vendredi 17 avril 2026
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Alcool?: «?Les jeunes veulent tester leurs limites?»

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Docteur Jean-François Goldbroch : « Si un adolescent déprime et boit, cela augmente de 160 fois le risque de suicide. » © Photo Monaco Hebdo.

Le Docteur Jean-François Goldbroch, psychiatre et addictologue au service psychiatrie du CHPG explique les dangers d’une consommation précoce d’alcool chez les adolescents. Interview relue.

Monaco hebdo?: Est-ce une idée reçue de dire qu’aujourd’hui les jeunes boivent de plus en plus, et de plus en plus tôt??
Jean-François Goldbroch?: Contrairement aux idées reçues, les jeunes d’aujourd’hui boivent moins que dans les années 50 ou 60. Car dans ces années-là, les enfants étaient exposés très tôt et quotidiennement à l’alcool. Aujourd’hui, les parents font plus attention qu’il y a 30 ou 40 ans et exposent beaucoup moins leurs enfants à ce produit. D’ailleurs, les adultes eux-mêmes consomment moins d’alcool qu’il y a 30 ans. En litres consommés par an, les chiffres ont considérablement baissé. En revanche, ce qui a changé, ce sont les comportements des adolescents vis-à-vis de l’alcool. Avec, par exemple, des intoxications alcooliques aiguës, dans un temps très court, que l’on appelle communément « la cuite », ou encore le « binge drinking ». ll s’agit souvent de consommations excessives, dans un cadre festif, durant le week-end, et en bande.

M.H.?: Est-il fréquent de voir des adolescents dans un état de dépendance alcoolique??
J-F.G.?: En matière d’alcoolisme, il y a plusieurs stades. La consommation excessive, abusive ou à risque, et la dépendance. Chez un adulte, la dépendance est définie par une consommation supérieure à trois verres par jour. Pour les jeunes adultes, on considère que plus d’une ivresse par mois relève d’un problème pathologique. Mais chez les adolescents, la dépendance est heureusement extrêmement rare. Cela reste généralement de la consommation festive et occasionnelle.

M.H.?: Au CHPG en 2011, environ 20 comas éthyliques ou ivresses aiguës ont été recensés. Ce sont des chiffres alarmants??
J-F.G.?: C’est alarmant dans la mesure où dans le cadre d’un coma éthylique, le pronostic vital est engagé.

M.H.?: Combien faut-il consommer d’alcool pour en arriver à ce stade d’alcoolémie??
J-F.G.?: C’est variable selon les garçons et les filles, en fonction de ce que l’on a mangé et du délai entre chaque verre. Mais généralement, pour en arriver à un coma éthylique, il faut ingurgiter au minimum 6 verres. Soit au-delà de 2 grammes d’alcool dans le sang. Les plus jeunes consomment généralement des alcools forts souvent mélangés à des boissons sucrées. Le piège étant que ces premix (1), masquent le goût de l’alcool et donnent donc envie d’en consommer davantage.

M.H.?: Que recherchent les jeunes dans ces consommations excessives??
J-F.G.?: La recherche de sensations fortes, le goût de tester les limites et le risque. Connaître la sensation d’être saoul. Il y a évidemment aussi, le besoin d’appartenance à un groupe.

M.H.?: Au service addictologie du CHPG, combien suivez-vous de jeunes??
J-F.G.?: Très peu. Moins d’une dizaine par an. La règle, lorsqu’il y a une ivresse alcoolique chez un mineur est de l’hospitaliser au minimum 24h. Il est ensuite pris en charge par un pédopsychiatre pour évaluer comment se portent psychologiquement à la fois l’enfant et sa famille.

M.H.?: Ces ivresses alcooliques très précoces peuvent-elles conduire ou annoncer un alcoolisme maladif à l’âge adulte??
J-F.G.?: Nous observons que les patients ayant une dépendance alcoolique ou une toxicomanie sévère à l’âge adulte ont commencé très tôt, avec des ivresses répétées dès l’âge de 12 ans. Avec parfois, des premiers signes dès l’âge de 8 ou 10 ans. Mais les profils les plus à risques sont évidemment ceux qui ont des antécédents familiaux, père ou mère alcoolique. Ou bien des adolescents fragiles psychologiquement, ayant un environnement familial ou social instable.

