Fouillée une première fois entre 1916 et 1920, la grotte de l’Observatoire est de nouveau au centre d’une campagne de fouilles depuis 2016. À la tête de ce programme, on trouve Olivier Notter, archéologue de carrière et chargé de recherche au musée d’anthropologie préhistorique de Monaco. Dans cet espace hors du temps, les archéologues fouillent le passé de la principauté pour en construire un récit. Reportage.
Un trou béant s’ouvrant sur la mer Méditerranée. D’un côté l’infinité du bleu azur, et, de l’autre, la noirceur, inquiétante, mais pleine de surprise. Le contraste est saisissant et le lieu hypnotique. Les pieds dans des bottes et des seaux vides à la main, Olivier Notter se tient droit devant cette cavité impressionnante qui porte le nom de grotte de l’Observatoire. À gauche on aperçoit le chantier du nouvel hôpital de Monaco, à droite se tient le Jardin exotique, et, face à l’entrée, on peut voir le palais princier, brillant sous un soleil de plomb. Casque en place, lumière frontale vissée sur la tête et outils dans le sac, Olivier Notter est prêt à descendre, une nouvelle fois, dans ce qu’il appelle son « terrain de jeu ». Mais, comme tout bon archéologue, la passion pour l’histoire n’est jamais très loin. Avant de s’élancer, le chargé de recherche au musée d’anthropologie préhistorique de Monaco montre du doigt l’horizon, tout en remontant le temps : « Albert Ier(1848-1922) voyait l’entrée de la grotte depuis son palais. Il a demandé à ses équipes d’aller voir ce qu’elle cachait. »

À chaque époque sa manière de fouiller
Avant l’existence du Jardin exotique, l’accès à la cavité était très complexe, notamment parce que l’entrée est bouchée par des milliers de mètres cubes de terre. Puis, en 1916, la création du Jardin exotique a commencé, et la terre déblayée a facilité les choses. Une fois la grotte ouverte, le gouvernement monégasque a entrepris d’y créer un grand bassin. Lors des travaux, les premiers restes d’animaux sont apparus. S’en est suivie une période de fouille, toujours sous l’impulsion du prince, et ce, jusqu’en 1920. Ce sera la première d’une série de trois fouilles : une seconde s’est déroulée de 1982 à 1987, et une troisième a été lancée en 2016. Elle est toujours en cours. « Vous êtes dans un site qui mêle les pratiques de trois périodes archéologiques. La manière de fouiller de Léonce de Villeneuve (1) (1858-1946) en 1916 est loin d’être la même que la nôtre. Il allait beaucoup plus vite, et il prenait moins de pincettes », raconte Olivier Notter. Et que reste-t-il des fouilles de cette époque ? « Dans nos archives, nous avons toute une série de documents qui datent de cette période. » Autre témoin des premiers travaux : cette grande entrée déblayée, qui invite le visiteur a plonger vers les abîmes. Dès les premiers pas dans ce massif calcaire, le passé refait surface, omniprésent, collant à chaque pierre visible : « Vous voyez, là où l’on marche, c’est le site des premières fouilles. Ils ont tout enlevé sur vingt mètres de hauteur. » Après quelques pas, Olivier Notter s’arrête. Il fixe un gros bloc suspendu : « Ici, à 100 mètres d’altitude, on a un bloc issu d’un dépôt marin. On sait donc que la mer était présente à cet endroit, il y a environ un million d’années. » Autres témoins de cette époque où la mer était présente : les oxydes de fer et de manganèse, visibles sur les roches.

« À cette époque, ce sont surtout des haltes de chasseurs »
Mais si les parois de la cavité témoignent d’un passé lointain, la terre qui était présente à cet endroit a déjà livré ses secrets, puisqu’elle a été étudiée lors des premières fouilles. La logique des grottes s’impose : les sédiments et les restes des animaux ou des humains sont plus anciens vers le fond de la grotte qu’à sa surface. Et ce, pour la simple et bonne raison que plus le temps passe, plus les sédiments de sable, de terre, et de corps en putréfaction s’accumulent pour former une couche, sur laquelle les générations suivantes évoluent. « Vous êtes ici sur le lieu des premières fouilles, qui datent du paléolithique supérieur, on est entre 45 000 et 20 000 ans avant J.-C.. À cette époque, c’est surtout des haltes de chasseurs. » Tout en s’enfonçant dans la grotte, la machine à remonter le temps fait son œuvre et les millénaires défilent. Quelques mètres plus bas, ce sont les traces d’un passage « furtif » de l’homme de Neandertal qui ont été repérées : « On a retrouvé, en tout et pour tout, 40 outils de cette période du paléolithique moyen, ainsi que des restes de bouquetins », confie Olivier Notter. Puis, il ajoute : « Quand je parle d’un passage rapide et furtif de l’Homme, on est sur quelques dizaines de milliers d’années, entre 150 000 et 40 000 ans ».

