Né en 1768, le spectacle de cirque s’est répandu dans le monde entier. Adapté, réadapté et réinventé, il fait face, depuis une vingtaine d’années à un choc frontal avec la modernité. Alain André, alias « Petit Gougou », est le maître de cérémonie du festival international du cirque de Monte-Carlo depuis 2003. Avant cela, il a mené une carrière artistique intense dans le monde du cirque. Pour Monaco Hebdo, il revient sur cette collision entre tradition et modernité dans le cirque actuel. Par Amaury Caillault
« Le cirque est intemporel. » Le constat est posé. Pour Alain André, alias, « Petit Gougou », maître de cérémonie depuis 23 ans au festival international de Monte-Carlo, l’art du cirque a quelque chose de divin. Alors que la 48ème édition se déroule du 16 au 25 janvier 2026, comment doit s’adapter quelque chose d’intemporel face à l’évolution du monde ? C’est la question que soulève cet expert du domaine. Pour celui qui interprète Monsieur Loyal sur la piste de Monte-Carlo, tradition et modernité ne sont pas forcément à mettre en opposition : « Le cirque a su s’adapter et a su évoluer au travers de toutes ces années. Que ce soit dans les structures, dans la mentalité des artistes et surtout au niveau technique. Il faut voir le matériel que l’on a désormais : on a des lumières qui peuvent faire un focus sur une balle uniquement. On a des systèmes de sons et lumières ultra-performants qui servent notre art et le mettent en lumière. »
De 250 cirques à la fin du XIXème siècle en France, il n’EN existe aujourd’hui plus que quatre en « dur » : à Amiens, Châlons-en-Champagne, Elbeuf et à Reims
Une perte de légèreté chez les Hommes ?
Le métier a évolué lui aussi. Clown pendant plus de vingt ans avant d’incarner le Monsieur Loyal du festival international de Monte-Carlo en 2003 (1), Petit Gougou explique : « Avant les clowns étaient bruyants. Ils faisaient de grands gestes, ils étaient très démonstratifs. Les choses ont changé, ce n’est plus la même chose. Le cirque évolue aussi avec son temps. » Oui mais… Pour celui qui a fait ses armes à travers plusieurs professions du cirque, et qui fut particulièrement connu à l’international en tant que clown muet, la modernité a tout de même apporté son lot de mauvais aspects. La première chose que cet artiste pointe du doigt, c’est « la perte de la magie des Hommes ». Pour celui qui se dit un amoureux des rires et de la légèreté, l’insouciance et la candeur ont laissé la place à un monde plus cartésien, « où plus personne ne croit en la magie. Que ce soit le père Noël ou les clowns, c’est la même chose. L’ancien temps semblait plus à même d’accueillir l’idée de la naïveté. Les gens se laissaient bercer. Aujourd’hui ils ont perdu cette naïveté qui leur permettait de s’évader ». Ce qu’il regrette notamment, c’est l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) qui « tue l’art et dans le même temps l’esprit humain. Les gens ne se laissent plus amuser par n’importe quoi. Or, c’est tout le secret de notre profession : on dit aux gens « amusez-vous, lâchez-vous » ». Il pointe du doigt l’importance de cette légèreté dans notre existence : « Rire ça fait du bien, c’est crucial. Qu’est-ce qu’une vie sans rire ? »

Un manque de professeurs du cirque
Il s’attache aux valeurs de « cet ancien temps », celui du début des spectacles du cirque, à la fin du XVIIIème siècle : « Il faut bien prendre conscience que le cirque n’avait pas changé depuis 1768, date de la naissance du spectacle de cirque, jusqu’aux années 1950. » Selon lui, c’est après la Seconde Guerre mondiale que le cirque a commencé à renier ses traditions, avec la fermeture de nombreux chapiteaux en « dur ». De 250 à la fin du XIXème siècle en France, il n’existe aujourd’hui plus que quatre cirques de ce type : à Amiens, Châlons-en-Champagne, Elbeuf, et à Reims. La majorité des spectacles sont désormais effectués par des troupes itinérantes. « Il faut se souvenir de ce que c’était. Les cirques étaient un signe d’opulence. Toute la société s’y retrouvait pour rire, pour passer du bon temps. C’était un lieu magique », raconte Alain André. En tout cas, il est difficile d’avoir des chiffres récents sur l’état du cirque en France, car ceux-ci sont mélangés dans les rapports du ministère de la culture avec les spectacles vivants de type théâtre, danse, comédie, marionnettes… Selon un rapport du ministère de la culture de 2022, l’État comptabilisait alors environ 500 compagnies de cirque françaises, pour 2 000 artistes. Ces chiffres regroupent le cirque traditionnel et le cirque contemporain. Mais depuis, la profession fait face à une pénurie de professeurs, notamment à la suite de la disparition du brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport (BPJEPS) mention « activités du cirque ». Cette formation a été supprimée en 2024. Depuis, 68 % des artistes émergents déclarent un besoin continu de se professionnaliser, selon le rapport 2025 de Circo Strada, un réseau professionnel français dédié au cirque contemporain et aux arts de la rue.
