De plus en plus nombreux et déclinables, les outils numériques et digitaux se sont imposés à vitesse grand V. Peut-être trop rapidement pour que la recherche trouve un consensus définitif sur les effets des écrans chez les plus jeunes. Alors que leur usage progresse aussi en milieu scolaire, y compris en principauté, Monaco Hebdo ouvre le débat.
Les écrans sont partout, même à l’école. Mais de quoi parle-t-on vraiment ? C’est un peu la confusion entre TikTok, Netflix, les cours en ligne, et les contenus ludiques, qui sont parfois complémentaires. Difficile d’y voir clair. Mais ce sujet qui divise se résume souvent à prendre position entre un radical « pour ou contre les écrans », car se pose en filigrane la question de la santé mentale des enfants, et des jeunes, dans leur ensemble. En effet, les écrans ne sont pas que de simples objets : entre les risques de dépendance, l’émergence de troubles du développement, et l’intensification du harcèlement moral pointés par certains chercheurs, tous les défauts sont parfois attribués à ces outils numériques. Pourtant, et c’est paradoxal, ces écrans sont devenus incontournables dans la vie quotidienne, y compris dans la vie sociale et scolaire. À Monaco, c’est un choix nuancé qui a été pris en milieu scolaire, car tout n’est, bien sûr, pas à jeter.
L’utilisation des écrans en milieu scolaire à Monaco répond avant tout, à un souci de plus-value pédagogique. On n’utilise un écran que s’il améliore l’apprentissage. Autre point important : le numérique est introduit petit à petit, en fonction de l’âge des élèves
Du digital et du « classique »
Le plan numérique scolaire a été lancé par le prince Albert II en 2014, décliné avec des écrans en temps de classe, des tablettes, et des ordinateurs partagés. Le « collège numérique » a suivi en 2020, puis les deux lycées publics de la principauté ont été équipés entre 2021 et 2023. Mais pas de quoi y voir une fuite en avant du numérique pour autant, prévient Isabelle Bonnal, directrice de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports : « Nous appliquons le principe de précaution : pas de dématérialisation des manuels et pas d’équipement individuel en primaire. Dans le secondaire, un suivi du temps d’écran permet de prévenir toute dérive. Nous appliquons aussi un principe d’efficacité : s’appuyer sur les études pour évaluer par usage pédagogique les apports ou non du numérique, et diffuser cette connaissance à travers nos canaux de formation : centre de formation pédagogique, et kiosque enseignants » [à ce sujet, lire l’interview de la directrice de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, Isabelle Bonnal, publiée dans ce dossier spécial — NDLR]. L’utilisation des écrans en milieu scolaire à Monaco répond donc, avant tout, à un souci de plus-value pédagogique. On n’utilise un écran que s’il améliore l’apprentissage. Autre point important : le numérique est introduit petit à petit, en fonction de l’âge des élèves. Les tablettes sont ainsi partagées entre plusieurs classes en primaire, et ce n’est que dans le secondaire que les élèves travaillent avec un ordinateur individuel, en plus des des manuels scolaires. Mais pas tous. « Le digital ne supprime pas certaines formes, plus classiques, d’apprentissage qui sont efficaces. Il appartient au professeur d’utiliser le digital, quand ce dernier a une valeur ajoutée pédagogique. S’agissant de l’utilisation des manuels en papier ou en numérique, ceux-ci ne sont pas dématérialisés en primaire, ajoute Isabelle Bonnal. Dans le secondaire, la dématérialisation des manuels ne concerne que les manuels à proprement parler, pas les œuvres littéraires. En outre, certains manuels et cahiers d’activités n’existent pas en version numérique et restent donc en version papier. Ils représentent environ 30 % du volume total. » Mais ce n’est pas le cas dans toute l’Europe.
Le gouvernement suédois, de centre-droit, a effectué un retour en arrière dans sa politique numérique. Après avoir misé à fond sur le virage digital en milieu scolaire à partir de 2017, notamment en classes primaires, l’exécutif juge désormais les écrans responsables de la baisse du niveau des élèves
La Suède fait marche-arrière, le Brésil fonce (et dérape)
Le gouvernement suédois, de centre-droit, a effectué un retour en arrière dans sa politique numérique. Après avoir misé à fond sur le virage digital en milieu scolaire à partir de 2017, notamment en classes primaires, l’exécutif juge désormais les écrans responsables de la baisse du niveau des élèves. Le gouvernement a donc décidé de débloquer l’équivalent de 58 millions d’euros en 2023 pour rééquiper les classes en manuels scolaires, puis 44 millions en 2024, ainsi qu’en 2025. La mesure coûte cher, mais « il faut plus de livres et moins de temps d’écran dans nos écoles », a déclaré la ministre suédoise responsable des écoles, Lotta Edholm, en conférence de presse en mai 2023, estimant que le pays traversait une « crise de la lecture ». En Suède, les enfants scolarisés du CM1 à la 4ème sont sept fois plus nombreux à disposer d’un ordinateur, en cours de sciences, qu’en France, selon un rapport de l’Unesco publié le 26 juillet 2023. Or, selon le classement international Progress in international reading literacy (Pirls), publié en mai 2023, le pourcentage d’enfants suédois de dix ans éprouvant des difficultés à lire a bondi de 12 à 19 % en cinq ans. Mais les petits suédois restent tout de même au 3ème rang de