M.H.?: Quelles sont les conséquences physiques et psychologiques d’une consommation excessive d’alcool chez les ados??
J-F.G.?: Chez les adolescents, les accidents de la route et le suicide sont les deux premières causes de mortalité. Souvent, l’alcool est impliqué dans les deux cas. Si un adolescent déprime et boit, cela augmente de 160 fois le risque de suicide. L’alcool multiplie également par 8,5 le risque d’avoir un accident corporel sur les routes. Autre conséquence?: comme chez les adultes, la consommation excessive d’alcool tue les neurones. Sauf que jusqu’à 22 ans, la substance blanche qui sert grosso modo de connexion entre les neurones ne s’est pas complètement développée dans le cerveau. Les alcoolisations répétées peuvent donc provoquer une toxicité directe sur le cerveau.

M.H.?: Généralement, les mineurs que vous soignez, où se procurent-ils de l’alcool??
J-F.G.?: A domicile le plus souvent. En revanche, les établissements de nuit monégasques sont, me semble-t-il, beaucoup plus surveillés, à la fois en terme de consommation que de délivrance d’alcool. L’état d’ivresse dans les rues de Monaco est également plus vite repéré qu’à Nice par exemple. Les modes de consommation chez les ados sont donc les mêmes à Monaco. Mais il y a plus de surveillance qu’ailleurs.

M.H?: Aujourd’hui, les filles consomment-elles autant que les garçons??
J-F.G?: L’alcoolisation des filles est un phénomène que l’on a d’abord observé dans les pays du nord. Aujourd’hui, en Europe, cette tendance s’est uniformisée. Les filles ont rejoint les garçons en termes de consommation, sauf qu’elles commencent plus tard, à l’âge de 14 ou 15 ans, avec des alcools plus sucrés. Les garçons connaissent généralement leur première cuite dès l’âge de 12-13 ans. Dans les comas éthyliques observés à Monaco il y a d’ailleurs autant de filles que de garçons.

M.H.?: Quels conseils donner aux parents??
J-F.G.?: Une des préventions est de reculer au maximum l’âge de la première rencontre avec le produit alcoolique. Il faut également que les parents soient attentifs à l’état psychologique de leur enfant. S’il n’a pas d’amis, qu’il a un environnement familial et social instable, et qu’il boit, il faut effectivement s’alarmer. En revanche, les parents qui sont confrontés à des samedis soirs alcoolisés un peu excessifs, s’ils sont rares et que leur enfant est dans un environnement stable, il faut rester vigilant et informer sur le risque et la dangerosité.

M.H.?: Peut-on guérir définitivement de l’alcoolisme??
J-F.G?: Lorsque l’on rentre dans la maladie alcoolique, dans cette terrible dépendance, on garde cette fragilité toute sa vie. C’est-à-dire que même après des années d’abstinence, s’il y a une reprise d’alcool, la consommation se fera toujours sur un mode excessif et quotidien. Ainsi, un alcoolique qui arrête de boire ne pourra plus consommer de manière raisonnable et raisonnée de l’alcool, même des années après son arrêt.

(1) Les premix sont des boissons mélangeant des sodas ou des jus de fruit avec des alcools forts (whisky, vodka.). Les alcopops sont composés d’un mélange de boissons alcooliques (par exemple bière et vodka) ou d’un alcool avec un arôme (par exemple vodka au citron).

Votre ado est-il en danger??
Grâce à ce questionnaire (dit ADOSPA), repérez en quelques questions un usage nocif d’alcool chez l’adolescent.
1- Etes-vous déjà monté(e) dans un véhicule (auto, moto, scooter) conduit par quelqu’un (vous y compris) qui avait bu ou qui était défoncé(e)??
2- Utilisez-vous de l’alcool ou d’autres drogues pour vous détendre, vous sentir mieux ou tenir le coup??
3- Vous est-il déjà arrivé d’oublier ce que vous avez fait sous l’emprise de l’alcool ou d’autres drogues??
4- Consommez-vous de l’alcool et d’autres drogues quand vous êtes seul(e)??
5-Avez-vous déjà eu des problèmes en consommant de l’alcool ou d’autres drogues??
6- Vos amis ou votre famille vous ont-ils déjà dit que vous deviez réduire votre consommation de boissons alcoolisées ou d’autres drogues??
Deux ou trois réponses affirmatives indiquent un usage problématique.

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