mercredi 29 avril 2026
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Jacqueline Chabbi : «Un islam fracturé, en perte de tradition»

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La dernière «une» de Charlie Hebdo est un nouveau dessin du Prophète Mahomet qui a provoqué la colère d’une partie des musulmans dans le monde. Peut-on vraiment représenter la principale figure de l’islam ? L’historienne et spécialiste des origines de l’islam, Jacqueline Chabbi, répond aux questions de Monaco Hebdo

D’un point de vue historique, que sait-on vraiment de Mahomet ?

On ne sait pas grand chose. Car la sîra, c’est-à-dire les biographies de Mahomet, ont été écrites puis transmises à la fin du VIIIème siècle et au début du IXème siècle. Mahomet est supposé être mort en 632. Ce que l’on sait, on le sait donc indirectement, en faisant des hypothèses historiques à partir de la société de Mahomet. 

Comment est organisée la société, à l’époque ?

En Arabie, la société est organisée en tribus. Ces tribus n’écrivent pas. Tout est donc transmis par l’oral. Et souvent par la poésie. Ce qui nécessite de la mémoire. Parmi les thèmes poétiques traités, il y a les louanges, la déploration du campement désert et la poésie satirique. D’une tribu à l’autre, les poètes passent leur temps à se lancer des épigrammes, c’est-à-dire de petites pièces de poésie. Du coup, au début du VIIème siècle, on trouve en Arabie des caricatures de paroles dans la poésie satirique. 

Après la mort de Mahomet en 632, que se passe-t-il ?

Après la mort de Mahomet, les tribus sortent d’Arabie pour se lancer dans des razzias. Mais pas pour convertir le monde à l’islam. L’empire perse, qui comprend  l’Irak et l’Iran, s’effondre. A l’ouest, il y a les Byzantins. Comme personne n’attend ces gens venus du sud, les razzias fonctionnent. Parmi ces tribus, il y a la tribu mecquoise, les tribus médinoises et d’autres tribus venues d’Arabie. A la suite de ces conquêtes, on a la preuve généalogique que Mahomet a existé. 

Cela reste flou ?

Dans le Coran, il y a de rares allusions biographiques concernant Mahomet. Dont celle qu’il aurait été orphelin. Toutes les histoires factuelles qui disent que Mahomet a rencontré telle ou telle personne, reste totalement invérifiable. 

Vraiment ?

Il faut prendre la tradition postérieure avec des pincettes. Mais lorsqu’elle est «tribalement» compatible, c’est-à-dire compatible sociologiquement avec le milieu d’origine, on peut considérer que c’est vraisemblable. Mais impossible d’aller plus loin. 

Dès le départ, Mahomet est sacralisé ?

Il n’y a pas de sacralisation dans une société tribale. Donc, la figure de Mahomet sacralisée date des périodes postérieures, pas de la première période. Il n’y a pas non plus de sacralisation de la figure prophétique de Mahomet dans le Coran. 

Paris, place de la République, le 11 janvier 2015. Près d’un million et demi de manifestants défilent dans les rues de la capitale pour une marche républicaine en soutien à Charlie Hebdo, après l’attaque du 7 janvier 2015 qui a coûté la vie à 12 personnes. © Frédéric Robert

Mahomet est sacralisé à partir de quand ?

A partir du IXème siècle. Il y a une échelle temporelle qu’il est intéressant de comparer.

Laquelle ?

En France, la dernière fois que quelqu’un a été exécuté pour blasphème, c’était il y a 250 ans, sous Louis XV (1710-1774). Le chevalier François-Jean Lefebvre de La Barre (1745-1766) est torturé, puis décapité et brûlé en 1766 pour blasphème et sacrilège. Or, 250 ans, c’est aussi le temps qui sépare l’origine de l’islam de la sacralisation de Mahomet. 

Mais la société n’est plus la même ?

En effet, ce n’est pas la même société. Car 250 ans après Mahomet, l’islam est devenu un empire qui s’étend du Proche-Orient, à l’Egypte, en passant par l’Afrique du Nord, l’Espagne et l’Asie centrale. 

Au départ, l’islam est donc une histoire de tribus ?