À cette époque, le lieu est un refuge de bouquetins qui « attirent les carnivores, puis les Hommes ». Et les traces se révèlent même plus anciennes puisque, dans ce qu’il appelle « son aire de jeu », cet archéologue est en train de fouiller une zone particulièrement surprenante. Suspendu au-dessus du vide et maintenu par une planche de bois solide, il éclaire une paroi avec sa lampe frontale : « Ici il y a un galet, vous voyez, au centre de ma lumière, et un autre là. C’est assez unique au monde. On a retrouvé ici 150 éclats de galets, 150 galets et un biface [un outil préhistorique — NDLR] datant de 250 000 à 200 000 ans. » Trace les plus anciennes des occupations humaines à Monaco, ces galets servaient à percuter, à frotter ou à creuser, et « toute l’idée des fouilles est de comprendre ce que ces gens étaient venus faire ici ».

« Ça, c’est une molaire de bouquetin, et tiens, un plexus de bouquetin, ici »
Tout en expliquant l’histoire du lieu, l’archéologue continue de descendre dans la cavité, par une voie unique, servant l’été aux nombreux touristes qui viennent visiter les lieux. Alors que la lumière naturelle est rapidement chassée, c’est bientôt la lumière artificielle qui prend le relais. Dans cet endroit, qui a uniquement connu l’obscurité pendant des millénaires, c’est aujourd’hui la lumière des lampes qui régit son quotidien. Et c’est sous un ensemble lumineux que s’arrête ce spécialiste. En douceur, il pose ses affaires sur le sol et il descend une marche de terre. L’espace est creusé à même la terre et il se révèle exigu : « Faites attention où vous posez les pieds. Ne marchez pas sur les coupes verticales, ou sinon tout s’effondre, et on a de la faune encore. » Les quelques mètres carrés se révèlent d’une richesse impressionnante. Les os pullulent et chaque centimètre carré semble contenir un reste. « Ça, c’est une molaire de bouquetin. Et tiens, un plexus de bouquetin, ici. » Alors que la fouille du jour n’a pas commencé, les éléments révélés lors des dernières séances apparaissent sur le sol, dans un état de conservation particulièrement bon. Cet état de conservation est lié à la terre de la grotte. Elle y est particulièrement vaporeuse, c’est-à-dire non tassée. « Sur les sites archéologiques, ce n’est pas toujours facile d’avoir de la faune bien conservée, explique Olivier Notter. Mais, dans cette grotte, c’est exceptionnel. On a même les cartilages osseux qui sont conservés. » Les restes y sont si omniprésents, que les pieds ont du mal à se frayer un chemin dans ce qui ressemble à un sanctuaire d’animaux morts.

« Depuis 200 000 ans, tu es le premier humain à fouiller la terre que tu grattes »
Un peu plus loin, Olivier Notter prépare la fouille du jour. Penché au-dessus d’une boîte, il en sort des cahiers, des règles, des mètres, des niveaux, ainsi que des curettes chirurgicales : un outil fin utilisé dans la chirurgie dentaire. « C’est petit, c’est précis et c’est ce dont nous avons besoin », souffle-t-il. D’un geste de la main, il transmet son kit à Vladimir Stephanoski, étudiant en licence anthropologie à Nanterre, qui effectue sa première fouille. « C’est une chance incroyable. En cours, je ne vois que le théorique et j’avais envie de m’initier à la pratique. » D’un ensemble de gestes doux et lent, cet étudiant secoue la brosse sur le sol, pour balayer la terre volatile. Une fois terminé, il commence la fouille avec un outil de dentiste. Sa mission ? Faire une coupe stratigraphique. Pour cela, il prend un outil, se place en bordure de la petite parcelle de fouille, et il coupe délicatement les bords, pour en dégager les différentes couches des époques qui se sont succédées. « En archéologie c’est primordial de repérer les différentes couches sur un lieu de fouilles, pour comprendre où on se situe dans le temps », explique Olivier Notter.

Vladimir Stephanoski s’attèle à sa tâche avec délicatesse, peut-être un peu trop au goût du chargé de recherche au musée d’anthropologie préhistorique de Monaco, qui l’observe : « Vladimir, je vais te donner un conseil qui marche autant dans l’archéologie que dans la vie : prends des risques, mais arrête-toi dès que tu vois que tu fais des bêtises. » L’archéologue se penche au-dessus de son apprenti du jour, et, tout en éclairant les os qui sortent de la terre, il lance : « Depuis 200 000 ans, tu es le premier humain à fouiller la terre que tu grattes. » Les yeux fixés sur l’os en question, Vladimir Stephanoski reprend son travail : « C’est dingue de se dire ça. J’ai l’impression que le temps est là, juste devant moi, que je peux presque toucher les animaux et les humains de cette période. » L’émotion est palpable pour ce jeune homme, à l’aube de sa vingtaine, qui, voudrait plus tard être archéologue spécialité sans l’archéothanatologie (2). Et il ne tarde pas à découvrir un os, qui se dégage de sa coupe : « Ce n’est pas un os, c’est un bout de corne de bouquetin. » Après une analyse de quelques secondes seulement, Olivier Notter reconnaît tout de suite le reste animal qu’il a sous les yeux : « Forcément, les réflexes ce sera sur le terrain que tu vas les construire. C’est à force de fouiller que ton expérience va se faire, Vladimir. »
Plus de cent ans après sa découverte, ce lieu continue de garder de nombreux mystères, qui n’attendent qu’une main d’expert pour être dévoilés. « Je n’en verrai pas la fin et ma tâche sera transmise à un autre », sourit Olivier Notter, en remontant les escaliers, des seaux pleins de terre dans les mains

