Derrière l’image bétonnée de la principauté se dissimule un autre Monaco, celui du passé. Les spécialistes y estiment les premières traces humaines autour de 200 000 ans avant J.-C.. Preuves de leur passage dans la cité-État : les vestiges laissés dans leur sillage, notamment dans les grottes qu’abrite le territoire monégasque.
Sous l’épaisse couche de béton qui recouvre les 2,1 kilomètres carrés de la principauté se cachent des mystères encore bien gardés. Révélées dès la fin du XIXème siècle, les traces de vies anciennes à Monaco continuent de fasciner les archéologues contemporains. Si le mystère n’est pas pleinement percé sur la vie en principauté au temps du paléolithique, des générations entières de scientifiques se sont succédées pour tenter d’y voir plus clair. On retrouve les traces des premières fouilles en 1890 dans la grotte des Spélugues, une cavité de 30 mètres de long sur 1,90 mètre de large et deux mètres de hauteur. Découverte par hasard, cette grotte, située à 35 mètres au-dessus du niveau de la mer, s’est révélée être d’une richesse archéologique et anthropologique certaine.
Les premières découvertes
En son sein, les scientifiques de l’époque ont retrouvé un fragment humain daté, a posteriori, entre 1504 et 1420 avant J.-C.. À l’intérieur, les responsables de fouilles ont découvert des restes de faune, de la céramique, ainsi qu’un outil lithique, c’est-à-dire un outil en pierre. La découverte semblait cacher tant d’énigmes que le gouvernement monégasque a ordonné, au moment où la grotte devait disparaître sous l’élargissement d’une tranchée de chemin de fer, de « recueillir avec soin tout ce que la grotte renfermait. C’est ainsi qu’a été envoyée au musée de Monaco la collection préhistorique » (1). Ce passage révèle l’intérêt, déjà présent à l’époque, pour la connaissance du passé monégasque. Et c’est notamment un prince qui incarne ce mouvement grandissant envers ceux qui autrefois, habitaient ces terres du sud de la France. Il s’agit du prince Albert Ier (1848-1922). Cette passion est facilement traçable, tant les sources écrites qui le citent dans le domaine de l’anthropologie sont nombreuses. Mais un écrit en particulier se détache. Il s’agit du rapport sur le treizième congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistorique. Dans la mouvance internationale du questionnement autour de nos origines qui a secoué les cercles scientifiques et élitistes des XVIIème, XVIIIème et XIXème siècle, l’archéologie prend un virage important lors de la seconde moitié du XIXème siècle. Cette science, souvent mise de côté, notamment pour son rapport conflictuel avec la religion, a le vent en poupe à la fin du XIXème siècle. Tous les deux ans, depuis 1872, un congrès est organisé. Il réunit en son sein, des spécialistes du monde entier, des politiciens et des décideurs. Objectif : améliorer les conditions de la pratique de l’archéologie et donner une direction aux recherches effectuées partout dans le monde. En 1906, c’est au tour de Monaco d’accueillir ce congrès international, avec, en tant que protecteur, le prince Albert Ier [à ce sujet, lire notre encadré Monaco coeur de l’archéologie mondiale en 1906, par ailleurs — NDLR].

Des fouilles de plus en plus nombreuses
Ce congrès met en son centre, la place de Monaco, et donc de ses sous-sols et de ses grottes. Des lieux qui, dès la fin du XIXème siècle, semblaient contenir des richesses étonnantes. On retrouve cette ruée vers la connaissance pour la grotte des Bas-Moulins, qui se situe à proximité de la place des Moulins. On est alors en 1898, et dans le jardin d’une villa, le propriétaire des lieux, un certain monsieur Imperty, effectue des travaux. Lors du chantier, cet homme découvre un ossuaire, dans une grotte dont l’entrée était camouflée par de la terre. Dès lors, il suspend ses activités, et il fait venir le gouvernement princier. Albert Ier décide, à ses frais, de faire fouiller la grotte pendant un mois, du 14 novembre au 17 décembre 1898. Pour l’occasion, il fait venir l’un des plus grands paléoanthropologues de l’époque, un certain René Verneau (1852-1938), qui sera d’ailleurs membre du congrès de 1906 à Monaco. L’ensemble des pièces découvertes sont alors transportées dans un musée. Un siècle plus tard, une étude complète des éléments rapportés révèlera la présence de deux ossements humains, datés avec la technique du carbone 14 : « Le premier, un fragment de temporal droit à 2710-2564 avant J.-C., soit le néolithique final, le second un fragment de maxillaire d’un individu âgé de 1878-1664 avant J. C., soit l’âge du bronze ancien. » Mais malgré l’absence, à l’époque, d’outils de datation précis, le prince Albert Ier et les spécialistes d’alors comprennent que les ossements relèvent d’une époque lointaine, ce qui place ainsi Monaco au rang de terre archéologique d’importance.
