samedi 3 décembre 2022
AccueilCulturePhilippe Geluck : « Je préfère rire avec, que rire contre »

Philippe Geluck : « Je préfère rire avec, que rire contre »

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Cet été, et jusqu’au 2 octobre 2022, le Belge Philippe Geluck, créateur du célèbre personnage de bande dessinée le Chat (1), expose 20 sculptures sur la promenade du Larvotto. Pour Monaco Hebdo, il explique l’origine de cette exposition itinérante, et les objectifs qu’elle poursuit. Interview

Votre exposition Le Chat déambule, c’est 20 sculptures en bronze massif pour rire ou pour réfléchir ?

Il faut savoir que chaque sculpture pèse 2,5 tonnes : cela représente une tonne pour la sculpture et une tonne et demi pour le socle. Ces œuvres ont trois objectifs. D’abord, elles sont là pour apporter de la joie au public, puisque cette exposition est gratuite et ouverte à tous. À Paris, nous avons d’ailleurs eu près de trois millions de visiteurs, alors que nous étions en plein Covid. Les musées étaient fermés, les cinémas étaient fermés, il n’y avait plus d’accès à la culture. C’était la première exposition que le public pouvait voir en un an. Ensuite, au-delà des gags et de la poésie qui émane de certaines sculptures, l’idée c’est aussi de faire réfléchir. Trois sculptures attirent d’ailleurs l’attention sur des problèmes de société.

Lesquelles ?

Il s’agit de la violence routière, de la pollution par le plastique, et de la sculpture qui s’intitule Le martyr du chat : c’est un hommage à mes confrères et amis assassinés lors des attentats de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. Mais ce que je développe depuis toujours avec le Chat, c’est de pouvoir proposer différents thèmes. Je ne fais pas que des sujets graves, ou polémiques, ou amusants, ou poétiques. On passe de l’un à l’autre.

« Cette exposition doit permettre de trouver le financement pour construire le musée du Chat. Toutes ces sculptures peuvent être achetées. […] La totalité du bénéfice récolté ira à la cagnotte du musée du Chat. Je dois apporter 8 millions d’euros à ce projet »

Et le troisième objectif de votre exposition itinérante ?

Cette exposition doit permettre de trouver le financement pour construire le musée du Chat. Toutes ces sculptures peuvent être achetées. J’ai la chance d’en avoir déjà vendues. Et je me suis engagé publiquement à ne percevoir aucun centime de bénéfice personnel sur ces ventes. La totalité du bénéfice récolté ira à la cagnotte du musée du Chat. Je dois apporter 8 millions d’euros à ce projet.

Combien avez-vous récolté, pour le moment [cette interview a été réalisée le 4 juillet 2022 — NDLR] ?

Chaque sculpture est disponible en deux exemplaires, donc il y a 40 sculptures disponibles. Nous en avons déjà vendues 25. Elles coûtent aux alentours de 380 000 euros l’une. Si on divise par le nombre de kilos, ça ne fait pas cher les 100 grammes…

Comment vous est venue l’idée de cette exposition itinérante ?

En 2018, pour le musée du Chat, un sponsor très important m’a lâché. Du coup, j’ai dû trouver une façon de récolter de l’argent qui me rende libre. J’ai donc imaginé cette exposition itinérante. J’ai lancé la production de ces sculptures, avant même d’avoir vendu le premier orteil de la première sculpture. En me disant : « Si je me plante, ce sera une catastrophe. Je devrai revendre ma maison. Et je n’aurai même plus de jardin pour entreposer les sculptures que je n’aurai pas vendues… » Heureusement, ça s’est bien passé.

« En 2020, j’ai invité mon frère à faire une exposition. Les gens étaient stupéfaits de voir comment deux garçons éduqués par les mêmes parents, à 7 ans d’intervalle, peuvent devenir deux artistes aussi différents. C’est ça qui est passionnant dans l’aventure humaine. » Philippe Geluck. Dessinateur. © Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Votre exposition passe par combien de villes, et quand prendra-t-elle fin ?