Os, dents, mandibules…
Au fur et à mesure que les heures passent, les seaux se remplissent de terre, et les restes d’animaux paraissent foisonner dans cet espace de quelques mètres carrés. La richesse de la faune présente est « particulièrement riche » selon l’archéologue. Tibias, os de bouquetin, dentition animale, coprolithes [des excréments fossilisés — NDLR], os d’oiseaux, mandibules de rongeurs… La liste est longue. Toute la question est désormais de savoir, pourquoi, les animaux se sont retrouvés là. Pour Olivier Notter, la raison est simple. La région était propice à la vie animale, et notamment au développement du bouquetin. Entre mer et montagne, dans une nature omniprésente, l’animal semblait prospérer : « 80 à 90 % des os qu’on a étudiés sont des os de bouquetins. On sait que cette grotte était comme un refuge pour eux. Ils y vivaient et ils y mourraient. » La grotte de l’Observatoire a donc été un refuge pour animaux végétariens, un lieu de chasse pour carnivores et un lieu de vie et de halte pour l’homme de Neandertal, puis pour l’Homo sapiens. Ces secrets ont été révélés par l’archéologie, petit à petit, au rythme des fouilles. Plus de cent ans après sa découverte, ce lieu continue de garder de nombreux mystères, qui n’attendent qu’une main d’expert pour être dévoilés. « Je n’en verrai pas la fin et ma tâche sera transmise à un autre », sourit Olivier Notter, en remontant les escaliers, des seaux pleins de terre dans les mains. Derrière lui, les lumières s’éteignent et la grotte plonge à nouveau dans l’obscurité. Les bruits des voitures deviennent plus clairs, les structures de béton apparaîssent, la déambulation des humains semble infinie. Jamais le contraste entre le passé silencieux et l’effervescence du présent ne semble avoir été aussi prononcé, révélant par la même occasion, l’importance d’un autre Monaco, celui qui attend patiemment sous terre, qu’un(e) archéologue vienne le découvrir.

Grotte de l’Observatoire : un site-école
Chaque semaine, le chargé de recherche au musée d’anthropologie préhistorique de Monaco, Olivier Notter, emmène avec lui des bénévoles, pour procéder à la fouille de la grotte de l’Observatoire. L’objectif est simple : « Permettre à des personnes qui ne sont pas archéologues, de vivre leur passion pour cette pratique. » Ici, ce sont des fonctionnaires, des étudiants, des retraités ou des chefs d’entreprises qui viennent, sur leur temps libre, fouiller aux côtés de ce professionnel. Antoine Bienenfeld, salarié de l’Académie Rainier III est bénévole depuis mi-juin 2025 : « Avant même de vouloir faire de la musique, mon métier, je rêvais de devenir archéologue. Le fait de pouvoir pratiquer cela est exceptionnel pour moi. Je me rends compte de la précision et de la patience que cela nécessite. J’ai énormément de choses à apprendre et j’ai déjà hâte d’y retourner », glisse-t-il, à la sortie d’une matinée de fouille. Ces sessions sont accessibles à tous. Les inscriptions sont à faire auprès du musée d’anthropologie de Monaco.

Olivier Notter : « Nous ne sommes pas des voleurs de trésors »
En quoi consiste le métier d’archéologue ? Le chargé de recherche au musée d’anthropologie préhistorique de Monaco, Olivier Notter, estime que « grosso modo, le rôle de l’archéologue, c’est de détruire le site, puisque quand on creuse, on détruit. Mais, en même temps qu’il détruit, l’archéologue doit être capable de prendre toutes les données pour pouvoir reconstituer ce site. Nous ne sommes pas des chasseurs de trésors. Eux font un trou et ils volent ce qu’il s’y trouvent. En archéologie, on se doit de pouvoir replacer dans l’espace tout ce que l’on découvre. Quand on arrive sur un site archéologique, il faut s’imaginer tous les objets qui apparaissent dans la terre, dans leur position initiale. C’est ce lien entre les différents objets présents par couche qui va expliquer ce qu’il s’est passé à telle ou telle période. On réfléchit donc en permanence en trois dimensions. »
1) En 1916, Léonce de Villeneuve (1858-1946) a été chargé des fouilles de la grotte de l’Observatoire. Chanoine de Monaco et archéologue, il s’en occupera jusqu’à la clôture des fouilles, en 1920.
2) Spécialité qui étudie les différents aspects biologiques, sociologiques et culturels de la mort dans les populations anciennes.
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