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À Monaco, le casino affaibli par les règles de conformité ?

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Au dernier trimestre de l’exercice 2024-2025, le secteur des jeux de la Société des bains de mer essuyait une perte de 2 % de son chiffre d’affaires. La faute, selon Stéphane Valeri, président du groupe, à la lourdeur des nouvelles règles de conformité contre le crime financier qui détourneraient une partie de la clientèle. Mais, pour Bruno Dalles, nouveau directeur de l’AMSF, le casino monégasque n’est pas plus visé que ses concurrents français et étrangers.

« Par habitude, je dirais que le leitmotiv avec les casinotiers, c’est « rien ne va plus ». En France, je leur disais : « Faites vos jeux et soyez beau joueur ». » Bruno Dalles, nouveau directeur de l’autorité monégasque de sécurité financière (AMSF) depuis le 5 mars 2025, et ex-directeur du Tracfin en France, n’est pas venu pour se faire des amis [à ce sujet, lire son interview publiée dans dans ce dossier spécial — NDLR]. Loin de vouloir se faire des ennemis pour autant, ce magistrat spécialisé dans la lutte contre le crime financier, va épauler la principauté dans stratégie de sortie de la liste grise du Groupe d’action financière (Gafi), espérée en 2026. Et, pour accomplir cette mission, la société civile et économique va devoir s’adapter à toute une série de règles de conformité, pour se montrer la plus transparente possible. Si, dans le fond, cela n’embête personne, dans les faits, c’est parfois plus compliqué.

« Si nous devions effectuer un contrôle de quinze minutes à l’entrée, la file d’attente s’étendrait jusqu’au centre de Monaco. Ce n’est pas demandé aux casinos en Europe, ni aux casinos français, on ne peut pas l’imposer au casino monégasque »

Stéphane Valeri. Président-délégué de la Société des bains de mer (SBM)

Le meilleur exemple étant Stéphane Valeri, président de la Société des bains de mer (SBM), qui s’inquiète pour la santé économique du casino de Monte-Carlo, qui perdrait en attractivité et en productivité face à la concurrence des autres établissements de jeux à proximité, notamment à Cannes. Selon lui, les autorités monégasques et l’AMSF en demanderaient trop à sa clientèle et il y aurait trop de contrôles : « La SBM entend être considérée au même titre que les concurrents en France et en Europe. En effet, cette activité, qui engendre, de fait, des transactions financières immédiates, ne peut être considérée de la même façon qu’une institution bancaire ou financière, notamment au moment de l’entrée en relation avec sa clientèle. Ceci a été compris et admis par les autorités de contrôle en Europe, et particulièrement en France, qui ont adopté des règles d’évaluation propres à ce secteur d’activités. Cela doit être le cas également à Monaco », dénonçait-il le 3 décembre 2024, lors d’une réunion d’information devant les salariés des casinos.

« Je ne pense pas qu’il y ait une telle distorsion de concurrence sur le terrain des normes d’anti-blanchiment, puisqu’elles sont assez lourdes en France aussi. Et cette concurrence est encore plus internationale. Or,  si de telles différences existaient, le casino de Monte-Carlo ne tournerait pas, et j’ai l’impression qu’il tourne bien, au contraire »

Bruno Dalles. Directeur de l’autorité monégasque de sécurité financière (AMSF)

Une baisse du chiffre d’affaires pour les jeux

Pour Stéphane Valeri, impossible de contrôler tous les clients en amont, comme le recommanderait le Gafi : « Il est impossible, dans un casino, de contrôler systématiquement tous les clients avant qu’ils jouent. Contrairement à une banque, qui peut exiger des vérifications sur la provenance des fonds avant d’ouvrir un compte, un casino ne peut pas inspecter chaque client qui souhaite simplement miser cinq euros sur une machine à sous. Une telle mesure obligerait à fermer le casino. Si nous devions effectuer un contrôle de quinze minutes à l’entrée, la file d’attente s’étendrait jusqu’au centre de Monaco. Ce n’est pas demandé aux casinos en Europe, ni aux casinos français, on ne peut pas l’imposer au casino monégasque, expliquait-il le 13 décembre 2024, au One Monte Carlo cette fois, à l’occasion d’un colloque organisé sur le droit des sociétés. On essaie d’expliquer cela à l’autorité de contrôle monégasque. Les clients réguliers, évidemment, sont contrôlés en amont. Pour les autres, ils sont contrôlés une fois qu’ils ont joué, au moment d’être payés. Nous sommes intransigeants, très vigilants, et nous faisons des déclarations de soupçon, quand il le faut. »

Il était rejoint, sur le principe, par Pierre-André Chiappori, conseiller-ministre de l’économie et des finances du gouvernement monégasque : « Le fait que l’image de Monaco entraîne une certaine méfiance, ou du moins, une attention de la part de l’extérieur, c’est notre destin », tout en soulignant que la SBM, malgré ces nouvelles exigences en matière de conformité, réalisait tout de même de très bons chiffres. Au dernier trimestre de l’exercice 2024-2025, le chiffre d’affaires consolidé était de 638,6 millions d’euros, soit une hausse de 10 %. En revanche, le secteur des jeux a enregistré une baisse de son chiffre d’affaires de 2 %. Une tendance qui « devrait se poursuivre », selon Stéphane Valeri.

« Les casinos sont des secteurs à risques »

Questionné à ce sujet par Monaco Hebdo, Bruno Dalles tient à tempérer l’influence de ces normes et celle de l’AMSF : « Effectivement, l’argument de la concurrence est recevable. Mais, pas très loin d’ici, à Cannes ou ailleurs, les casinos aussi dénoncent la concurrence, et considèrent que Monaco ne subit pas les mêmes normes qu’eux, estime-t-il. Il faut voir les points communs : en l’occurrence, les casinos sont des secteurs à risques, avec des réglementations. Ces réglementations sont différentes sur l’accès aux jeux entre la France et Monaco. La France accepte que les Français jouent au casino, alors que les Monégasques n’en ont pas le droit à Monaco, ni les fonctionnaires. Au-delà de la lutte contre le blanchiment, il existe des règles différentes. En France, la loi essaie de lutter contre les addictions aux jeux. Il n’y a pas tout à fait l’équivalent à Monaco, mais il y a tout de même des mesures qui protègent les nationaux. Il n’y a pas que dans le domaine anti-blanchiment qu’il existe des différences de texte. »

Selon Bruno Dalles, rien n’est simple pour personne, et la SBM ne serait pas traitée plus durement que ses concurrents français : « Je le dis très clairement, je ne pense pas qu’il y ait une telle distorsion de concurrence sur le terrain des normes d’anti-blanchiment, puisqu’elles sont assez lourdes en France aussi. Et cette concurrence est encore plus internationale. Or, si de telles différences existaient, le casino de Monte-Carlo ne tournerait pas, et j’ai l’impression qu’il tourne bien, au contraire. Mais on en reparlera, au moment venu, puisque je dois les rencontrer [les dirigeants de la SBM — NDLR]. » En marge de cette rencontre prochaine, Bruno Dalles et l’AMSF fourniront l’analyse de risques du casino, pour mieux définir son profil. Au-delà de l’analyse de risques nationale, en effet, il doit y avoir une analyse de risques réalisée par le casino. Parmi ces risques : des joueurs qui n’ont pas la surface financière de leur jeu, des prête-noms, ou autres couvertures pour des opérations de transfert de fonds : « Il y a plein de typologies différentes, avec des niveaux de risque variables. Le jeu a besoin d’une régulation spécifique. »

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