À Monaco, les affaires d’État et les menaces globales se croisent sous l’œil vigilant de la division du renseignement intérieur (DRI). Face aux personnalités suspectes et aux cybermenaces, les services secrets monégasques jouent leur va-tout. Entre pressions internationales et luttes internes, les effectifs de Monaco auraient désormais besoin de renforts.
Pourquoi des services secrets à Monaco ? La question n’est pas la bonne. Avec 140 nationalités recensées parmi les résidents, dont certaines plus sensibles que d’autres — aussi sensibles que le profil de certains résidents — c’est plutôt le « comment » qui incombe. Comment garantir la sécurité d’un si petit territoire, exposé à des menaces qui dépassent largement ses frontières ? Comment surveiller habilement un petit État de deux kilomètres carrés, où convergent des intérêts mondiaux ? Cette mission — ils l’ont acceptée — est confiée aux agents de la sûreté publique, et plus particulièrement à ceux de la division du renseignement intérieur, la DRI. Cette émanation de la sûreté publique, si elle est discrète et silencieuse, travaille activement. Mais elle a peut-être atteint un tournant. Sous la pression internationale, et face à des enjeux croissants, cette entité chargée de protéger la principauté contre les menaces de criminalité organisée, de cyberattaques et, plus récemment, de blanchiment d’argent, chercherait à muscler ses capacités de renseignement, alors que les influences extérieures compliquent la tâche.
Hier, la SIGER
Le renseignement monégasque, c’est une longue histoire. La DRI, anciennement connue sous le nom de Section des informations générales, des études et du renseignement (SIGER), constitue le cœur du renseignement monégasque. Dirigée depuis 2021 par le commissaire Lionel Sguaglia, un vétéran du sérail local, connu comme le loup blanc dans le petit monde de la sécurité en principauté, la DRI compte aujourd’hui une dizaine d’agents. Un effectif en nette progression après des années limitées à seulement trois agents. Avant Sguaglia, des figures comme Jean-Raymond Gottlieb, ex-gendarme français, ou Yves Subraud, qui a régné sur le SIGER pendant des décennies, ont incarné la discrétion et l’efficacité d’un service profondément enraciné dans les arcanes monégasques. Des « services discrets », comme les décrivait le général Vernon A. Walters (1917-2002) un des grands agents de l’ombre durant la Guerre Froide. La mission de la DRI est claire : collecter et analyser des informations pour garantir la sécurité intérieure de Monaco, où affluent les réseaux d’affaires et les fortunes internationales. Hôtels, casinos, cercles d’affaires, syndicats, cercles politiques : aucun lieu stratégique n’échappe à la vigilance de ses agents, qui se fondent dans le quotidien pour capter les « signaux faibles » des menaces potentielles. On croise leurs agents lors de certaines rencontres sportives, de football essentiellement, mais aussi de manifestations, à Monaco ou à ses abords. C’était le cas lors de la crise de Gilets Jaunes, lorsque certains manifestaient brièvement aux ronds points de Cap d’Ail, en 2019. Mais il s’agit d’événements ponctuels. Pour s’attaquer aux maux plus profonds, qui évoluent de l’intérieur, et dans la longueur, c’est une autre paire de manches. Selon nos informations (1), le conseiller-ministre de l’intérieur, Lionel Beffre, et le patron de la sûreté publique, Éric Arella, estimeraient que Monaco n’est pas assez bien armé pour lutter efficacement contre la criminalité organisée et au blanchiment d’argent, faute d’un réseau d’informateurs suffisant. Un renforcement de la DRI serait donc en vue : plus de moyens et plus d’effectifs au prochain budget, pour un contrôle optimal. Et cela, toujours sous le commandement de Lionel Sguaglia, commissaire de police, chef de la DRI à la direction de la sûreté publique. Celui-ci a été nommé commissaire principal de police, à compter du 1er juillet 2025, par le biais d’une ordonnance souveraine publiée le 3 juin 2025.
