Dans Culture Sélection, Monaco Hebdo sélectionne pour vous le meilleur de la culture du moment. Retrouvez nos coups de cœur Blu-rays, livres, bandes-dessinées et musique.
Only The River Flows, de Wei Shujun
Choix. La ville chinoise de Banpo est le théâtre de trois meurtres. Le chef de la police criminelle, Ma Zhe, est chargé d’identifier le meurtrier. Only The River Flows nous plonge dans les années 1990, et, pour son troisième long-métrage, Wei Shujun en profite pour évoquer la situation politique et l’évolution économique de la Chine. Au-delà de l’enquête, qui d’ailleurs piétine, le réalisateur s’intéresse aux mutations de la société chinoise, et à l’introspection menée par Ma Zhe. Adapté d’une nouvelle de Yu Hua, Only the River Flows, a été présenté au festival de Cannes en 2023, dans la section Un certain regard. Il pleut souvent, l’ambiance est plombée et rendue plus pesante encore par la solitude et la nuit qui n’est jamais loin. Sans oublier des problématiques plus personnelles. L’épouse de Ma Zhe est enceinte, mais leur enfant pourrait naître handicapé. Faut-il le garder ou avorter ? La question du choix hante ce film brillant.
Only The River Flows de Wei Shujun, avec Yilong Zhu, Zeng Meihuizi, Tianlai Hou (CHI, 2024, 1 h 42), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (Blu-ray).
Terrifier 3, de Damien Leone
Subversif. Lorsque le premier Terrifier est sorti en 2016, c’était de manière assez confidentielle. Rien ne prédestinait ce film d’horreur à une suite, si ce n’est son humour ravageur et l’inventivité dont fait constamment preuve Art le clown (David Howard Thornton) en matière de violence et de cruauté gratuite. Nous avions aimé Terrifier 2 [à ce sujet, lire Culture Sélection publié dans Monaco Hebdo n° 1287 — NDLR], et cette suite ne déçoit pas. Cette fois, Art le clown se prend pour le père Noël, et commet une série de meurtres tous plus gores les uns que les autres. S’attaquer à Noël est un acte indiscutablement subversif, qui donne au film de Damien Leone une incroyable puissance. Interdit aux moins de 18 ans, Terrifier 3 piétine allègrement tous les rituels de Noël, avec un humour et une violence décuplée.
Terrifier 3 de Damien Leone, avec Lauren LaVera, David Howard Thornton, Jason Patric (USA, 2024, 2 h 05), 14,99 euros (DVD), 34,99 euros (Blu-ray 4K édition limitée), 45,99 euros (Blu-ray 4K steelbook). Sortie le 5 mars 2025.
Anora, de Sean Baker
Fée. Anora est le huitième film de Sean Baker et il lui a permis de décrocher la Palme d’or à Cannes, en mai 2024. On retrouve dans ce film quelques uns des thèmes qui lui sont chers, comme le statut social qui vous colle à la peau comme un chewing-gum, la société organisée par l’argent, et le sexe qui apparaît parfois comme un moyen d’exister, voire de survivre. Anora (Mikey Madison), une prostituée qui travaille à Brooklyn séduit Ivan (Mark Eydelshteyn), un riche client russe, qu’elle finit par épouser. Mais lorsque les hommes de main du père d’Ivan débarquent sans prévenir pour annuler à tout prix cette union, tout bascule. Après une première partie de film digne d’un conte de fée, la deuxième partie prend un malin à plaisir à tout déconstruire. Anora est un anti-Pretty Woman (1990). C’est aussi un film drôle, qui n’hésite pas à désacraliser le mariage, vu comme une transaction qu’il faut ensuite arbitrer, et même annuler.
Anora de Sean Baker, avec Mikey Madison, Mark Eydelshteyn, Yura Borisov (USA, 2024, 2 h 19), 19,99 euros (DVD), 24,99 euros (Blu-ray). Sortie le 12 mars 2025.
Diamant Brut, d’Agathe Riedinger
Télé-réalité. Le premier long-métrage d’Agathe Riedinger s’intéresse à ces jeunes femmes des classes populaires prêtes à tout pour être belles, chirurgie esthétique y compris. Ces femmes sont-elles victimes du poids du patriarcat ou ont-elles pris les commandes pour faire de la transformation de leurs corps un véritable atout ? Unique premier film sélectionné en compétition officielle à Cannes, Diamant Brut évoque, en périphérie de Fréjus, le parcours de Liane (Malou Khebizi), 19 ans, persuadée que son bonheur se trouve dans la télé-réalité, et l’argent qui en découle. Pour être choisie, elle continue à se transformer physiquement et à s’afficher sur les réseaux sociaux. Le film ne montre rien du monde que veut rejoindre Liane. Il se concentre sur les sacrifices et les blessures. Et il vise juste.