Cette exposition est déjà passée par Paris, Bordeaux, Caen, Genève, et Monaco pendant l’été 2022. Ensuite, elle ira à Montreux, et à Bruxelles. J’attends une confirmation pour New York. Montréal est prévu aussi, sans oublier Séoul, en 2023. Ça peut durer longtemps…

« Tout a été fait dans les règles. Un comité d’éthique sera créé, et tout sera transparent, y compris les comptes. Je ne fais pas ce musée du Chat pour gagner de l’argent »

Comment cette exposition est arrivée à Monaco ?

J’ai contacté Monaco, et notamment le Belge Frédéric Cauderlier, qui est conseiller spécial auprès du ministre d’État, Pierre Dartout. J’ai aussi dialogué avec la direction des affaires culturelles de la principauté, et sa directrice, Françoise Gamerdinger. Ensuite, j’ai été reçu par le prince Albert II, en février 2022. J’étais à Genève, et j’ai fait l’aller-retour. Il m’a reçu pendant une heure. Je lui ai présenté mon projet. Nous avons ri tous les deux. On s’est très bien entendu. Le prince est sorti de cette réunion en disant : « On le fait, on le fait ! J’adore l’idée ». Tout est allé très vite. En juillet 2022, on a inauguré cette exposition, qui prendra donc fin le 2 octobre 2022. C’est magique.

En mai 2021, votre projet de musée du Chat a été accompagné d’une polémique (2) : où en est-on aujourd’hui ?

J’ai eu l’idée de créer un musée du Chat en 2008, avec le directeur des musées royaux, à Bruxelles. Cette polémique a duré deux semaines. Elle a été portée par des gens frustrés par les difficultés liées à la pandémie de Covid-19, car les artistes ont souffert. Ils se sont émus que la région de Bruxelles construise un bâtiment, qui va coûter 11 millions, pour accueillir le musée du Chat. Mais, en disant que la région dépensait cette somme pour moi, ils ont déformé la réalité. Ce n’est pas vrai.

Philippe Geluck Le Chat
© Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Vraiment ?

La région construit son bâtiment. Et elle m’accorde le droit de louer ce bâtiment pendant 25 ans, pour un budget de 8 millions d’euros. Ce musée se trouve dans un lieu qui était à l’abandon depuis 45 ans, en plein centre de Bruxelles. Personne n’a réussi à redonner vie à ce bâtiment. Je suis arrivé avec un projet qui tient la route, et qui a été voté à l’unanimité au parlement. Tout a été fait dans les règles. Un comité d’éthique sera créé, et tout sera transparent, y compris les comptes. Je ne fais pas ce musée du Chat pour gagner de l’argent.

Quel sera le contenu de ce musée du Chat ?

Le musée du Chat sera un musée partagé, ouvert à d’autres artistes, comme Siné (1928-2016) ou Lefred-Thouron, par exemple. Il y aura trois parties majeures dans ce musée, avec une partie « musée du Chat », qui présentera des tableaux, des sculptures, des inédits, des vidéos, et d’autres documents. Il y aura aussi un lieu réservé à des expositions temporaires, où, tous les six mois, je rendrai hommage aux grands artistes du dessin d’humour, à ceux qui m’ont fait rêver, aux artistes actuels, et futurs. On pourrait même imaginer faire une exposition consacrée à Jacques Tati (1907-1982), par exemple. Enfin, une troisième partie sera dédiée au chat, mais à l’animal, dans notre culture humaine, depuis l’Égypte ancienne jusqu’à Internet, en passant par la peinture, la photographie, la poésie, l’humour… Les chats d’Albert Dubout (1905-1976), les chats de Jan Steen (1626-1679), l’affiche publicitaire du XIXème siècle…

Philippe Geluck Le Chat
© Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Vous avez été le premier bébé à naître selon la méthode de l’accouchement sans douleur en Belgique : cela a eu un impact sur votre vie ?