Un renforcement de la DRI serait en vue : plus de moyens et plus d’effectifs au prochain budget, pour un contrôle optimal. Toujours sous le commandement de Lionel Sguaglia
Coopération et tensions
Historiquement, la DRI a compensé sa petite taille par une coopération étroite avec des services étrangers, notamment français. Le Bureau des coopérations nationales (BCN) de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), le service de renseignement extérieur français, a longtemps été un partenaire privilégié de Monaco. Ensemble, ils ont mené des opérations discrètes, comme l’inspection de chambres d’hôtel ou la collecte d’informations sur des résidents potentiels aux profils plus que douteux. Cette entente a permis à Monaco de s’appuyer sur l’expertise française pour surveiller les flux financiers et les individus issus de pays à gouvernance complexe, comme ceux de l’ex-URSS, des pays du Golfe ou, plus récemment, d’Asie et de Chine. Cependant, cette collaboration n’a pas été exempte de frictions. En 2022, après le début de la guerre en Ukraine, la DGSE aurait reproché à Monaco une certaine complaisance envers des personnalités qualifiées « d’oligarques russes ». Selon nos confrères d’Intelligence Online, les services français n’adhéraient pas à l’idée que la majorité des figures pro-Kremlin sous sanctions occidentales, comme Roman Abramovitch, avaient trouvé refuge sur la Riviera française, et pas à Monaco. S’il est de notoriété publique que des grandes fortunes d’origine russes, ukrainiennes, kazakhs ou tchétchènes — l’ex-URSS en somme — ont acquis des biens d’exception aux Cap d’Antibes et Cap Ferrat, les services de renseignement français estiment que bon nombre d’opérations immobilières de ces « oligarques » transiteraient par Monaco, par souci de discrétion. Plus tard, le placement de Monaco en liste grise du Groupe d’action financière (Gafi) en 2024, puis de l’Union européenne (UE), en juin 2025, a accentué les pressions internationales. Face à ces critiques, Monaco s’engagerait donc dans une réforme ambitieuse de son renseignement intérieur. Lionel Beffre, ancien préfet français, et Éric Arella, ex-patron de la police judiciaire marseillaise, plaideraient pour la création d’un nouveau service de renseignement général, capable de pallier les lacunes actuelles face à la sophistication des réseaux criminels.

Cybersécurité et Huawei
Parmi les menaces, il y a la fuites de données. Pas une fuite de type « Dossiers du Rocher » qui, au-delà de l’emballement médiatique, a davantage diffamé et diverti que révélé quoi que ce soit. Mais une fuite de données sensibles, stratégiques et économiques : au-delà des intrigues politico-médiatiques, la DRI doit en effet faire face à des menaces modernes, en matière de cybersécurité. Créée en 2015, l’Agence monégasque de sécurité numérique (AMSN) joue un rôle clé dans la protection des infrastructures numériques [à ce sujet, lire l’interview du directeur du directeur de l’AMSN, Frédéric Fautrier, publiée dans ce dossier spécial de Monaco Hebdo — NDLR]. Cependant, la décision de Monaco, en 2019, de confier la gestion de son réseau 5G au géant des télécom chinois, Huawei, qui est accusé par les services occidentaux, notamment américains, d’être une porte d’entrée potentielle en Europe pour le renseignement chinois, placerait la principauté sous une pression croissante aux yeux des services de renseignement français. Poussée par ses partenaires internationaux, l’AMSN serait donc fortement « invitée » à revoir cet accord. En d’autres termes, rompre son contrat de gestion, pour son réseau 5G. Un tâche tout sauf aisée, qui illustre la tension entre innovation technologique et impératifs sécuritaires.
La décision de Monaco, en 2019, de confier la gestion de son réseau 5G au géant des télécom chinois, Huawei […], placerait la principauté sous une pression croissante aux yeux des services de renseignement français
Un rempart
Malgré sa modestie, tant en effectifs qu’en visibilité, la DRI reste un outil affûté, capable de capter les murmures. Ses agents ont suivi des dossiers sensibles, comme les enquêtes du milliardaire russe et propriétaire de l’AS Monaco, Dmitri Rybolovlev, contre son ex-épouse ou son marchand d’art suisse, Yves Bouvier. Ils ont également surveillé des opérations de renseignement privé, démontrant une vigilance qui compense leur petite taille. Dans une réalité où Monaco est scruté pour son rôle de place financière et son attractivité pour les fortunes internationales, la DRI, soutenue par des partenariats étrangers et une réforme en cours, cherche à s’adapter. Le défi est double : doter la principauté d’un renseignement robuste, tout en surmontant les interférences locales, où les loyautés fluctuantes et les influences extérieures restent une menace aussi redoutable que le crime organisé.
1) Contacté, le département de l’intérieur n’a pas souhaité répondre aux questions de Monaco Hebdo.
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