Antonella Caruso, analyste politique du Moyen-Orient et spécialiste de l’Islam, a tenu une conférence sur la paix au Moyen-Orient et au Proche-Orient, organisée par l’Institut Monaco Mediterranean Foundation (1). Elle a répondu aux questions de Monaco Hebdo.
Paix et Moyen-Orient semblent antinomiques : cette paix est-elle seulement envisageable ?
Tout dépend du type de paix dont on parle. Depuis près d’un quart de siècle, la région est déchirée par des conflits successifs. Une paix entre Israël et le Hamas ne peut être envisagée que si les parties prenantes revoient les objectifs de guerre qu’elles se sont fixés. Aujourd’hui, une issue pacifique semble impossible tant que le Hamas d’un côté, et Benyamin Netanyahou de l’autre, campent sur leurs positions maximalistes. Tant qu’ils restent engagés dans une logique de victoire totale, la paix demeure hors de portée.
Quel pourrait être l’impact du retour de Donald Trump sur la région ?
Le Moyen-Orient n’a pas fondamentalement changé depuis le premier mandat de Donald Trump. Son retour pourrait contribuer à une résolution du conflit, mais pas nécessairement à une paix durable.
Pourquoi ?
Trump souhaite mettre un terme à cette guerre avant tout pour faciliter la normalisation des relations entre Israël et l’Arabie saoudite. Son objectif principal est économique : sécuriser des investissements et des opportunités commerciales pour les entreprises américaines. Il pourrait chercher à court-circuiter l’intensification militaire voulue par Netanyahou, qui, lui, vise la destruction du Hamas, la démilitarisation de Gaza et la déradicalisation des Palestiniens pour assurer une victoire définitive.
Mais la victoire d’Israël n’est pas certaine ?
En effet, cette victoire ne sera pas aisée. Après 17 mois de guerre, le Hamas conserve une présence significative à Gaza et en Cisjordanie, une région souvent négligée dans les analyses, mais qui est en réalité en ébullition, avec plusieurs groupes armés opposés à toute paix avec Israël.

Une extension du conflit à d’autres territoires est-elle envisageable ?
Israël a adopté une stratégie expansionniste pour contrer les menaces régionales. Son armée occupe désormais des territoires au sud du Liban et dans le sud de la Syrie, ce qui crée de nouveaux points de friction. Si Israël maintient cette présence, ces zones pourraient redevenir des foyers de tensions.
Cette expansion, même temporaire, risque d’alimenter de nouvelles crises ?
À moyen terme, l’expansion israélienne risque d’alimenter de nouvelles crises. Je crains que la prochaine confrontation éclate en Syrie, où l’armée israélienne a pris le contrôle du mont Hermon, à quelques kilomètres de Damas. Le ministre de la défense israélien adopte une posture intransigeante, difficile à accepter pour les autorités syriennes, ce qui pourrait provoquer une escalade.
Un affrontement est possible avec les forces syriennes ?
La situation est d’autant plus complexe que la Turquie soutient activement le nouveau gouvernement syrien. La reconquête de l’unité et de la souveraineté du pays est un impératif pour Damas, mais l’occupation israélienne dans le sud compromet cette ambition et pourrait provoquer un affrontement.
Qu’en est-il du Hezbollah, en Iran et au Liban ?
Israël peut revendiquer une victoire partielle contre le Hezbollah, ayant contraint ce groupe à accepter une trêve en novembre 2024 après avoir éliminé plusieurs de ses leaders et détruit deux tiers de son arsenal, notamment ses roquettes et drones. De plus, le Hezbollah a perdu de l’influence au Liban. Le pays s’est doté d’un nouveau président et d’un gouvernement où l’organisation chiite ne joue plus un rôle central. Un processus de réforme est en cours, axé sur la reconstruction et la stabilisation économique, avec l’objectif d’attirer des investissements et des aides internationales.
Israël peut-il affaiblir durablement le Hezbollah ?
Malgré ces évolutions, la situation demeure fragile. Israël occupe toujours cinq positions stratégiques au sud du Liban, ce qui suscite la réprobation du président libanais. Cette expansion pourrait engendrer de nouvelles tensions, et inciter le Hezbollah à se réorganiser, en attirant de nouveaux combattants. L’issue de la trêve entre Israël et le Liban sera déterminante. Si elle échoue, le Hezbollah pourrait retrouver sa capacité d’action, et relancer le cycle des confrontations.
Quel rôle joue l’Iran dans cette dynamique ?
L’Iran est affaibli, tant sur le plan militaire que diplomatique. Sa stratégie à long terme n’a pas porté ses fruits. Téhéran a fait preuve d’une patience stratégique, mais la pression internationale et les actions israéliennes ont réduit son influence. La récente lettre envoyée par Donald Trump au guide suprême iranien a été perçue comme une provocation. Son contenu exact reste inconnu, mais il est probable qu’elle contenait des exigences inacceptables pour l’Iran. La vision trumpienne de la paix, fondée sur l’imposition de sa volonté aux parties adverses, ne peut mener à une véritable pacification de la région. Une paix durable nécessite des compromis et des garanties de part et d’autre.