Oui. C’est donc une religion tribale. Pendant 150 ans, pour devenir musulman il faut entrer dans une tribu arabe. Pendant cette période, il est donc impossible de se convertir à l’islam autrement qu’en devenant un membre rattaché d’une tribu. Un rattachement qui est ensuite inscrit dans la généalogie du nouvel entrant. 

Comment résumer cet islam des tribus ?

L’islam des tribus est une alliance entre les hommes et une divinité. Ce n’est pas une religion dogmatique. Il n’y avait pas non plus de sacralité. Les gens se sont islamisés seulement au bout de 150 ans. 

Il est vraiment interdit de représenter Mahomet ?

Mais dans la société d’origine, la question ne se pose pas ! Car ce sont des gens qui n’écrivent pas et qui ne dessinent pas. Il n’y a pas d’images non plus. Et le Coran ne s’intéresse pas du tout à ce genre de sujet. 

Cette question se pose quand, alors ?

250 à 300 ans plus tard, dans les sociétés où on a l’habitude de dessiner et de faire des images. Au XIIIème siècle et jusqu’au XVIème siècle, des représentations de Mahomet circulent dans les sociétés des pays conquis, où une tradition de peinture existait. Notamment en Iran, en Asie centrale, dans ce qui deviendra le monde turc. 

Il existe des traces concrètes ?

On a fait des miniatures dans le monde ottoman, iranien, de l’islam indien et en Asie centrale pendant très longtemps. Au moins jusqu’au XVIème, voire au XVIIème siècle. 

Comment Mahomet est-il représenté ?

Au départ, Mahomet était présenté à visage découvert. Puis, peu à peu, il a été peint avec un voile. La représentation en peintures et en miniatures concerne surtout la partie orientale du monde musulman. Sans que l’on sache pourquoi, dans la partie occidentale, en Afrique du nord et en Espagne, on ne trouve pas de peintures. Soit la tradition n’existait pas, ou bien elle a été rompue. 

Certains musulmans sont plus souples sur la représentation de Mahomet ?

Bien sûr. J’ai travaillé sur des questions d’histoire avec des musulmans et avec des chrétiens. Beaucoup de musulmans sont choqués parce qu’ils se placent du point de vue de l’histoire sacrée.

Il y a un seul islam ? 

Non. Il y a des islams multiples et complexes qui se bagarrent entre eux. C’est d’une complexité inouïe. Pour un historien, dire que «l’islam a fait», cela n’a pas de sens. C’est l’islam de qui, où et quand ? 

La violence est présente dans l’islam ?

Dans toutes les religions, on trouve de la paix, mais aussi de la violence et du mystique. Aujourd’hui, l’islam est un islam fracturé, en perte de tradition. Les musulmans contemporains connaissent mal l’histoire critique. Ce travail n’a pas été fait par les sociétés musulmanes. 

Et dans le Coran ?

Dans le Coran, Mahomet se fait insulter par ses adversaires. Comme on est dans une société de parole, on retient les paroles des autres pour mieux leur répondre ensuite. Du coup, on trouve dans le Coran des insultes contre Mahomet. 

Où ça ?

Dans la sourate 108, au verset 3, Mahomet est traité par ses adversaires de «châtré», car il n’a pas eu de fils qui lui ont survécu. C’est un peu la première caricature le concernant. Or, ne pas avoir de descendant est considéré dans le monde tribal comme un handicap majeur. 

Que trouve t-on d’autre dans le Coran ?

Dans le Coran, on trouve aussi de la moquerie. Ce qui est un peu l’équivalent de la satire. Bien sûr, le Coran répond. Lorsque Mahomet est insulté, il y a une contre insulte ou un échange de paroles. On se bat, mais uniquement à coup de paroles. 

Il y a ensuite un glissement ?

Le Coran est un corpus tribal. Lorsque les musulmans sortent d’Arabie, ils restent entre tribus pendant 150 ans. Leur empire est géré de manière classique, mais ils restent entre hommes de tribus et se livrent à des luttes de pouvoir. La première dynastie de califes qui gouverne le monde musulman de 661 à 750, les Omeyyades de Damas, est renversée en 750 par des cousins, les Abbassides. Le pouvoir se dispute alors entre Mecquois. 