Le gouvernement princier et plusieurs historiens se sont intéressés au rôle de Monaco pendant l’Antiquité. Ville portuaire grecque portant le nom de Monoïkos, elle est citée notamment dans les écrits de Hécatée de Milet, historien et géographe grec né vers 550 avant J.-C. et mort vers 475 avant J.-C.

Comprendre les animaux pour comprendre l’Homme
Si l’Homme a toujours été au centre des recherches et des questionnements des scientifiques, une autre science a pris de l’importance au fil du temps, une science qui se couple avec l’anthropologie. Elle permet de comprendre, au-delà de la condition humaine, l’ensemble du milieu naturel dans lequel les humains de l’époque vivaient, et le lien qu’ils entretenaient avec la faune. Cette science, c’est l’archéozoologie. Sur le site de l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP), on peut lire une définition de cette pratique : « De la préhistoire à nos jours, l’Homme a toujours entretenu avec l’animal une relation étroite et complexe. L’archéozoologie s’intéresse aux nombreux aspects de cette relation : art de la chasse, domestication, pastoralisme, goûts alimentaires, etc. ». Cette pratique scientifique est au cœur des interrogations des Hommes sur l’histoire de la principauté dès le début du XXème siècle. C’est au beau milieu de la Première Guerre mondiale, en 1916, que Albert Ier missionne le chanoine de Monaco Léonce de Villeneuve (1858-1946), également archéologue et paléontologue, de fouiller la grotte de l’Observatoire. Son entrée se situe à l’extrémité ouest de l’actuel Jardin exotique. Dans cette cavité, dont le prince devinait l’entrée depuis son palais, se trouve un ensemble faunique d’une extrême richesse. Fouillée de 1916 à 1920, puis de 1982 et 1987 par le préhistorien, écrivain et lexicographe monégasque Louis Barral (1910-1999) et la préhistorienne et lexicographe monégasque Suzanne Simone, la grotte de l’Observatoire connaît actuellement une troisième phase de fouilles, lancées en 2016 par Olivier Notter. On peut lire dans le bulletin du musée d’anthropologie de Monaco que « l’étude globale des carnivores concerne près de 640 restes correspondant à près d’une quarantaine d’individus ». Dans cette grotte en forme de piège, on retrouve douze espèces carnivores, classées par ordre d’abondance : loup, léopard, ours des cavernes, lynx, dhole ou chien sauvage d’Asie, renard roux, chat sauvage, hyène des cavernes, ours brun, renard polaire, lion, et putois. Côté faune herbivore, ce sont surtout des restes de bouquetin qui ont été retrouvés. Mais, sans rentrer dans les détails de la composition de cette grotte, cela prouve une chose aux yeux des spécialistes : « Ici ont vécu les carnivores, les herbivores et les hommes, sur un seul et même territoire », selon Olivier Notter, responsable des fouilles.

Le Monaco de l’antiquité, entre Grèce et Rome
Ces restes appartiennent au Monaco du paléolithique. Mais que savons-nous du Monaco antique ? Existe-t-il des traces connues, et répertoriées, des activités en principauté à cette époque ? Oui, car le gouvernement princier et plusieurs historiens se sont intéressés au rôle de Monaco pendant l’Antiquité. Ville portuaire grecque portant le nom de Monoïkos, elle est citée notamment dans les écrits de Hécatée de Milet, historien et géographe grec né vers 550 avant J. C. et mort vers 475 avant J.-C.. C’est à travers son œuvre principale, la Périégèse, comprenez « tour de la terre », qu’il a entrepris de visiter le monde, alors connu du point de vue occidental de l’époque : l’Asie, la Libye et l’Europe. C’est dans cet écrit que l’on retrouve la première trace écrite de Monaco, dans une toute petite ligne : « Monoïkos, ville de Ligystique (2). » Selon les derniers rapports connus, notamment ceux de l’historien Padrino Fernandez qui a étudié les pièces de monnaie retrouvées à Monaco, les spécialistes estiment que le pic de l’activité du port grec de Monoïkos se situe vers 300 avant J.-C.. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. D’un port grec, Monaco se mue en port romain, puisqu’il est conquis au IIème siècle avant J.-C.. Selon le gouvernement monégasque, Monaco constituait alors « un abri essentiel sur la route maritime reliant l’Italie à la province narbonnaise et jusqu’à l’Hispanie, que l’armée romaine partit conquérir en 137 avant J. C., et César (100 avant J.-C. – 44 avant J.-C.), lui-même, serait venu à Monaco en 50 avant J.-C.. » Cette présence de Jules César à Monaco est notamment relayée par l’écrivain Virgile (70 avant J.-C. – 19 avant J.-C.), dans l’un de ses écrits, où on peut lire à propos de César : « Descendant du rempart des Alpes et de la forteresse de Monoecus. » Outre les écrits, les sources archéologiques sur la période représentent, sans nul doute, une importante réserve de connaissances.

