Présents par dizaines dans les rues et les environs de Vintimille, des réfugiés tentent par tous les moyens de traverser la frontière française. Si les autorités tentent de réguler les passages de migrants, les associations, elles, plaident pour davantage de « pragmatisme et d’humanité ».
Entre Menton et Vintimille, à peine 12 kilomètres. Vingt minutes de voiture. Quinze minutes de train. Trois heures de marche, en prenant le temps. Mais aujourd’hui, ces deux villes, séparées par la frontière franco-italienne n’ont jamais semblé aussi éloignées l’une de l’autre. La raison ? La crise dite « des migrants », alors que depuis la ville italienne, des dizaines d’étrangers en situation irrégulière, souvent originaires d’Afrique francophone, tentent par tous les moyens de rejoindre la France, après être arrivés sur l’île de Lampedusa. Dans les rues de cette ville italienne, « il y a beaucoup de lassitude ressentie par les migrants », note Christian Papini, porte-parole de l’ONG Caritas Vintimille, qui apporte une aide matérielle, morale et juridique aux réfugiés. « Par rapport à la période 2013-2016, ces hommes et ces femmes sont plus inquiets. Ils ont vraiment moins d’espoirs de voir leurs rêves d’une vie meilleure se réaliser », assure-t-il. La raison ? « La plupart sont déjà « dans le circuit ». Ils ont beaucoup circulé en Italie ou dans d’autres pays d’Europe. Ils ont été renvoyés plusieurs fois, pour finir de nouveau à Vintimille… Ça pèse sur le moral, bien sûr. » Pourtant, rares sont les migrants à ne pas tenter de passer en France, malgré les contrôles mis en place par les autorités. « L’activité des passeurs ne faiblit pas, assure Christian Papini. Ils tentent d’atteindre la France par différents moyens, qui dépendent de l’argent dont disposent les migrants. Ceux qui ont assez, utilisent des voitures. D’autres, le train. Si ça ne marche pas comme ça, ou si les prix demandés sont trop élevés, ils essayent en marchant le long de l’autoroute, ou en empruntant le Pas de la Mort, un sentier très dangereux entre la France et l’Italie. Et certains en meurent : au moins 47 personnes sont décédées depuis 2015 en tentant de traverser, percutés sur l’autoroute ou noyés, par exemple. »
« Ceux qui ont assez, utilisent des voitures. D’autres, le train. Si ça ne marche pas comme ça, ou si les prix demandés sont trop élevés, ils essayent en marchant le long de l’autoroute, ou en empruntant le Pas de la Mort, un sentier très dangereux entre la France et l’Italie. Et certains en meurent : au moins 47 personnes sont décédées depuis 2015 en tentant de traverser, percutés sur l’autoroute ou noyés, par exemple »
Christian Papini. Porte-parole de l’ONG Caritas Vintimille
« On ne peut pas empêcher les gens de traverser »
Peut-on seulement tenter de les empêcher de traverser la frontière ? À cette question, autorités et associations apportent une réponse différente. « Quelqu’un qui veut traverser, tu ne peux pas l’en empêcher, juge Christian Papini. Il faut se rendre compte de ce que ces gens ont vécu jusqu’à leur arrivée en Italie. Ils ont fui la misère, la guerre, les violences intrafamiliales. Ils ont traversé la mer Méditerranée sur un bateau de fortune, serrés les uns contre les autres. Humainement, c’est terrible de se dire que certains vont perdre la vie en tentant de parcourir les derniers kilomètres qui les séparent de leur objectif initial. » Les autorités, pour leur part, multiplient les efforts pour sécuriser la frontière franco-italienne. Depuis 2015, la France y renouvelle continuellement la suspension exceptionnelle de la liberté de circulation. En 2023, la police aux frontières (PAF) indique avoir procédé à près de 32 000 interpellations [un chiffre arrêté au 21 septembre 2023 — NDLR], dont plus de 5 250 pour la seule période du 25 août au 21 septembre 2023. Il faut également rappeler que 10 000 migrants, dont beaucoup de mineurs, ont débarqués sur l’île italienne de Lampedusa entre le 11 et le 13 septembre 2023. Et la préfecture s’attend à ce que ce chiffre, en hausse par rapport à 2022, augmente encore dans les semaines à venir. Ce qui a