À quelques semaines de prendre, pour la première fois de son histoire, la présidence du comité des ministres du Conseil de l’Europe, Monaco a reçu son secrétaire général, Alain Berset. Entre guerre en Ukraine, crise du multilatéralisme et défiance démocratique, la Principauté affiche ses priorités : droits humains, protection des plus vulnérables et coopération renforcée. Une ambition affirmée dans un contexte international de plus en plus instable.
Dans le décor feutré du Monte-Carlo Bay, les mots choisis ne devaient rien au hasard. « Tensions », « incertitudes », « fragilisation » : en accueillant les 8 et 9 avril 2026 le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Alain Berset, Isabelle Berro-Amadeï a dressé un constat sans détour de la situation internationale. Un constat partagé par son homologue. À l’heure où Monaco s’apprête à exercer, à partir du 15 mai 2026, la présidence du comité des ministres, le ton est donné : cette séquence ne sera pas protocolaire, mais politique. Pendant deux jours, le responsable de l’institution paneuropéenne a enchaîné les rencontres au sommet, avec le prince Albert II, le ministre d’État, les représentants du Conseil national ou encore des lycéens de la Principauté. Une visite dense, pensée comme une mise en condition avant une présidence inédite pour Monaco.
« Nous faisons face à une rupture géopolitique », a résumé Alain Berset, en fonction depuis 2024. Guerre en Ukraine, escalades régionales, pressions sur l’État de droit : le contexte dans lequel Monaco accède à cette responsabilité européenne est qualifié de « rare par son intensité »
Une présidence dans un moment de rupture
« Nous faisons face à une rupture géopolitique », a résumé Alain Berset, en fonction depuis 2024. Guerre en Ukraine, escalades régionales, pressions sur l’État de droit : le contexte dans lequel Monaco accède à cette responsabilité européenne est qualifié de « rare par son intensité ». Dans ce paysage instable, le Conseil de l’Europe — qui rassemble 46 États autour des droits humains, de la démocratie et de l’État de droit — entend réaffirmer sa pertinence. Une nécessité, alors que les équilibres internationaux vacillent et que la logique de coopération cède parfois la place aux rapports de force. Pour Monaco, l’enjeu est double : s’inscrire dans cette réponse collective, tout en démontrant qu’un État de petite taille peut peser dans les affaires européennes. « Quelle que soit sa dimension territoriale, un État peut contribuer de manière crédible et efficace », a insisté Isabelle Berro-Amadeï.
Cinq priorités pour une présidence engagée
La feuille de route monégasque s’articule autour de cinq axes, qui traduisent autant des engagements nationaux que des préoccupations continentales. D’abord, la protection des droits des femmes et la lutte contre les violences. Un sujet que la Principauté entend porter avec fermeté, dans un contexte où ces violences demeurent massives et souvent sous-estimées. Ensuite, la jeunesse. Face aux bouleversements liés au numérique, à la désinformation ou aux risques de radicalisation, Monaco souhaite promouvoir des outils de prévention adaptés. Derrière cette priorité, une idée simple : la stabilité démocratique se joue aussi dans la capacité à protéger et former les générations futures. Troisième pilier, le soutien au système de la Convention européenne des droits de l’homme. Alors que la légitimité de la Cour européenne est parfois contestée, Monaco entend défendre son rôle central dans la protection de plus de 700 millions d’Européens. Le sport constituera également un axe structurant, notamment à travers la conférence ministérielle prévue en novembre 2026 en Principauté. Au-delà de l’événement, il s’agira d’affirmer le sport comme un outil de cohésion, d’inclusion et de protection des plus jeunes. Enfin, la lutte contre la criminalité organisée et le renforcement de la coopération entre États complèteront cet agenda. Une priorité transversale, dans un monde où les menaces ignorent les frontières.