dans la grottes de l’Observatoire. © Musée d’Anthropologie préhistorique de Monaco
Une richesse qu’il reste à découvrir
Si cette période est encore mal connue à Monaco, notamment du fait que les restes demeurent enfouis, il existe quelques exemples sur le potentiel de mémoire que nous avons sous les pieds. Pour cela, il faut voyager à la date du 2 octobre 1913, dans le quartier des Moneghetti, où une grotte livre son passé. Dans un ensemble de sépultures, les archéologues découvrent des ossements humains, un vase en bronze, une lampe en argile, un petit couteau en bronze, un poids de tissage, un disque, un vase en bronze, des débris de parfum, une monnaie antique, et une plaque de marbre contenant le nom de « Blattinia Valeria », une femme. Selon le musée d’anthropologie, « de nouveaux programmes spécifiques méritent d’être relancés sur cette période de l’Histoire qui s’étend sur plus d’une dizaine de siècles à Monaco ». On sait notamment que cette ville-État contient de nombreuses nécropoles, cachées sous ses couches du présent. Un jour, ces ensembles de tombes seront appelés à sortir de terre pour révéler leurs secrets. Tout comme les différentes épaves antiques retrouvées dans le port de Monaco, que ce soit au cœur du port Hercule, au large de l’ancien tir au pigeon qui a été inauguré en 1872, ou bien à la sortie du port de Fontvieille. Ces épaves seront d’ailleurs au centre d’un programme futur du musée d’anthropologie de Monaco. Si le lien entre l’Homme et Monaco semble s’être établi il y a plus de 200 000 ans, les arcanes du temps conservent de nombreux mystères qui, grâce à la science, et notamment l’archéologie, se livreront un jour, au regard des générations futures.
Congrès : Monaco, cœur de l’archéologie mondiale en 1906
Dans le compte rendu écrit de ce congrès qui s’est déroulé en 1906, on retrouve des noms bien connus à l’époque, dans le domaine scientifique : Albert Gaudry (1827-1908), les archéologues Émile Cartailhac (1845-1921) et Édouard Piette (1827-1906), le paléontologue Marcellin Boule (1861-1942), ou encore l’anthropologue René Verneau (1852-1938). Uruguay, Suède, Mexique, Allemagne… Des centaines de spécialistes, issus de 23 pays différents, se sont retrouvés à Monaco en 1906, pour discuter de plusieurs thématiques, faisant de Monaco, le temps d’un instant, la capitale mondiale de l’archéologie et de l’anthropologie. Divisé en deux parties, ce congrès a fixé l’importance du territoire monégasque en termes de recherches. Dans ce compte-rendu, on peut notamment lire que les chercheurs ont étudié ensemble, la thématique suivante : « La préhistoire dans la région de Monaco. »
Datation : Le carbone 14, clé du savoir temporel
Réalisée pour la première fois en 1949 par le chimiste américain Williard Frank Libby (1908-1980), la datation au carbone 14 est aujourd’hui un outil essentiel dans le domaine de l’archéologie. Son fonctionnement est à la fois simple et complexe. Il repose sur le calcul de la radioactivité du carbone 14 contenu dans les restes découverts. Cet élément radioactif est présent dans l’atmosphère de notre planète, et il est ingéré par tout organisme vivant sur Terre. Étant donné que la radioactivité du carbone 14 décroît à un rythme parfaitement régulier, les scientifiques s’en servent pour dater une découverte. La seule limite de cette technique est la précision de la datation au-delà de 50 000 ans. Les laboratoires utilisent donc d’autres techniques pour les restes qui sont plus anciens.
1) On retrouve ce passage dans le registre des casemates, contenu dans les archives privées du musée d’anthropologie préhistorique.
2) Nom de la province grecque de l’époque. Elle deviendra la Ligurie, sous l’Empire romain.
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