Qui sont les Abbassides ?

Les Abbassides sont des parents de Mahomet. Ils vont commander, de façon très officielle, une histoire de la famille prophétique, donc d’eux-même et de Mahomet : il s’agit de la sîra, qui deviendra la biographie du prophète. Avant ça, les Arabes parlaient du passé en utilisant la poésie. Rien d’autre n’existait. Cette sîra est un élément qui montre que l’on commence à sortir du modèle tribal. Elle retrace la vie romancée de Mahomet et de sa famille, qui commence à s’islamiser. 

Les conséquences ?

Comme la dynastie qui est au pouvoir ne s’appuie plus sur le modèle tribal, la société liée aux terres conquises commence à s’islamiser. L’obstacle tribal n’existe plus : on peut donc se convertir et devenir musulman. Le sunnisme prend alors naissance dans cette société des convertis (voir encadré).

Qui est à l’origine de l’islam dogmatique ?

La religion dogmatique commence à se construire à partir du milieu du IXème siècle. Un Mahomet sacralisé s’invente au milieu et à la fin du IXème siècle dans la société des convertis, extérieure à l’Arabie. On peut donc dire que ce sont les convertis qui fabriquent l’islam dogmatique.

Et ensuite ?

Un islam mystique se développe ensuite dans ces sociétés converties à la fin du IXème siècle et au Xème siècle. Tous les courants et les idéologies se mélangent, du plus sacralisateur au moins sacralisateur. L’islam n’est pas du tout monolithique. L’islam moderne est fracturé par rapport à ce passé.

Les imams ne sont passez formés à l’histoire ?

Certains se posent des questions pendant que d’autres n’y comprennent rien. Dans le monde musulman, il n’y a pas d’histoire critique pour la première période. Du coup, cette période est devenue sacralisée. J’ai enseigné pendant 40 ans à l’université de Paris VIII. Et j’ai eu des débats avec mes étudiants. Quand un étudiant me disait «le Coran dit que…», on ouvrait le Coran et on allait voir ensemble. J’écoutais et on discutait sans concessions. 

Cette approche est moins présente aujourd’hui ?

Aujourd’hui, on manque de professeurs capables de faire ce travail. Le problème, c’est qu’il n’y a presque pas de collègues professeurs arabisants qui font la même démarche que moi auprès de leurs étudiants. 

Mais il existe des livres d’histoire ?

Les manuels d’histoire sur l’islam sont lamentables. L’anthropologie historique des débuts de l’islam est quasi-inexistante. On trouve de l’anthropologie politique de l’islam contemporain, avec de bons spécialistes, comme Gilles Kepel par exemple. Mais ces spécialistes n’ont pas un accès direct suffisant aux sources en arabe médiéval. Du coup, il y a un manque sur l’histoire désacralisée des débuts de l’islam. Et on le paie aujourd’hui. 

C’est de plus en plus difficile de critiquer les religions ?

Oui, car le sacré est partout. Je suis effarée de voir que l’on parle d’offenser la foi. On offense un homme, on n’offense pas une opinion. Or, la foi est une opinion. On adhère ou on n’adhère pas. Des jésuites ont dit que récuser la dérision, c’était aller vers le fanatisme. Ils ont raison. 

Paris, place de la République, le 11 janvier 2015. Des centaines de milliers de manifestants sous les yeux de Charb, le directeur de la publication de Charlie Hebdo, assassiné le 7 janvier 2015 par deux terroristes islamistes. © Frédéric Robert

L’islam est-il politique ?

L’islam est tout. Au départ, il n’existe aucun organe de contrainte : il n’existe ni police, ni tribunaux. On est dans une société de survie, très pragmatique. Le Coran est dominé par le pragmatisme. Donc tout passe par la négociation. Et la négociation est toujours privilégiée par rapport au combat, tant que l’on peut l’éviter. D’ailleurs, dans le Coran, il n’y a pas de martyrs. 

Mais il est question de «jihad» ?