Le maître de cérémonie explique que le festival international de Monte-Carlo a su protéger cette tradition du cirque, notamment grâce à son créateur, le prince Rainier III (1923-2005) ou par la princesse Stéphanie qui occupe une place importante dans la réalisation actuelle
« Les enfants reprennent le flambeau »
Mais Alain André est optimiste. Il observe depuis quelques années un retour de l’aspect familial du cirque, et donc de l’autoformation : « Les enfants ne suivaient plus la voie de leurs parents qui étaient dans le cirque, mais ça revient. Les enfants reprennent le flambeau. » Cette idée semble se vérifier lorsque l’on se balade du côté de la loge des artistes. Beaucoup d’entre eux exercent en famille, à l’image des Alexis, qui sont clowns depuis six générations et dans le cirque depuis plusieurs centaines d’années [à ce sujet, lire notre article dans ce dossier spécial — NDLR]. Pour Alain André, l’amour du cirque se transmet et s’apprend. Il est donc crucial selon lui, en tant qu’aîné, de laisser son héritage aux jeunes générations : « C’est eux le cirque de demain, et on doit leur inculquer les valeurs si on ne veut pas que le cirque traditionnel se meurt. » Mais comment continuer à faire vivre le cirque traditionnel, dans un monde où le numérique est omniprésent, et où cette magie « s’efface », comme le redoute Alain André ? Pour lui, il faut continuer à puiser dans l’ADN même de l’art, c’est-à-dire « comprendre la culture du cirque, d’où il vient, son rôle et son histoire. C’est une véritable capsule temporelle que l’on doit protéger, comme un héritage de la culture ».

« Toucher les gens directement dans le cœur »
Amoureux de la poésie, cet artiste résume le cirque comme « un art magique qui doit continuer à vivre et continuer à émouvoir les gens. C’est pour cela que j’essaie de toucher les gens directement dans le cœur ». C’est notamment pour cette raison qu’il continue à officier comme Monsieur Loyal, le personnage qu’il interprète au festival international du cirque de Monte-Carlo. Pour lui, ce festival « continue de faire vivre cette même magie traditionnelle, tout en ajoutant les modernités techniques ». Le maître de cérémonie explique que le festival international de Monte-Carlo a su protéger cette tradition du cirque, notamment grâce à son créateur, le prince Rainier III (1923-2005) ou par la princesse Stéphanie qui occupe une place importante dans la réalisation actuelle. Il explique que « Monte-Carlo c’est la magie, c’est l’amour de ce beau métier qu’est le nôtre. C’est un lieu où notre art s’exprime librement. Avec l’appui de la princesse Stéphanie, le festival de Monte-Carlo encourage ce peuple sans écriture à mettre son talent en avant. » Alain André termine la discussion en expliquant que le cirque ne peut survivre qu’en se souvenant de pourquoi il a été créé et dans quel objectif : « Faire d’un lieu unique, un endroit où tout semble possible, et où les enfants comme les adultes, ont des étoiles dans les yeux. »
Lire la suite de notre dossier | Clowns depuis six générations, les Alexis incarnent la longévité à Monte-Carlo



