ce qui permettra de ne plus avoir de chaudières émettrices de type gaz ou fioul, ni de split individuel dans les immeubles… Tout sera alimenté à partir de ce centre de traitement »

Thomas Battaglione. Président délégué de la SMA et administrateur directeur général de la SMEG

Une usine moins polluante

Transformer les déchets en énergie, c’est bien. Le faire en polluant le moins possible, c’est mieux. Et, là encore, les experts de la SMA ont pensé à tout, puisqu’en plus d’extraire le plastique de nos ordures ménagères — principal responsable des émissions de CO2 — la future usine intégrera un procédé de combustion bien moins polluant. D’ailleurs, si le CTVD existait aujourd’hui, il générerait trois à quatre fois moins de CO2 et 2 à 10 fois moins d’émissions polluantes selon les estimations de la SMA. « Et à l’ouverture de l’usine [prévue en 2030 – NDLR], nous serions à des niveaux visés par la France pour 2050. Nous aurions donc 20 ans d’avance sur le niveau de baisse des émissions de CO2 par rapport aux objectifs français », souligne Thomas Battaglione. Quand on sait que les émissions de l’usine actuelle sont déjà très en deçà des normes européennes, la principauté fera donc figure de « bonne élève » en la matière. « Nous serons en plus 40 mètres plus haut en termes de diffusion du panache, ajoute François Grosse. Nous nous donnons donc les conditions pour pouvoir mettre en centre-ville une usine sans que ce ne soit du tout préoccupant. Ce qui permet d’être au plus près des besoins énergétiques et de valoriser au maximum l’énergie de ce combustible que sont nos déchets. Il y a donc une logique d’ensemble qui passait par la nécessité d’avoir effectivement une maîtrise des polluants qui soit exceptionnelle ». De quoi rassurer les parents d’élèves, inquiets de voir l’implantation de la future usine à proximité du collège Charles III ? « Aujourd’hui, avec une usine qui est meilleure que les normes européennes et qui n’est pas du tout au niveau de la future usine, puisque nous allons encore diviser les émissions, nous constatons que dans des points autour de l’usine [l’État fait faire des mesures par un organisme indépendant français —  NDLR] nous sommes déjà à des niveaux insignifiants. C’est le cas pour les dioxines, mais nous allons avoir le même type d’effet sur les autres polluants. Nous sommes donc vraiment dans une situation où l’impact est objectivement du niveau du bruit de fond d’une ville », tient à rassurer l’architecte du projet Symbiose. À noter, enfin, que les boues issues du traitement des eaux seront désormais « traitées à 100 % en principauté ». Une bonne nouvelle en termes d’empreinte carbone, puisqu’aujourd’hui, la SMA envoie en France, à Tarascon, les boues qu’elle n’est pas capable d’assimiler.

« Un complexe industriel multifonction »

Bien plus qu’un centre de traitement des déchets, Symbiose sera un véritable complexe industriel multifonction. En effet, en plus de l’unité de traitement, le futur CTVD intégrera des éléments qui n’existent pas encore à Monaco. C’est le cas par exemple de la déchèterie qui verra enfin le jour, au moment de la mise en service de Symbiose à horizon 2030. Mais ce n’est pas tout. Une donnerie sera également créée, annonce Thomas Battaglione : « Nous constatons que, dans les encombrants, un certain nombre de déchets pourraient être réutilisés et remployés. Malheureusement, nous n’avions pas d’espace de stockage, donc nous allons pouvoir avoir une donnerie ». Le président délégué de la SMA se félicite également de disposer d’un centre de tri préparation de combustible « dans lequel nous allons récupérer les ordures ménagères brutes que nous n’avons pas aujourd’hui, et qui permettra d’extraire les fragments de plastique dans les ordures ménagères ». Enfin, le CTVD hébergera la centrale de production de chaud et froid urbain, qui se trouve aujourd’hui à côté de l’usine de Fontvieille. « Elle sera désormais réintégrée dans cet ensemble. Nous sommes donc vraiment dans un complexe multifonction », note Thomas Battaglione. Tous ces équipements devraient donc être livrés en 2030, date annoncée de la mise en service de la future usine.

Avec le futur CTVD, le tri sélectif va-t-il disparaître en principauté ?

L’arrivée du futur centre de traitement et de valorisation des déchets (CTVD) va-t-elle signer la fin du tri sélectif à Monaco ? Alors que la future unité sera en mesure d’extraire le plastique du flux des ordures ménagères, la question mérite d’être posée. Mais, à en croire le directeur du projet « Stratégie circulaire et bas carbone 2050 » à la SMEG, François Grosse, les poubelles jaunes ont encore de belles années devant elles : « Le fait d’extraire des plastiques au sein de cette usine pour produire un combustible le plus décarboné possible, et donc recycler au maximum les plastiques en question, ce n’est pas non plus la panacée pour le recyclage des plastiques. Car, mélangés aux autres déchets, ils sont un peu moins faciles à recycler que s’ils étaient tout propres, dans la poubelle jaune », explique ce polytechnicien. Et d’insister : « Au contraire, moins il y aura de plastique dans les ordures ménagères, mieux le système marchera ». Il y aura donc toujours bien une collecte sélective à Monaco après la mise en service de la future usine, prévue pour 2030.

Pour lire la suite de notre dossier « Usine de traitement des déchets : une si longue attente », cliquez ici.

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Monaco Hebdo