À l’invitation du Club allemand international [1], Vladimir Kotenev, ancien ambassadeur russe en Allemagne, a animé une conférence en Principauté. Devant des diplomates et officiels, il est revenu sur les origines et les conséquences du conflit entre la Russie et le monde occidental. Rencontre.
Vous étiez ambassadeur de Russie à Berlin de 2004 à 2010 : comment décririez-vous les relations entre la Russie et l’Europe de l’Ouest ?
Si je compare sur ces six années, elles ont certainement empiré, elles ne se sont pas améliorées, en particulier nos relations avec l’Allemagne, avec qui nous avions beaucoup de grands projets économiques. Il y avait une très forte coopération économique, et le commerce était en hausse. Dans les dernières années, la crise et les sanctions ont pratiquement réduit de moitié notre chiffre d’affaires en Allemagne, comme dans l’Union européenne (UE) en général. C’est certain, les contacts humains ont été réduits en conséquence. Je ne pense pas que cela soit utile, pour l’Europe, pour la Russie, pour les pays d’Eurasie.
Quelle réponse apporter ?
Nous avons, depuis le 1er janvier 2015, démarré un nouveau projet, l’Union économique eurasienne, où nous avons d’autres pays aux côtés de la Russie : le Kazakhstan, la Biélorussie, le Kirghizistan et l’Arménie. Je pense que le futur appartient à une forte coopération entre l’UE et cette nouvelle structure, cette nouvelle organisation économique.
Et maintenant, quelles sont les relations entre la Russie et l’Europe ?
De mon point de vue, les relations sont pires que celles que nous avions. J’ai par exemple servi à Moscou en tant que chef du service consulaire russe. En 2002, j’ai lancé les négociations avec la Commission européenne sur la facilitation des visas. Notre but était d’avoir un régime d’exemption de visas en Europe qui incluait la Russie. Si nous avions réussi à mener cela à bien, nous aurions aujourd’hui l’opportunité de se rendre visite l’un l’autre sans visa. Mais plusieurs pays de l’UE ont été sévères contre ce projet. Et maintenant, les relations entre la Russie et ces pays ont empiré. D’un autre côté, depuis cette époque, des pays comme la Finlande, la Norvège ou l’Autriche se sont rapprochés de la Russie.
Et vos relations avec la Principauté ?
Monaco est l’un des meilleurs exemples. Nous avons d’excellentes relations entre nos deux pays, et je pense que l’année de la Russie était un franc succès ! Elle n’a pas été seulement appréciée par la population de la Principauté, elle a aussi eu un écho très positif dans l’UE, notamment en France et en Italie, les pays voisins de Monaco. Je vois dans cette année dédiée à la culture russe un exemple de coopération réussie entre un énorme pays tel que la Fédération de Russie et un petit mais très progressiste pays comme Monaco.
La population russe a-t-elle vraiment entendu parler de ce partenariat culturel avec Monaco ?
Bien évidemment ! Il y a environ trois ans, Monaco a fait une présentation très intéressante à Moscou sur l’économie, le tourisme et la culture. Ma femme et moi avions été conviés à une merveilleuse prestation commune entre les Ballets de Monte-Carlo et le Ballet du Bolchoï au célèbre théâtre Bolchoï de Moscou. Le Prince Albert et son épouse ont aussi assisté à cette performance. Le Prince a passé quelques jours de plus dans la capitale russe pour préparer les Jeux olympiques de Sotchi. C’est encore un exemple de coopération européenne très fructueuse.
Comment expliquez-vous que la Russie ait d’aussi bonnes relations avec Monaco et pas la France ?
Déjà, Monaco est un pays indépendant. Je ne parle pas seulement en termes de frontières et de souveraineté nationale : Monaco n’est pas membre de l’UE ni de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord, N.D.L.R.), donc Monaco n’a aucune obligation particulière comme la France ou l’Allemagne.
Est-ce aussi dû à la volonté du Prince Albert de rester neutre et d’entretenir de bonnes relations avec tous les pays ?
Bien sûr, son rôle est très important dans les affaires européennes, et il est soutenu par la population monégasque. Je pense qu’un tel leader comme le Prince Albert ressent le soutien de ses habitants, et cela rend possible de mener une telle politique également en direction de la Russie. Nous avons beaucoup de points communs comme l’écologie, où le prince Albert a un très fort engagement. Il explore, main dans la main avec ses partenaires et amis russes, les mers polaires et le pôle Nord. J’espère qu’il visitera à nouveau la région autour du lac Baïkal. J’espère que je pourrais aussi inviter le Prince Albert à visiter les steppes ; ce sont des régions de Russie très intéressantes.
Vous êtes venu à Monaco pour animer une conférence sur le conflit entre la Russie et le monde occidental : peut-on vraiment parler de conflit, ou s’agit-il davantage de tensions ?