poussé le ministre de l’Intérieur à envoyer des renforts, avec 132 personnes, des policiers, des gendarmes, et des militaires issus des sections « Sentinelle », venues étoffer les troupes déjà présentes sur place. Lesquelles comptent aussi sur le soutien des réservistes de la police, de drones, et d’un avion de la brigade aéronautique. « Ce chiffre des interpellations ne veut rien dire, estime Loïc Le Dall, membre de l’antenne locale de l’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé) et porte-parole d’Emmaüs Roya. C’est de la communication : en réalité, ils interpellent dix fois la même personne ! Le tout, en niant les droits des réfugiés, puisque souvent, ils sont à peine entendus par la PAF – laquelle n’est pas formée à ces questions très spécifiques –, qui leur remet un refus d’entrée… avec une case pré-cochée, à travers laquelle les migrants indiquent renoncer à l’ensemble de leurs droits. La gestion des mineurs non-accompagnés est encore plus inacceptable, avec des appréciations illégales de l’âge réalisées par un évaluateur dans le seul but de délivrer des obligations de quitter le territoire français (OQTF) à la pelle. » Sur ce point, la préfecture indique s’en tenir « à la répartition des compétences » et ne pouvoir ordonner la réalisation de tests osseux, lesquels « nécessitent une décision judiciaire, après saisine par le conseil départemental », seul compétent en la matière. « Dans un délai de cinq jours correspondant à la phase d’accueil provisoire, le président du conseil départemental saisit le procureur de la République, résume la préfecture. Si la personne a été évaluée comme mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille, le procureur de la République prend une ordonnance provisoire de placement. »

À Menton, la réquisition d’un hôtel a inquiété
Or, l’accueil des migrants, tous âges confondus, reste une question sensible dans le département, et plus encore à Menton. À la rentrée, la rumeur de l’ouverture d’un camp d’accueil s’est répandue dans la ville. Le maire de Menton, Yves Juhel, a dû démentir « toute installation de camps de migrants sur la commune de Menton, en particulier sur le stade Rondelli, qui n’a pas d’assainissement, est en zone inondable et soumis à de forts coups de mer ». Il a aussi précisé être « opposé à toute réquisition, de quelque nature que ce soit, en particulier pour nos hôteliers qui seraient mis devant le fait accompli, en pleine saison touristique ». Et pour cause : quelques jours plus tôt, un hôtel Ibis Budget de la ville avait été réquisitionné par la préfecture. Dans son arrêté, celle-ci indiquait vouloir proposer des solutions « pour l’hébergement d’urgence de mineurs non-accompagnés »… sans qu’il ne s’agisse seulement de migrants, le préfet assurant surtout vouloir « faire face à la saturation des services départementaux ». Yves Juhel a, par ailleurs, annoncé avoir proposé « une parcelle municipale, à côté du poste frontière et des services de la police aux frontières, qui pourrait être mise à disposition des services de l’État et de la protection civile ». Que permettrait de faire cette mesure ? « Cette solution transitoire permettrait de gérer administrativement une centaine de clandestins adultes qui cherchent à venir en France sans titre de séjour, de façon que leur demande soit étudiée, explique le maire. Ils seront encadrés par une compagnie de CRS, sans possibilité d’aller et venir sur notre territoire. Si leur demande n’est pas valide, ils seront raccompagnés par les autorités à la frontière italienne. » Quant aux mineurs isolés, ils pourraient, dans quelques mois, être hébergés dans les locaux d’un ancien centre de vacances pour employés d’EDF/GDF, situé dans le quartier de l’Annonciade, à Menton. À l’abandon depuis plusieurs années, ce site nécessite des travaux de remise en état avant toute installation, même provisoire, de réfugiés. Début octobre 2023, il a reçu la visite de représentants du département des Alpes-Maritimes, ce dernier confirmant l’étudier comme solution « pour faire face à l’explosion de la prise en charge de mineurs non-accompagnés ».