J’ai toujours détesté faire souffrir les femmes. Ça a commencé par ma mère [rires]. Ensuite, avec les femmes, j’ai toujours essayé d’être un chic type. Elle a accouché le 7 mai 1954. J’ai eu droit à ma photo dans le journal, avec ma mère qui me donne le sein. Mais je suis de dos, ce qui est un peu frustrant [rires]… C’était effectivement le premier accouchement sans douleur en Belgique. La méthode avait été développée en France. Cela passait par la relaxation, la gymnastique, la respiration… Je suis « passé » comme une lettre à la Poste. Lors de l’accouchement de mon frère, Jean-Christophe, ma mère avait beaucoup souffert. Peut-être qu’il a ensuite porté un peu le poids de cette culpabilité, même si ça n’est pas de sa faute. Ça l’a rendu un peu plus sombre que moi.

Que fait votre frère, Jean-Christophe ?

Mon frère, Jean-Christophe, a fait une carrière de graphiste. Et maintenant, il fait de la peinture. Il fait des choses éblouissantes, à l’opposé de moi. C’est plus torturé, plus sombre. Il n’est pas du tout dans l’humour. Mais c’est très, très beau.

« Chaque sculpture est disponible en deux exemplaires, donc il y a 40 sculptures disponibles. Nous en avons déjà vendues 25. Elles coûtent aux alentours de 380 000 euros l’une. Si on divise PAR le nombre de kilos, ça ne fait pas cher les 100 grammes… »

Vous travaillez parfois avec votre frère ?

En 2020, j’ai invité mon frère à faire une exposition. Les gens étaient stupéfaits de voir comment deux garçons éduqués par les mêmes parents, à 7 ans d’intervalle, peuvent devenir deux artistes aussi différents. C’est ça qui est passionnant dans l’aventure humaine.

Votre père, Didier Geluck, a été dessinateur de presse, avant de se lancer comme distributeur de films des pays de l’Est : quelle a été son influence ?

Mon père, c’est le héros de ma vie. Il était drôle, il était amoureux des arts. Il avait un petit salaire, on n’avait vraiment pas beaucoup d’argent à la maison. Mais il avait des convictions. Il a quitté le métier de dessinateur de presse avant ma naissance. Finalement, il n’aimait pas trop ça. Et puis, il a découvert le cinéma. On lui a proposé de diriger une boîte de distribution de films. C’est lui qui a découvert, pour l’Europe occidentale, des gens comme Roman Polanski, Milos Forman (1932-2018), Andrzej Wajda (1926-2016), ou Andreï Tarkovski (1932-1986)… Il a importé les films de tous ces gens, qui venaient ensuite à Bruxelles présenter leurs œuvres. Ces grands réalisateurs venaient dîner à la maison. J’étais petit, mais je venais leur dire « bonsoir ». Il y avait des actrices et des acteurs russes magnifiques, qui me dédicaçaient des photos que j’accrochais sur les murs de ma chambre.

Et votre mère, Lucille ?

Ma mère, Lucille, a fait des études de chant classique, mais elle ne s’est jamais produite sur scène, car elle avait trop le trac. Avec mon grand frère, Jean-Christophe, qui a 7 ans de plus que moi, on a toujours eu à disposition du papier, des pinceaux, et des crayons. Parce que mes parents nous encourageaient à faire des choses de nos mains. Mon père nous a montré tous les grands peintres, il nous a expliqué pourquoi la lumière était si importante chez Rembrandt (1606-1669) ou chez Johannes Vermeer (1632-1675). Nous n’avions pas la télévision. Mes parents étaient des intellos, éclairants et motivants. Ils nous ont nourri de tout ça.

« J’ai créé le Chat le 3 mars 1983, à 22h30. J’ai appris plus tard que le 3 mars 1983, à 22h30, c’était le jour et l’heure du décès de Hergé, qui avait une maison à 300 mètres de chez moi. Je ne crois pas aux signes, mais il y a là un truc un peu bizarre »

C’est par le théâtre que vous avez commencé votre carrière, puis par la télévision, et pas par le dessin ?