Diamant Brut d’Agathe Riedinger, avec Malou Khebizi, Idir Azougli, Andréa Bescond (FRA, 2024, 1 h 43), 19,99 euros (DVD), 19,99 euros (Blu-ray). Sortie le 18 mars 2025.
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Oscar Wilde – L’intégrale illustrée, d’Oscar Wilde
Audace. C’est un livre indispensable que propose les éditions Archipoche. L’intégrale illustrée de l’œuvre d’Oscar Wilde (1854-1900), publiées pour la première fois en langue française, ça ne se refuse évidemment pas. Seules ses contributions de critique littéraire ne figurent pas dans cet ouvrage de 838 pages. En 1891, son roman Le Portrait de Dorian Gray a fait scandale en Angleterre, avant que ce sulfureux écrivain irlandais ne soit condamné à deux ans de prison pour homosexualité en 1895, et qu’il purge cette peine dans la prison de Reading. Né à Dublin d’une mère poétesse et d’un père chirurgien, dans un milieu où culture et argent ne manquent pas, il apprend vite à manier l’audace et les extravagances. Du Fantôme de Canterville (1887), à Salomé (1893), en passant par L’importance d’être constant (1895), La Ballade de la geôle de Reading (1898) ou Le Crime de lord Arthur Saville (1887), cette intégrale offre une plongée passionnante dans l’œuvre d’Oscar Wilde.
Oscar Wilde – L’intégrale illustrée, d’Oscar Wilde (Archipoche), 838 pages, 35 euros.

L’Avenir, de Stéphane Audeguy
Culture. C’est la panique. Au Louvre, la célèbre Joconde se désagrège sous le regard médusé d’un touriste chinois. Comme une épidémie, le mal se répand à travers le monde, et, peu à peu, tous les musées du monde sont touchés par cette mystérieuse calamité qui détruit des œuvres irremplaçables. Le dernier tableau à disparaître, il n’y a pas de hasard, c’est L’Origine du monde (1866), de Gustave Courbet (1819-1877). Stéphane Audeguy nous plonge dans une dystopie, sans nécessairement s’attacher à résoudre l’énigme qu’il pose. Il s’intéresse davantage à baigner le lecteur dans un monde sans Joconde, où le président des Etats-Unis a pour nom Alejandro Gutierrez, et où l’Assemblée nationale est dirigée par une majorité fasciste. De chapitre en chapitre, Stéphane Audeguy enchaîne les personnages, et nous invite à repenser notre rapport à la culture.
L’Avenir de Stéphane Audeguy (Seuil, « Fiction & Cie »), 272 pages, 15 euros (format numérique), 21 euros (format « papier »).

Un seul œil, de Michèle Pedinielli
Nice. Depuis 2018, la romancière niçoise Michèle Pedinielli a publié quatre romans policier qui mettent en scène son héroïne Ghjulia « Diou » Boccanera qui vit à Nice, tout en ayant des racines en Corse et en Italie. Un seul œil constitue le cinquième titre de cette série. Il succède à Sans collier (L’Aube, 2023), qui se terminait sur un drame : Dan, le meilleur ami de Ghjulia Boccanera, plongé dans le coma. Mais est-ce qu’il a vraiment été victime d’un accident ? Que signifie cette lettre de menace anonyme, et pourquoi sa galerie a-t-elle été vandalisée ? Un seul œil déploie son récit dans les rues de Nice, et se révèle plus angoissant que ses prédécesseurs. L’autrice questionne le temps qui passe et qui nous échappe irrémédiablement, tout en portant un regard critique sur la métamorphose de Nice à marche forcée, à coups de pelleteuses et d’énormes chantiers qui se succèdent indéfiniment.
Un seul œil, de Michèle Pedinielli, (L’Aube, « Noire »), 288 pages, 14 euros (format numérique), 18,90 euros (format « papier »).

Un autre Toulon, de Laurent Lolmède
Périgueux. Un autre Toulon n’est pas une BD sur Toulon. L’auteur, Laurent Lolmède, épaulé par Isabelle Merlet à la couleur, s’est intéressé au quartier du Bas-Toulon, une zone un peu excentrée de Périgueux. Accompagné par accompagné d’une exposition au musée d’Art et d’Archéologie du Périgord qui s’est déroulée du 7 octobre 2024 au 7 janvier 2025, ce roman graphique a été conçu de 2022 à 2024. Laurent Lolmède s’est littéralement immergé dans ce quartier, pour en dessiner ce qui en fait l’essence : les rues bien sûr, mais aussi les façades, et les visages des habitants de cette aire d’habitation. Il a aussi beaucoup échangé avec eux, et le résultat est là : une BD qui parvient à déployer une réelle profondeur au cœur d’une vie ordinaire de quartier, tout en révélant cette humanité que l’on croit parfois envolée.
Un autre Toulon de Laurent Lolmède (Ouïe/Dire), 84 pages, 25 euros.