« Ces personnes sont là pour des raisons valables. En les maintenant dans l’illégalité, dans la clandestinité, elles ne peuvent que se marginaliser de plus en plus, ce qui cause, bien sûr, des problèmes de cohabitation, et notamment d’alcoolisme, de mendicité ou de drogue, avec les populations, qu’il n’est pas question de nier. C’est le serpent qui se mord la queue »
Loïc Le Dall. Membre de l’antenne locale de l’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé) et porte-parole d’Emmaüs Roya
« Réintroduire de l’humain dans le débat »
« C’est une illustration du problème qui se pose entre Menton et Vintimille, entre la France et l’Italie, analyse Christian Papini. Il n’y a pas de réflexion globale sur le sujet. On prend des décisions dans l’urgence, quitte à créer de la peur et de la confusion dans l’esprit des gens, et on en oublie les principes les plus fondamentaux du droit en matière d’accueil des réfugiés. L’Europe doit s’emparer du sujet et organiser l’accueil de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants. Elle ne doit pas oublier qu’ils peuvent aussi être une ressource pour un continent qui a tendance à vieillir : les réfugiés sont prêts à travailler, y compris dans des domaines snobés par les européens. » De son côté, Loïc Le Dall, membre de l’Anafé et président d’Emmaüs Roya, estime que « ce qu’il manque dans la situation actuelle, c’est de réintroduire de l’humain dans le débat. Actuellement, l’ambiance est propice à la polémique, souvent stérile. Or, ce ne sont pas « juste des étrangers ». Ce sont des réfugiés, des histoires, et des parcours de vie. Que l’on commence par se mettre autour d’une table pour discuter, afin de mieux respecter le droit en matière d’immigration. Ces personnes sont là pour des raisons valables. En les maintenant dans l’illégalité, dans la clandestinité, elles ne peuvent que se marginaliser de plus en plus, ce qui cause, bien sûr, des problèmes de cohabitation, et notamment d’alcoolisme, de mendicité ou de drogue, avec les populations, qu’il n’est pas question de nier. C’est le serpent qui se mord la queue. Réintroduisons donc un peu de pragmatisme. Sortons de ce qui n’est autre qu’une crise de notre humanité. Tout le monde, la France, l’Italie, les habitants de Menton et ceux de Vintimille, a à gagner, si l’on fluidifie la circulation des réfugiés. »
Menton : les locaux de la PAF inquiètent les associations
C’est peu dire que la création d’une annexe, annoncée à la rentrée, aux locaux de la police aux frontières (PAF) de Menton en cas d’afflux migratoires, inquiète les associations présentes à Vintimille. « Ce que nous craignons, c’est une nouvelle dégradation des conditions de détention des migrants, explique-t-on au sein de l’Anafé. Et nous parlons bien de conditions de détention, et non d’accueil, tant ces préfabriqués, dans lesquels les réfugiés sont entassés, semblent en dehors du cadre légal. Nous sommes d’autant plus attentifs que les locaux de la PAF ont, à plusieurs reprises, été épinglés par différentes autorités. » En effet, dès 2018, un rapport du contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), estimait que l’accueil quotidien des personnes étrangères était effectué « dans des conditions indignes et irrespectueuses de leurs droits ». L’autorité indépendante estimait alors que les conditions dans lesquelles les décisions de refus d’entrée étaient notifiées aux migrants les privaient « de toute possibilité d’exercer leurs droits afférents à leur situation », comme le fait de consulter un médecin, d’avertir un proche ou d’échanger avec un interprète professionnel. Des manquements confirmés en juillet 2022 par le bâtonnier de Nice, qui préconisait « un cadre juridique », afin d’informer et de garantir « les droits fondamentaux des personnes qui y sont maintenues », en termes d’accès à un médecin, à un interprète ou à un avocat.