J’ai toujours dessiné. J’ai fait mes premières bandes dessinées quand j’avais 9 ou 10 ans. Ensuite, j’ai fait des études de théâtre à Bruxelles pour devenir comédien. Ce qui m’a permis de jouer au théâtre pendant 10 ans. J’ai aussi fait du cinéma et des téléfilms. Parallèlement, je continuais à dessiner et je faisais des expositions dans des galeries. Est-ce la peur de manquer ? Je me suis toujours dit que je devais avoir au moins deux casseroles sur le feu, et peut-être même trois. C’est comme ça que j’ai commencé à faire de la télévision, par hasard. Au départ, en 1977, c’était seulement en Belgique, sur la Radio-télévision belge de la Communauté française (RTB), et puis en France, à partir de 1992. Mais je dessinais toujours. Je dessinais le Chat, tout en faisant trois ou quatre métiers parallèlement.

Philippe Geluck Le Chat
© Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Quand avez-vous quitté la télévision ?

J’ai quitté volontairement la télévision en 2006, pour me consacrer à mon métier principal, qui est le dessin, la peinture, et la sculpture. Je me suis alors réapproprié mon calendrier.

Le Chat est né quand ?

J’ai créé le Chat le 3 mars 1983, à 22h30. J’ai appris plus tard que le 3 mars 1983, à 22h30, c’était le jour et l’heure du décès de Hergé, qui avait une maison à 300 mètres de chez moi. Je ne crois pas aux signes, mais il y a là un truc un peu bizarre. Trois ans auparavant, dans le cadre de mon mariage avec ma femme, Dany, j’avais dessiné un carton pour remercier les amis qui nous avaient fait des cadeaux. Ce carton était plié en deux. Sur la partie visible, on voyait une Madame Chat, avec des yeux papillonnants et un grand sourire. Et quand on ouvrait le carton, on voyait un Monsieur Chat avec des lunettes rondes, qui était en train de lui offrir ses hommages, pour le dire joliment… Ce qui a fait rire tout le monde. Après ça, je n’ai plus pensé à ce chat.

  • Le Chat Philippe Geluck
  • Le Chat Philippe Geluck
  • Le Chat Philippe Geluck
  • Le Chat Philippe Geluck
  • Le Chat Philippe Geluck
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  • Le Chat Philippe Geluck
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  • Le Chat Philippe Geluck
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  • Le Chat Philippe Geluck
  • Le Chat Philippe Geluck
  • Le Chat Philippe Geluck
  • Le Chat Philippe Geluck

Le Chat aurait pu être un autre animal ?

Le Chat aurait pu être un lapin ou un chien, car j’avais fait des croquis. Pour créer ce carton pour mon mariage, j’avais d’abord mis deux lapins, mais c’était un peu trop « pléonasmique »… Et puis, j’ai essayé avec deux chiens, mais ce n’était pas très poétique. Finalement, j’ai mis deux chats. Trois ans plus tard, en 1986, notre premier bébé est né. J’ai à nouveau dessiné ces deux chats, en ajoutant un bébé chat. Deux mois plus tard, en mars 1986, le quotidien belge francophone Le Soir, a sollicité quatre dessinateurs, dont moi. Ce qui m’a permis de proposer le Chat.

Ça a tout de suite marché ?

En trois mois, le Chat est devenu une star dans Le Soir, un journal quotidien qui avait, à l’époque, un tirage de 350 000 exemplaires. Très vite, les premières semaines, j’ai su que j’avais trouvé quelque chose qui allait m’accompagner un certain moment. Mais je ne savais pas que ça prendrait cette proportion là.

C’est vrai que le Chat aurait pu ne jamais être publié en albums, car il a été refusé par plusieurs éditeurs ?

J’ai commencé à publier le Chat dans A Suivre, une revue de bande dessinée, et ça a bien marché. Je me suis donc dit que je devais faire un album. J’ai envoyé une lettre au directeur de l’éditeur Casterman, qui m’a répondu. J’ai gardé sa réponse. Il m’a dit qu’il aimait beaucoup les interventions du Chat dans le journal, mais qu’il ne pensait pas que ça puisse marcher sous la forme d’un album. Et qu’en général, ce genre d’opération était souvent aussi décevante pour l’éditeur que pour l’auteur. Un autre éditeur avec qui je travaillais sur un livre pour enfants, m’a répondu à peu près la même chose. Je me suis donc tourné vers l’éditeur du journal Le Soir, les éditions Rossel, qui m’ont dit « non » aussi.