« Si l’on veut défendre l’État de droit, il faut opposer des actes, pas seulement des slogans »
Alain Berset. Secrétaire général du Conseil de l’Europe
Défendre la souveraineté des États
Quelle est, aujourd’hui, l’influence du Conseil de l’Europe ? Impossible d’évoquer ce point, ainsi que la future présidence monégasque, sans aborder la guerre en Ukraine. Le conflit s’impose comme un révélateur de la capacité des institutions internationales à agir concrètement. Alain Berset insiste sur ce point : « Si l’on veut défendre l’État de droit, il faut opposer des actes, pas seulement des slogans. » Le Conseil de l’Europe met en avant plusieurs dispositifs, comme le registre des dommages ou les mécanismes de réparation destinés à documenter et sanctionner les violations. Dans ce cadre, la présidence monégasque devra maintenir une ligne claire : défense de la souveraineté des États, soutien aux mécanismes juridiques et engagement en faveur de la paix : « Quand j’ai pris mes fonctions, la question qui se posait était : « Qu’est-ce que vous pouvez faire pour renforcer la démocratie et l’État de droit ? ». Je ne pensais pas que nous serions confrontés à une situation dans laquelle l’État de droit est sous une telle pression sur le plan international, et une situation qu’on peut qualifier de très difficile aujourd’hui pour les valeurs et pour les États de droit. » Dans ce cadre-là, la contribution du Conseil de l’Europe paraît essentielle, selon Alain Berset. C’est l’organisation qui a été non seulement créée, mais qui est capable d’agir : « Parce qu’elle est dirigée par le principe de la majorité, parce qu’il n’y a pas de droit de veto, c’est l’organisation qui est capable de répondre, à la pression sur les valeurs, et notamment sur l’état de droit, par des réponses précises. »
« Réaffirmer et porter ces valeurs, dans un monde qui est vraiment fragilisé »
Grâce à la Cour européenne des droits de l’homme, grâce à la création du registre des dommages en 2023 et la commission des réclamations, pour envisager des réparations après les destructions commises en Ukraine, ou encore le tribunal spécial pour le crime d’agression contre l’Ukraine, le Conseil de l’Europe et son comité des ministres, entendent agir dans le concret. « Je crois que c’est particulièrement dans ces moments de remise en cause de l’ordre mondial que des institutions qui incarnent justement le droit, le dialogue et la coopération prennent toute leur importance, ajoute Isabelle Berro-Amadeï. C’est aussi le moment pour réaffirmer, défendre et porter collectivement toutes ces règles et toutes ces valeurs qui sont fragilisées. C’est vraiment ce qu’entend faire Monaco pendant sa présidence : réaffirmer et porter ces valeurs qui sont défendues par le Conseil de l’Europe, dans un monde qui est vraiment fragilisé. »
Confiance démocratique
Dans ce contexte de tensions, la bataille de l’opinion compte, elle aussi. Au-delà des crises géopolitiques, le défi de la confiance s’impose également. Comment convaincre des citoyens souvent sceptiques sur l’utilité des institutions internationales ? « Ça n’a jamais été une question simple en réalité, parce qu’un des problèmes des organisations internationales, c’est, par définition, de régler ou d’avoir la participation d’Etat. Et c’est donc, par définition, de pouvoir donner l’impression d’être assez éloigné de la vie concrète des gens. C’est une impression, elle est fausse, mais il faut des exemples plus précis pour la contrer. » Pour le secrétaire général du Conseil de l’Europe, la réponse passe par des exemples concrets. Il cite notamment la protection de la vie privée garantie par la jurisprudence européenne, ou encore l’impact direct de la Convention européenne des droits de l’homme dans la vie quotidienne. Mais son constat est lucide : les succès du droit sont moins visibles que les crises. Dans un environnement saturé d’information et de désinformation, la pédagogie devient un enjeu central. Monaco entend justement investir ce terrain. La présidence de la Principauté sera accompagnée d’outils de communication renforcés.
Une diplomatie à l’épreuve du réel
Derrière les discours, une question demeure : que peut réellement une présidence de six mois face à des crises systémiques ? « Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une multitude de crises qui ne font pas que se succéder, mais qui se nourrissent les unes les autres. Nous avons aujourd’hui une crise du multilatéralisme et du droit international », explique Alain Berset. « Nous devons accepter l’idée qu’il faudra nous adapter à cette nouvelle réalité, ne pas pleurer sur l’ancien monde qui tend à s’estomper, mais nous adapter au monde qui arrive, de manière à pouvoir garantir un avenir qui fasse une place centrale à l’État de droit, aux droits humains et à la progression de la démocratie. » Pour Monaco, l’enjeu sera donc de transformer cette capacité en résultats tangibles, tout en incarnant une forme de multilatéralisme pragmatique : « Cela nécessite beaucoup d’innovations de réflexion, et c’est l’un des rôles essentiels du Conseil de l’Europe. La vie européenne est fondée sur une participation ouverte, sur la recherche de consensus, et nous devons, je crois, aujourd’hui nous engager dans ces principes », a indiqué Alain Berset. À l’heure où les certitudes vacillent, la Principauté s’apprête ainsi à entrer dans une séquence diplomatique exigeante, un « multilatéralisme fondé sur le dialogue et la recherche de solutions concrètes », comme l’a résumé Isabelle Berro-Amadeï. Une présidence qui, au-delà de son caractère inédit, servira de test : celui de la capacité d’un petit État à peser dans les grands déséquilibres du monde contemporain.