Comment expliquer la mobilisation de l’opinion publique occidentale sur le conflit israélo-palestinien ?
Je ne pense pas que ces manifestations soient liées à une forme de « djihadisme d’atmosphère », comme l’évoque Gilles Kepel. J’étais aux États-Unis lorsque ces mouvements ont émergé sur les campus, dans un pays traditionnellement pro-israélien. Pourtant, on observe des dissonances, y compris au sein de la communauté juive américaine. En Europe, on perçoit souvent ce conflit sous le prisme d’une opposition entre Israël et les pays arabes, ou entre l’Occident et l’islam.
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Cette mobilisation étudiante n’avait rien de communautaire, selon vous ?
Nous avons une lecture très négative de l’islam politique, ce qui alimente des peurs irrationnelles. Or, la mobilisation étudiante ne relève pas du terrorisme, mais d’une vision du conflit israélo-palestinien qui s’inscrit dans un cadre plus large : celui de la dernière grande lutte anti-impérialiste. Certains voient Israël comme une extension de l’hégémonie américaine, ce qui est une lecture erronée, car l’histoire d’Israël ne peut être réduite à une simple expérience coloniale. Toutefois, la guerre a révélé une brutalité extrême. La question de la proportionnalité de la réponse israélienne au massacre du 7 octobre 2023 reste en suspens. Les images de Gaza détruite, des milliers de civils tués, marquent profondément l’opinion publique. Beaucoup voient cette guerre comme une injustice, surtout en comparant le soutien occidental à l’Ukraine, considérée comme victime d’une agression russe, et la réticence à soutenir les Palestiniens. Cela dit, le massacre du 7 octobre a également traumatisé Israël, cristallisant une rage intense contre le Hamas, qui détient encore des otages.
La solution à deux États est-elle encore envisageable ?
Israël s’est construit dans une région qui l’a longtemps rejeté. Pourtant, des efforts ont été faits en faveur de la paix, sans aboutir à la création d’un État palestinien. Aujourd’hui, cette perspective semble impossible. La Knesset est profondément marquée par le massacre du 7 octobre et elle refuse toute concession. En Cisjordanie et à Gaza, la division est totale. L’absence de continuité territoriale, la présence de 450 000 colons, les nombreuses positions militaires israéliennes et les restrictions de circulation compliquent toute perspective d’État palestinien viable.
Sommes-nous toujours dans une impasse ?
L’annexion partielle, ou totale, de la Cisjordanie poserait des questions existentielles sur l’avenir démocratique d’Israël. Dans ces conditions, même si une paix est conclue, elle restera insatisfaisante pour les Palestiniens, car elle ne garantira pas un contrôle territorial réel. Le Moyen-Orient reste donc dans une impasse, où chaque avancée diplomatique se heurte à des réalités militaires et politiques profondément enracinées.

1) Dirigée par Sandra Braggiotti, la Monaco Méditerranée Foundation a été créée en 2004 par Enrico Braggiotti. Cette fondation organise un cycle de conférences annuelles à Monaco sur les grands thèmes de l’actualité. Le programme des conférences est disponible sur leur site Internet : monaco-mediterranee-foundation.org/.