l’Union européenne (UE) en « compréhension de l’écrit », alors que les Français sont 16ème. Il faut aussi mettre ces chiffres en contexte : depuis la crise migratoire de 2015, la Suède a accueilli dans ses écoles des enfants qui maîtrisent peu, ou mal, la langue. À cela s’est ajoutée la pandémie de Covid-19, qui a plombé les apprentissages, y compris pour les Suédois de naissance. Mais cela n’a pas empêché la ministre Edholm de regretter le « manque de sens critique » du monde éducatif suédois, qui aurait vanté les yeux fermé la numérisation de l’éducation, sans garde-fou. Suite à ce revirement, chaque élève suédois disposera donc d’un manuel par matière. Au Brésil au contraire, l’État de Sao Paulo tente l’expérience du « tout numérique » dans les classes. Mais ce choix semble avant tout motivé par des considérations politiques : le nouveau gouverneur, Tarcísio Gomes de Freitas, réputé proche de l’ancien président Jair Bolsonaro, a pris le pari de renforcer l’enseignement numérique, au détriment des manuels plus traditionnels, dont le contenu est considéré comme « trop à gauche ». Problème, une pléthore d’inepties ont surgi des contenus distribués aux élèves, sous la forme de diaporamas, faisant, par exemple, état de l’existence de plages à Sao Paulo, alors que le littoral le plus proche est situé à 70 kilomètres de là. Ou encore que la pollution de l’eau serait à l’origine de la maladie d’Alzheimer. En réaction, à la demande de l’opposition, la justice brésilienne a fait suspendre la distribution de matériel pédagogique numérique. Le parquet enquête également sur des liens supposés entre le secrétaire à l’éducation et une entreprise d’informatique, dont il serait actionnaire. De quoi entretenir la méfiance des plus sceptiques ? Pas forcément.
« Dans la presse, une étude négative sera énormément mise en avant. À l’inverse, une étude qui sort au même moment, mais qui est beaucoup plus nuancée et beaucoup moins alarmiste, personne n’en parle »
Séverine Erhel. Maître de conférences en psychologie cognitive à l’université Rennes II
Vrais risques, ou « paniques morales » ?
En France, le monde de la recherche s’égratigne au sujet des répercutions de ces écrans chez les plus jeunes. Il y a celles et ceux qui, comme Anne Cordier et Séverine Erhel, qui ont dirigé l’ouvrage collectif Les Enfants et les écrans (1) [à ce sujet, lire l’interview de Séverine Erhel publiée dans ce dossier spécial — NDLR], mettent en avant les « paniques morales » face aux outils numériques. Ce concept, introduit en 1972 par le sociologue Stanley Cohen (1942-2013), évoque une sorte d’emballement médiatique poussé par un certain nombre de personnes, sur un sujet donné, comme le numérique aujourd’hui : « On retrouve une sorte de moralisme, avec une inflation du jugement sur une thématique donnée. Les données scientifiques ne sont pas prises en compte, et le consensus n’existe pas. Dans la presse, une étude négative sera énormément mise en avant. À l’inverse, une étude qui sort au même moment, mais qui est beaucoup plus nuancée et beaucoup moins alarmiste, personne n’en parle », regrette ainsi Séverine Erhel, pour qui les écrans, le numérique et les réseaux sociaux, peuvent aussi avoir du bon, notamment en termes de socialisation. À condition que le contenu soit adapté, et qualitatif. Mais encore faut-il que les plus jeunes se tournent vers ce type de contenu : d’autres chercheurs, comme le professeur Michel Desmurget, docteur en neurosciences, chercheur au CNRS, et directeur de recherche à l’Inserm, alertent l’opinion sur les conséquences de l’usage généralisé des écrans dès le plus jeune âge. « Les usages les plus massifs ne sont pas les plus positifs. Ils s’orientent quasi exclusivement vers les activités récréatives, soit par ordre d’importance : la télévision au sens large, qui comprend les séries, l’audiovisuel, et les films. Puis, les jeux vidéo, qui commencent à être conséquents quand l’enfant entre en primaire. Puis, les réseaux sociaux, dès le collège et le lycée. Ces trois usages concentrent entre 75 et 90 % des activités d’écran des jeunes », note ce chercheur, auteur notamment de La fabrique du crétin digital, les dangers des écrans pour nos enfants (2) [à ce sujet, lire son interview publiée dans ce dossier spécial — NDLR]. Alors que plusieurs études évoquent des risques sur la santé mentale et le développement cérébral d’enfants trop souvent exposés, et trop tôt, aux écrans, l’argument de la « panique morale » manquerait alors de pertinence, selon Michel Desmurget : « Faut-il comprendre par-là que les gens sont trop crétins pour accéder à l’information ? On ne doit pas parler de réchauffement climatique, on ne doit pas dire que fumer provoque le cancer, ou que les jeux vidéo ont des effets négatifs sur la réussite scolaire, parce que cela créé des « paniques morales » ? Ce concept à l’avantage évident de détourner le débat des faits, et les parents de la réalité. » Les points de vue divergent donc chez les chercheurs, sauf sur un point : ce ne sont pas les écrans qui posent problème, mais le temps qu’on y passe et ce qu’on y fait.
1) Les enfants et les écrans, coordonné par Anne Cordier et Séverine Erhel (Retz), 173 pages, 9,90 euros.
2) La fabrique du crétin digital : les dangers des écrans pour nos enfants, de Michel Desmurget (Seuil, 2019), 432 pages, 22 euros.
Pour lire la suite de notre dossier « Les écrans nuisent-ils à la santé mentale des enfants ? », cliquez ici.



