En s’intéressant à la maladie de Crohn, une équipe niçoise vient d’ouvrir un nouvel horizon dans la connaissance de nos facteurs de risques génétiques. Des risques qui pourraient être associés à des « mutations silencieuses ». Explications avec le Professeur Paul Hofman, pathologiste au CHU de Nice, et directeur d’unité à l’INSERM (1).
Monaco Hebdo?: Vous avez mené vos travaux sur la maladie de Crohn. Comment se caractérise cette pathologie??
Professeur Hofman?: La maladie de Crohn est une pathologie qui concerne probablement 200?000 personnes en France et qui reste encore assez mystérieuse. Ses causes sont à la fois génétiques, microbiennes, immunologiques et environnementales. Elle se développe généralement chez des sujets d’une vingtaine d’années ou moins et peut évoluer sur de longues décennies. Il en existe certainement plusieurs formes qui se caractérisent toutes par une inflammation intestinale chronique à l’origine de diarrhées sévères, d’une fièvre, et de dénutrition. En période de crise, les sujets peuvent faire 8 à 9 diarrhées par jour, avec pertes de sang. Les arrêts de travail sont fréquents, entraînant une désocialisation progressive. La maladie est également susceptible de se transformer en cancer du colon après plusieurs années d’évolution et en cas de maladie non ou mal traitée.
M.H.?: Quel était votre champ de recherche??
P.A.?: Cette maladie est en réalité liée, au moins en partie, à des bactéries que nous possédons tous dans notre tube digestif qui servent à la fermentation des aliments et facilitent la digestion. Elles sont au fur et à mesure « avalées » pour certaines par nos cellules permettant ainsi un renouvellement permanent de notre flore intestinale. Chez les malades atteints de la maladie de Crohn, cette élimination ne se fait pas – ou que partiellement. Certaines bactéries s’accumulent dans les cellules et entraînent une inflammation chronique. En cherchant à comprendre ce qui bloquait leur élimination, nous avons mis en lumière le fonctionnement de certaines « mutations silencieuses » sur un gène.
M.H.?: En quoi consistent ces fameuses mutations silencieuses??
P.H.?: On connait l’existence de certaines d’entre elles depuis quelques années en fait. Quand vous avez une mutation « non silencieuse » sur un gène, cela entraîne généralement la production de protéines « anormales » qui peuvent perturber le fonctionnement de l’organisme. Ceci permet d’évaluer d’éventuels facteurs de risque à partir de l’identification de ces mutations. Mais il existe également des mutations dites « silencieuses » présentes sur des gènes qui n’entravent pas la production de protéines normales. Depuis longtemps, on s’interroge en fait sur l’effet de ces mutations silencieuses. En étudiant l’une d’elles, prédisposante pour la maladie de Crohn, on s’est rendu compte que la protéine était exprimée de la même manière que dans un gène sans mutation mais en quantité bien plus importante?! C’est ce qui explique qu’elle perturbe le cycle d’élimination de bactéries.
M.H.?: Quelles retombées peut-on attendre d’une telle découverte??
P.H.?: C’est encore trop tôt pour le dire mais l’identification précoce d’une telle mutation pourrait permettre de prédire le pronostic et le suivi thérapeutique de certains patients atteints de maladie de Crohn. L’intérêt pourrait aussi se faire dans le cadre d’autres pathologies comme le cancer ou le diabète où des mutations silencieuses sont également identifiées et encore mal ou non comprises. Plus généralement, c’est une nouvelle approche du facteur de risque que nous ouvre ce type de découverte. On a toutefois tendance à vouloir cartographier et multiplier les tests de dépistage chez les individus autour des facteurs de risque associés à nos gènes. Cependant nos travaux montrent ainsi que c’est beaucoup plus complexe et qu’il faut intégrer ces notions avec une vraie prudence…