Votre réaction ?

J’ai décidé de publier mon album à compte d’auteur. Avant de me lancer, j’ai quand même reparlé de ce projet au directeur de Casterman. Il m’a demandé 24 heures de réflexion, avant de me dire : « On va le faire. » Mais il n’y croyait pas vraiment. Ils ont donc tiré 6 000 exemplaires de ce premier album du Chat. Ils ont été vendus en un jour et demi. Les 6 000 exemplaires suivants ne sont même pas arrivés en librairie, parce qu’ils avaient été réservés. On est donc péniblement arrivé à Noël, après sept ruptures de stocks successives. L’année d’après, j’ai fait un deuxième album. L’éditeur m’a dit : « Ça a marché une fois, mais pas deux. » Ils ont donc refait un tirage de 6 000 exemplaires. Et il y a eu une rupture de stock. Et nous avons encore eu sept ruptures de stock jusqu’à Noël.

Et ensuite ?

Pour la troisième année, j’ai fait un troisième album, intitulé La vengeance du Chat, où un autre tirage à 6 000 exemplaires a été fait. Avec les mêmes conséquences ensuite. Ce n’est qu’à partir du quatrième album que l’éditeur a décidé de faire un tirage plus conséquent. Mais ils sont à nouveau tombés en rupture de stock avant Noël…

Philippe Geluck Le Chat
© Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Quel a été votre plus gros succès ?

Mon plus gros succès a été La Bible selon le Chat (2013), qui a été écoulé à 400 000 exemplaires.

Vous partagez vos idées de gags avec votre épouse, Dany ?

Je demande l’avis de ma femme Dany sur mes idées de gags, lorsque j’ai un doute. Systématiquement, elle me dit : « C’est pas bon. Tu peux mieux faire. » Parce qu’elle sait que quand je doute, c’est qu’il y a un problème.

« En trois mois, le Chat est devenu une star dans Le Soir, un journal quotidien qui avait, à l’époque, un tirage de 350 000 exemplaires. Très vite, les premières semaines, j’ai su que j’avais trouvé quelque chose qui allait m’accompagner un certain moment. Mais je ne savais pas que ça prendrait cette proportion là »

Philippe Geluck Le Chat
© Iulian Giurca / Monaco Hebdo

Avant et après l’attentat contre Charlie Hebdo, vous avez dit que l’on pouvait faire rire, mais sans dessiner le prophète Mahomet : comprenez-vous la réaction de colère d’autres dessinateurs de presse ?

Est-ce que, aujourd’hui, des dessinateurs dessinent encore le prophète Mahomet ? Non. Même à Charlie Hebdo, ils ne le font plus. Ils n’ont pas envie de se suicider. Moi je l’ai dit, et je me suis un peu fait taper sur les doigts par ceux qui ont un discours intransigeant sur la liberté d’expression, et qui estiment qu’elle doit être totale. Le droit au blasphème, c’est « oui », évidemment. Mais cela ne veut pas dire que l’on est obligé de blasphémer.

Comment avez-vous réagi suite à l’attentat contre Charlie Hebdo ?

Ce qui est arrivé à Charlie Hebdo est tragique et inacceptable. C’est une horreur, et cela a bouleversé ma vie. Mais je pense qu’il y a d’autres moyens pour combattre l’intégrisme, pour combattre l’ultra religiosité qui est détestable lorsqu’elle devient politique, que ce biais là. Parce qu’on sait que cela génère une violence infinie. Lorsqu’on veut viser les intégristes, il est dommage de blesser la majorité d’une communauté de gens qui sont pacifiques, démocrates, et qui ont simplement la foi. J’ai parlé avec énormément de musulmans qui m’ont dit condamner sans aucune hésitation les attentats. Mais ils se sont aussi sentis insultés par ces caricatures, sans pour autant devenir violents. Je n’ai pas envie de blesser des braves gens. J’ai plutôt envie de m’associer à eux, de dire qu’on est ensemble, et qu’on défend le « vivre ensemble » et la démocratie, contre les intégristes.