Il faut comprendre cette définition de conflit très clairement. Il ne s’agit pas seulement de conflits militaires. Depuis des années, avant même le début des évènements qu’on appelle la révolution de la dignité en Ukraine, nous avions de nombreux conflits mineurs dans nos relations. Par exemple économiques, avec les gazoducs : nous avons déjà eu de petits conflits avec la Commission européenne, avec la Pologne ainsi que d’autres pays de l’Europe de l’Est à cause du gazoduc Nord Stream, qui va de la côte russe à l’Allemagne en passant par la mer Baltique.
Que s’est-il passé ?
Il y a eu une vaste campagne dans les médias occidentaux contre ce projet, contre ce gazoduc, et cela malgré le fait que les participants à ce projet soient des grandes entreprises d’Europe de l’ouest comme Gaz de France, le grand groupe chimique allemand BASF ou l’entreprise néerlandaise Gasunie. Néanmoins, il y avait et il y a toujours des sources au sein de l’UE qui s’opposent à ce projet, ce projet commun très lucratif avec la Russie. Nous ne pouvons expliquer cette situation, mais les Occidentaux doivent se l’expliquer à eux-mêmes et clarifier ce qu’ils veulent. Veulent-ils une coopération ? Veulent-ils un futur commun, ou veulent-ils de nouveaux murs au sein-même de l’Europe ?
Ces conflits économiques existent-ils à cause de problèmes et de différends politiques, comme des intérêts divergents en Ukraine et maintenant en Syrie ?
Bien sûr, cela est fortement lié. Cette décision politique vient souvent des intérêts économiques des parties. Regardez en Syrie, il y a énormément d’intérêts différents, et pas seulement pour les pays voisins comme la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Qatar ou l’Iran, mais également pour les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne… et bien entendu la Russie, la Jordanie ou le Liban.
Quels sont ces intérêts ?
Ils sont très variés, c’est pour cette raison que certaines parties ont demandé le départ du président syrien Bachar el-Assad. Et que d’autres sont convaincus que seul le gouvernement fort de Damas peut amener la paix et restaurer la Syrie.
La Russie continue de soutenir el-Assad ?
La Russie soutient le gouvernement central de Damas. C’est ma propre opinion, je ne parle pas au nom des représentants officiels politiques russes. Mon sentiment est que la Russie soutient l’État parce que nous avons eu un exemple catastrophique avec la Libye. Après l’intervention des pouvoirs occidentaux, c’est un Etat en faillite et un danger pour le monde, dont un danger terroriste. Si nous faisons la même chose en Syrie, cela sera du déjà-vu. Nous ne pouvons pas contrôler cela, nous ne pouvons pas endurer cela.
Pourquoi la Russie est intervenue ?
Ce qui est à mon sens très important, c’est que si la Russie est intervenue en Syrie, en octobre de l’année dernière, c’est parce que les Russes savent qu’il y a des milliers d’ex-soviets, comme des personnes venant du Caucase, et pas seulement du côté russe du Caucase mais aussi de Géorgie, du sud des pays du Caucase ou d’Asie centrale comme du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan, qui ont rejoint Daech. Et cela représente un danger. Les Russes estiment qu’il y a depuis cette époque plus de 8 000 soldats. S’ils reviennent comme ces deux frères qui ont attaqué l’aéroport de Bruxelles, nous devrons faire face à une nouvelle et terrible vague de terreur en Russie. Donc nous devons lutter contre le terrorisme, et pas nécessairement sur nos territoires.
La France, la Belgique ou l’Angleterre font face au même problème de personnes qui partent en Syrie, puis reviennent et planifient des attaques terroristes : il y a-t-il une quelconque coopération entre la Russie et l’UE ?
Après le début du conflit en Ukraine, l’Otan a immédiatement suspendu le travail du conseil russe de l’Otan. L’une des plus importantes parties de ce travail était un groupe qui coordonnait la politique commune en matière de terrorisme. Les autorités russes ont prévenu les autorités belges avant les attentats de Bruxelles à propos de terroristes. Par exemple, ils savaient peut-être que des Biélorusses qui étaient partis en Syrie avaient été armés et étaient passés par un entraînement militaire, puis étaient revenus en Russie blanche [2] et, de là, ont gagné la Belgique depuis Minsk. Donc nous savons à propos des personnes, mais nous n’avons aucune réaction de nos partenaires occidentaux. Et ce manque de coopération engendré par l’Otan est devenu un réel problème pour l’Europe. Et c’est maintenu devenu un danger pour nous tous, pas seulement pour la Belgique et les pays de l’UE, mais également pour la Russie.
Vous avez accepté de faire cette conférence à l’invitation du Club allemand international : pensez-vous que les Monégasques se sentent vraiment concernés par ces enjeux internationaux ?