Moi je, Quarantaine, d’Aude Picault
Autofiction. Et de trois. Après Moi je (2005) et Moi je et cætera (2007), Aude Picault publie une suite à ces BD, dans lesquelles elle met en scène son quotidien. Il s’est écoulé vingt ans depuis le premier tome, et c’est une autofiction que propose l’autrice, aujourd’hui âgée de 45 ans. Cette fois, elle nous raconte ses doutes face à l’inspiration qui la fuit, parfois. Elle évoque aussi son trépidant, et souvent épuisant, rôle de mère confrontée aux incompréhensions de son compagnon, trop souvent captivé par des matches de foot. Plutôt que de livrer un seul récit, Aude Picault enchaîne, avec bonheur et beaucoup d’humour, d’amour aussi, des anecdotes qui font mouche. Ecoanxiété, questions sur la mort, « Je vais ménopauser et je vais mourir » écrit-elle, Aude Picault n’évite pas les angoisses liées à la quarantaine, notamment par rapport au monde qu’elle laissera à sa fille. Ce qui permet à Moi je, Quarantaine de joliment alterner le rire et les interrogations sur le temps qui passe.
Moi je, Quarantaine d’Aude Picault (Charivari/Dargaud), 124 pages, 19,50 euros.
Blindness, The Murder Capital
Délice. Les Irlandais de The Murder Capital sont de retour, avec un troisième album très réussi. Après When I Have Fears (2019) et Gigi’s Recovery (2023), le groupe du chanteur James McGovern n’a pas traîné pour nous proposer une suite passionnante. Blindness (2025) comporte 11 titres enregistrés à Los Angeles avec John Congleton, qui était déjà présent pour Gigi’s Recovery. L’ouverture de ce nouveau disque est assurée par un retour aux sources, avec Moonshot, un morceau très post-punk. Plus lent, mais tout aussi efficace, Words Lost Meaning est porté par une ligne de basse qui marque dès la première écoute. Un peu plus loin, Love of Country est un morceau qui sait prendre son temps. Emmené par la voix grave de James McGovern, il se construit peu, avec des cordes d’abord, et avec une batterie ensuite. Plus doux, Swallow est un morceau très immersif, presque contemplatif, dans lequel on se perd avec délice.
Blindness, The Murder Capital (Human Season Records), 13,99 euros (CD), 23,99 euros (vinyle).
Playing/Praying, Kompromat
Energie. Le duo composé de Vitalic et de Rebeka Warrior nous gratifie d’un deuxième album qui penche avec joie avec l’Electronic Body Music (EBM). Taillé pour enflammer les dancefloors, Playing/Praying est une ode à la fête. Membre de Sexy Sushi et de Mansfield. TYA, Rebeka Warrior a expliqué aux Inrocks son retour à Kompromat ainsi : « J’étais en pleine phase Mansfield. TYA, à la fois mélancolique et suicidaire, et j’avais envie de revenir à ce genre de musique. Le timing était idéal. On a commencé à travailler ensemble, le premier morceau qu’on a fait en français ressemblait à du mauvais Alizée. » Après Traum und Existenz (2019), et après s’être définit comme « un projet néo-post punk appelant à prier sur le dancefloor », Kompromat a dégainé ce nouveau disque avec un irrésistible premier single I Let Myself Go Blind rempli d’énergie. Pour ce disque, Rebeka Warrior a fait appel à Vimala Pons, Rahim Redcar, Farah et Sonia DeVille. Les influences de Einstürzende Neubauten et de DAF ne sont jamais loin, et c’est tant mieux.
Playing/Praying, Kompromat (Warriorecords), 13,99 (CD), 24,99 (vinyle).
Nox Anima, Scratch Massive
Emotions. Après Enemy & Lovers (2003), Time (2007), Nuit de Rêve (2011) et Garden of Love (2018), le duo Maud Geffray – Sébastien Chenut revient enfin avec un nouvel album aussi brumeux que captivant. On pense à Nuit de Rêve, et à ses titres comme le sublime Paris (2018) avec la voix de Daniel Agust, Closer (2018), avec Chloé, ou Take Me There (2018) avec Jimmy Sommerville, dont Nox Anima pourrait être un prolongement. Cette fois, les invités sont Yelle sur le poignant Des Choses et Jeanne Added sur You Can’t Hide. Nightfall ouvre superbement ce disque, susurré par Maud Geffray, et se place comme la bande son d’un film imaginaire, au romantisme sombre. On The Edge, Call The Mystery, Sakura, ou le très beau Dreamers, l’invitation à la rêverie est partout. Les 11 titres de Nox Anima sont assez lents, pour mieux laisser la place aux mélodies, au voyage, et aux émotions qui sont nombreuses à l’écoute de ce qui est tout simplement le meilleur album de cet hiver 2025.
Nox Anima, Scratch Massive (Bordel Records/Believe), 13,99 (CD), 24,99 (vinyle).