Le terme «jihad» représente en fait l’engagement que l’on prend à s’engager dans une action, parce qu’on a intérêt à le faire. Le «jihad», ce n’est pas du tout la guerre sainte et ce n’est pas la guerre non plus. Le «jihad», c’est l’effort que l’on fait pour mener à bien une action.  

Mais dans le Coran, on trouve des incitations à combattre ?

Tout simplement parce que pendant la période médinoise, les gens étaient réticents à combattre. Or, il fallait lancer les fameuses razzias. En arabe, dans le mot «combat», on pense qu’il y a l’idée de tuer. Or, le Coran n’incite pas à tuer, mais plutôt à prévenir que lorsqu’on s’engage dans un combat, on risque d’être tué. 

Le Coran promet des vierges pour les combattants qui iront au paradis ?

Dans le Coran, il est question des houris, c’est-à-dire des vierges. Cela se passe dans la période mecquoise, où il n’y a pas de combats. On promet aux chefs mecquois de belles esclaves pour les inciter à adhérer à un discours. Mais dans les passages coraniques sur les houris, on n’est pas du tout dans l’action. Les houris ne sont jamais mentionnées dans le Coran avec un quelconque rapport avec le combat. Jamais. Seules les extrapolations postérieures le disent. 

L’acceptation de la laïcité par l’Église catholique a aussi été un processus long, difficile, parfois violent ? 

J’ai été épouvantée de voir que lors de la sortie au cinéma de La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese (1988), des cinémas ont brûlé (1). De plus, lorsque la marque de vêtements, Marithé et François Girbaud, a diffusé en 2005 un pastiche du tableau de Léonard de Vinci, La Cène, qui évoque le dernier repas de Jésus, les évêques ont fait un procès. Ils ont gagné en première instance. Je n’en revenais pas. Et ils ont perdu en cassation.

Comment expliquer ce retour du sacré ?

Avec la crise, il y a en effet un retour du sacré, parce que la religion est un recours lorsqu’on est dans la difficulté. Il ne faut pas oublier que la séparation de l’Eglise et de l’Etat qui existe en France depuis le 9 décembre 1905, reste une singularité. Du coup, la France est un peu à l’écart du reste du monde sur ce plan-là. Ce qui n’empêche pas que l’on garde un rapport très ambigu avec le religieux. 

  1. Dans la nuit du 22 au 23 octobre 1988, le cinéma Espace Saint-Michel à Paris a été incendié par un groupe de catholiques intégristes, proches de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Cet attentat a fait 14 blessés, dont 4 graves.
Monaco, place d’Armes, le 8 janvier 2015. © Monaco Hebdo

Sunnites / Chiites : quelles différences ?

Il y a environ 1,5 milliard de musulmans dans le monde. Les sunnites sont majoritaires, avec près de 85 %. Les chiites représentent environ 15 % des musulmans dans le monde. Ils sont notamment installés au Liban (Hezbollah). Ils sont même majoritaires en Iran, en Azerbaïdjan, au Bahreïn et en Irak. C’est à la mort de Mahomet, en 632, que la division entre les sunnites et les chiites éclate.

Après Mahomet, Abou Bakr devient le premier calife de 632 à 634. Deux autres califes lui succède : Omar (de 632 à 644) et Othman (de 644 à 656). Ali, le gendre de Mahomet, devient le quatrième calife en 656.

Ceux qui deviendront les sunnites estiment qu’Abou Bakr est le plus légitime, au nom du respect de la tradition tribale. Alors que les chiites jugent que les liens du sang représentés par Ali sont plus forts.

Les chiites sont organisés autour d’un clergé très structuré. Du coup, les chefs religieux gardent leur indépendance par rapport au pouvoir politique. Les imams représentent donc un guide important pour les croyants. 

A l’inverse, pour les sunnites, le religieux et le politique peuvent être incarnés par une seule et même personne. Ce qui explique qu’au Maroc, à dominante sunnite, le roi est aussi le commandeur des croyants. Il n’y a pas de clergé chez les sunnites, car ils ne souhaitent pas d’intermédiaire entre eux et Allah. L’imam a un rôle de pasteur. Il est nommé ou peut parfois s’autoproclamer. 

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