Je suis sûr que les personnes sont intéressées. Celles qui ont assisté à cet évènement ont pu rencontrer des diplomates monégasques, l’ambassadeur de Monaco en Russie, l’ambassadeur de France à Monaco et ainsi de suite. Et de nombreux officiels monégasques. Je connais beaucoup de personnes du Club allemand international depuis des années, et ils sont très intéressés politiquement et engagés, c’est pour cette raison que j’ai accepté cette invitation. Je sais que cela aura une influence dans certaines crises, pas seulement à Monaco mais en Europe, et nous devons maintenant tous nous rapprocher et nous serrer les coudes, pas seulement face à ces attaques terroristes, mais aussi pour une meilleure coopération à venir sur notre continent. Et en tant qu’homme d’affaires maintenant, avec une très longue expérience diplomatique, j’espère que je peux apporter une compréhension mutuelle entre les personnes du milieu des affaires et tous les politiciens européens.
Vous avez été à Berlin pendant six ans : est-ce qu’en raison de son histoire, parce que la ville a été divisée pendant la Guerre froide, Berlin est un endroit qui illustre bien les relations entre la Russie et l’Europe occidentale ?
Oui, sûrement. La chute du mur de Berlin en 1989 n’aurait absolument pas été possible sans l’Union soviétique. Nous avons un tas d’exemples positifs dans notre histoire récente de coopération dans le milieu des affaires. Malheureusement, maintenant, les politiciens ne se parlent plus entre eux et menacent avec des sanctions. Je suis convaincu que ces sanctions n’apporteront rien. Toutes les nations européennes vont perdre. C’est ce que j’essaye d’expliquer aux deux parties et c’est la raison pour laquelle j’ai lancé cette nouvelle coopération économique depuis Berlin, où j’ai mon entreprise. C’est plus confortable pour moi d’opérer dans toute l’Europe depuis Berlin. D’ailleurs, il est important de savoir qu’en Allemagne vivent plus de trois millions d’ex-soviets. Rien qu’à Berlin, il y a près de 300 000 russophones. La plupart d’entre eux ont de très fortes attaches avec la Russie.
Que faites-vous depuis 2010 ?
J’ai travaillé une année pour l’antenne allemande de Gaz-prom. Maintenant, je suis indépendant. Je suis consultant et conseiller économique, j’accompagne des entreprises d’Europe de l’Ouest ou d’Allemagne sur le marché russe. Et de l’autre côté, j’accompagne des entreprises russes ou kazakhs en Europe.
L’un de vos derniers projets était un échange à destination de jeunes entrepreneurs : c’est toujours en cours ?
Cela marche toujours très bien. La dernière rencontre que nous avons eue, à la fin du mois d’octobre, se déroulait à Kazan, la capitale de la république du Tatarstan. Dans cette ville d’environ 1,2 million d’habitants vivent 50 % de Russes et 50 % de Tatars. Et près du Kremlin de Kazan, nous avons maintenant la plus grande mosquée d’Europe. C’est vraiment important de voir, pour nos collègues et amis allemands participants à cet énorme entreprise, comment cohabitent en paix et en amitié ces deux religions, les musulmans et les chrétiens orthodoxes.
Dans quel secteur travaillent les entreprises que vous suivez ?
C’est très varié : énergie, écologie, outillage, machines, chimie… Le spectre est très large. Je travaille majoritairement avec des entreprises de petite et moyenne taille. Mais cela n’a pas d’importance dans quoi elles travaillent. Tout est digne d’intérêt et important pour notre coopération économique. Nous essayons de mettre sur pied des douzaines de projets, et c’est passionnant.
En France, il y a le sentiment que la Russie entretient une sorte de nostalgie de la Grande Russie : vous le ressentez en Russie ?
Non, il n’y a aucune tentative ni volonté de restaurer l’Empire russe comme les personnes ou les politiques de l’Occident le racontent. Les Russes ont besoin d’un marché élargi avec le Kazakhstan, la Biélorussie et d’autres pays maintenant fédérés au sein de l’Union économique eurasienne. La politique de l’UE ces dernières années était d’essayer d’empêcher cette coopération et d’élargir leur propre marché à travers la Moldalvie et l’Ukraine. Le résultat, c’est des millions de réfugiés qui ont fui en Russie, en Pologne et dans d’autres pays de l’UE.
Poutine n’essaye donc pas de recréer l’URSS, c’est une fantaisie de l’Occident ?
Je peux concevoir que certaines personnes en Russie le veulent, mais ce n’est qu’un petit groupe qui le souhaite. Ce n’est absolument pas le cas du gouvernement russe.
1] Organisée par le Club allemand international, présidé par Karl H.
Vanis, la conférence s’est déroulée le 24 mars dernier à l’hôtel Métropole.
2] Le terme Russie blanche désigne plusieurs régions de l’Europe de l’Est, majoritairement associées au territoire de la Biélorussie actuelle.