Comment lutter contre l’intégrisme, alors ?

J’ai évoqué le prophète. Dans un dessin, le Chat dit : « Au fond, si le prophète avait eu un frère jumeau, lui on aurait pu le dessiner sans que ça pose de problème. » J’ai fait des dizaines de dessins sur les femmes portant la burka. À Bruxelles, j’ai fait des interviews sur une chaîne qui s’appelle Maghreb TV. Ils montraient mes dessins sur ces sujets, et les gens se marraient. Je préfère rire avec, que rire contre. Au début des années 2000, des journalistes français ont montré mes dessins de femmes en burka à des femmes portant la burka à Kaboul, et elles ont ri. Elles ne me connaissent pas. Mais elles disaient : « Lui, il prend notre défense. » C’est la plus belle récompense que j’ai eue.

Depuis l’attentat qui a touché Charlie Hebdo, quand on aborde ce sujet, on ressent de la crainte ?

Quand on perd des amis, et des gens que l’on aime et que l’on admire, dans des circonstances comme celles qui ont touché Charlie Hebdo, la vie n’est plus la même après. Au moment où j’ai appris ces attentats, le 7 janvier 2015, on travaillait en équipe dans mon atelier. Et j’ai dit : « Le temps de l’insouciance est terminé. » Comme avec les tours du 11 septembre 2001, il y a eu un basculement dans un monde que l’on n’imaginait pas. Maintenant, il y a la guerre en Ukraine, le droit à l’avortement est en recul considérable aux États-Unis… Ce monde est très préoccupant. Mais dans mon métier, ça n’a rien changé. Je continue de rire de sujets grinçants, et de sujets dérangeants. Il ne faut pas se focaliser que sur les caricatures du prophète, il faut élargir à la religion en général. Peut-on évoquer Dieu ? Peut-on faire des blagues là-dessus ? Oui, et je continue à le faire.

« Ce qui est arrivé à Charlie Hebdo est tragique et inacceptable. C’est une horreur, et cela a bouleversé ma vie. Mais je pense qu’il y a d’autres moyens pour combattre l’intégrisme, pour combattre l’ultra religiosité qui est détestable lorsqu’elle devient politique, que ce biais là. Parce qu’on sait que cela génère une violence infinie »

Comment réagissent vos lecteurs ?

Je croise continuellement des gens qui me disent : « Avec vous, on ressent une bienveillance. On n’est pas choqué, on rit toujours. » Mais je ne cherche pas, non plus, à être consensuel. Je sors parfois des dessins un peu trash. J’ai d’ailleurs publié trois livres intitulés Geluck se lâche (2009), Geluck enfonce le clou (2011), et Geluck pète les plombs (2018). Il s’agit de textes et de dessins beaucoup plus violents que le Chat. Pourtant, trois mamies sont venues à une séance de dédicaces pour ces livres. Elles m’ont répondu : « On a lu votre livre, et on adore quand vous vous lâchez. Vous pouvez y aller encore davantage. »

Depuis 1983, comment parvenir à vous renouveler, et à faire rire le public, avec seulement trois cases et très peu de dialogues ?

Je suis incapable de vous dire comment c’est possible. Je suis vigilant. Plus le temps avance, plus je me dis que je dois me renouveler. Et ça vient. C’est miraculeux. Mais je n’ai pas de recette.

1) Le Chat Déambule à Monaco, une exposition itinérante et gratuite à voir depuis le 6 juillet 2022, et jusqu’au 2 octobre 2022, sur la promenade du Larvotto.

2) En mai 2021, une pétition a été lancée contre le projet du musée du Chat, qui doit être construit dans le quartier historique de Bruxelles, à proximité de l’ex-musée d’art moderne. Mais, depuis plus de dix ans, la rénovation du musée d’art moderne n’avance pas, par manque d’argent. Or, la région de Bruxelles a prévu d’investir 10 millions d’euros dans le gros œuvre pour le musée du Chat, pendant que Philippe Geluck et ses sponsors apportent plus de 8 millions. Ce qui a provoqué la colère et l’incompréhension des pétitionnaires.

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Monaco Hebdo