Il y a presque 50 ans, en 1976, la première aire marine protégée urbaine du monde voyait le jour à Monaco, dans le quartier du Larvotto. Cinquante ans plus tard, si cet espace existe toujours, il s’est depuis exporté dans d’autres zones de la côte monégasque. Au premier plan des questions du changement climatique, ces aires marines protégées permettent aux chercheurs de mieux comprendre le fonctionnement de la faune et de la flore présentes dans les eaux de la principauté.
Plus de 60 000 travailleurs quotidiens, une activité économique débordante, des travaux, des grues, des voitures, des scooters, des yachts… Sur deux kilomètres carrés, Monaco concentre une activité gigantesque. Et pourtant, à 25 mètres de profondeur, un autre visage de la principauté se révèle. Dans une danse effrénée, des centaines de poissons tournent autour d’un bloc de 300 tonnes. Composé d’enrochements naturels, la structure, déposée en 1977, était à l’époque, le premier récif artificiel dans les eaux de la principauté. Quarante-huit ans plus tard, le réseau s’est métamorphosé avec la construction de nombreux autres projets de récifs installés en mer. 1977, 1983, 1989, 2000, 2017 : A chaque décennie son nouveau lot de structures. Cachée du regard de tous, la vie se développe. La faune et la flore marine se sont installées au cœur de ces structures, qui sont devenues de véritables sanctuaires. A la tête de ces projets : l’association monégasque pour la protection de la nature (AMPN), créée en 1975. « Cela nous permet de suivre l’évolution des populations sur plusieurs générations. Certains d’entre eux, notamment les mérous, ont développé un caractère sédentaire », explique la directrice de cette association, Jacqueline Gautier-Debernardi.
De nouveaux récifs artificiels qui fonctionnent
La dernière pose remonte à 2017, avec un nouveau type de structure : des récifs artificiels de nouvelle génération. Au total, ce sont six récifs de 2,5 tonnes chacun, qui ont été immergés à 30 mètres de profondeur dans l’aire marine protégée du Larvotto. Créées par impression 3D, ces structures se révèlent plus complexes que les autres structures déjà présentes en mer : « La grande différence entre ces modèles et les plus anciens c’est leur complexité. Plus une structure est complexe, plus la vie va s’y développer, notamment parce qu’on permet à certaines espèces de se protéger », souligne la directrice de l’AMPN. Que ce soient les recoins, les trous, les piliers… Tout a été étudié pour « faciliter l’installation d’espèces cibles qu’on souhaite conserver », explique Jacqueline Gautier-Debernardin. Depuis 2018, des suivis scientifiques ont été mis en place sur ces récifs artificiels de nouvelle génération, et les résultats semblent encourageants. Depuis leur installation, 36 espèces de poissons différentes ont colonisé ces espaces : « On remarque la différence avec les anciens récifs qui n’offraient pas la complexité qu’apprécient certaines espèces pour s’installer », ajoute la directrice de cette association.

L’herbier de posidonie : pourquoi le protéger ?
L’autre mission centrale de l’AMPN, c’est la conservation et le suivi scientifique de l’herbier de posidonie. C’est d’ailleurs pour cette zone bien particulière que l’association avait été créée, à l’origine. Cette plante endémique de Méditerranée présente plusieurs avantages écologiques : stockage du carbone, production de matière organique, réduction de l’érosion côtière, oxygénation de l’eau, et banquet de nourriture pour beaucoup d’organismes qui s’y nourrissent. « L’herbier est un enjeu de société, notamment au vu du contexte écologique actuel. Le protéger, c’est protéger nos côtes et son écosystème », ajoute Jacqueline Gautier-Debernardi. Avant même sa protection par l’Etat français en 1988, l’herbier de posidonie attirait les regards des scientifiques à Monaco, notamment de par son importance dans l’écosystème des rivages de la principauté. Cinquante ans plus tard, l’herbier est conservé et il est même en train d’évoluer. Depuis 2021, l’AMPN a lancé un programme de bouturage expérimental au sein de l’aire mariné protégée du Larvotto. « On a augmenté de 20 % la surface de l’herbier avec nos bouturages depuis quatre ans. C’est très efficace », assure Camille Davissi, chargée de projet depuis quatre ans au sein de l’association. « Dans une dynamique où l’érosion des côtes s’accélère, l’herbier est un enjeux prioritaire pour nous. » Afin de s’assurer de sa conservation, un suivi de l’état de santé de l’herbier est en cours depuis 2016 pour « s’assurer de sa bonne santé et connaître sa dynamique d’évolution », raconte Jacqueline Gautier-Debernardi.
Réchauffement climatique : un impact déjà visible
Mais dans un contexte géographique où l’humain est omniprésent, comment conserver ces différents espaces naturels, et quel est l’impact de la politique monégasque d’agrandissement en mer sur ces zones ? C’est notamment une question qui s’est posée aux chercheurs pendant la longue période des travaux de Mareterra, un chantier qui s’est déroulé à quelques dizaines de mètres de l’aire mariné protégée du Larvotto : « On ne va pas se mentir, ça a été compliqué pendant les travaux, notamment en 2018 à cause de l’hypersédimentation due aux masses de terres déplacées. » Cette hausse du taux de sédiments dans l’eau a notamment gêné et ralenti le développement de la vie sous-marine, mais « la vie finit toujours par reprendre son cours et, au final, on s’en est bien sorti », relativise la directrice de l’AMPN. Outre les travaux, c’est la hausse des températures qui inquiète les scientifiques, notamment Eugenio Di Franco, chargée de mission au sein de l’AMPN : « À 30 mètres de profondeur, on monte à des températures qui atteignent 30 degrés. Ce n’est pas normal, et ça va arriver de plus en plus. À ces températures, on remarque de suite la mort d’espèces marines, qui ne sont pas faites pour supporter cela. » L’autre impact du réchauffement climatique, l’arrivée dans les eaux monégasques d’espèces du sud de la Méditerranée : « Les espèces du sud remontent pour s’adapter au climat, mais le problème c’est que les espèces d’ici ne peuvent pas monter plus au nord. On peut donc s’attendre à des disparitions dans les prochaines décennies, si ça continue d’évoluer dans ce sens », explique le doctorant.



