vendredi 17 avril 2026
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Cédric Grolet : « Faire le tube de l’été, ça ne m’intéresse pas »

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Le pâtissier Cédric Grolet attire chaque jour des milliers de fans dans ses boutiques. Depuis le 30 juillet 2025, il possède une nouvelle adresse, et c’est à Monaco, avec la Société des bains de mer, dans le patio de l’hôtel de Paris. Alors que ses fameuses pâtisseries en trompe-l’œil affolent Instagram et les réseaux sociaux dans leur ensemble, Cédric Grolet explique à Monaco Hebdo comment il en est arrivé là. Et pourquoi cela agace, parfois. Interview.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’ouvrir cette adresse à Monaco, à l’hôtel de Paris, et avec la Société des bains de mer (SBM) ?

Ça fait treize ans que je suis à l’hôtel le Meurice à Paris [Cédric Grolet est arrivé au Meurice en 2012 — NDLR], et je travaille avec le chef Alain Ducasse depuis dix ans. Cette collaboration se passe très bien. Elle se construit en termes de confiance et elle s’enrichit en termes de parcours. Quand Alain Ducasse m’a présenté et proposé la SBM et l’hôtel de Paris en me demandant si j’étais intéressé par l’ouverture d’une boutique, j’ai trouvé que c’était un peu une récompense pour ces dix dernières années. On a l’impression que cela s’est fait facilement, mais c’est dix ans de travail avec Alain Ducasse, avant qu’il ne me présente les équipes de la SBM.

Qu’est-ce que Monaco, l’hôtel de Paris et la SBM représentent pour vous ?

C’est un Graal. Je suis un petit auvergnat. Monaco représente pour moi une possibilité de s’exprimer et une possibilité d’avoir des clients qui aiment se déplacer pour manger du salé et du sucré. On est dans un lieu magique. On va donc pouvoir s’exprimer de plus en plus.

Cédric Grolet Pâtissier
« A 20 ans, j’avais pour objectif d’être un chef pâtissier dans un palace. Le destin m’a apporté cela autrement. Avoir une possibilité de m’exprimer à Monaco, à l’hôtel de Paris, ce n’était même pas un rêve. C’est au-delà de ce que je pouvais espérer. » Cédric Grolet. Chef pâtissier. © Photo Calvin Courjon

Qu’est-ce qui distingue le concept « Cédric Grolet Monte‑Carlo » de vos boutiques précédentes à Paris, Londres ou Singapour ?

J’aime bien m’adapter aux lieux. Par exemple, Monaco c’est la première boutique où l’on a la possibilité d’avoir un salon de thé extérieur et intérieur, mais aussi une boutique et le laboratoire « tout en un ». Quand on rentre dans la boutique, on voit le laboratoire avec les pâtissiers. On trouve déjà ça dans nos autres boutiques. Mais en principauté, on a la vue sur le salon de thé, sur le salon de thé extérieur et sur le patio. C’est une première pour nous. Dans l’hôtel de Paris, nous gérons aussi le “room service” [service de chambre — NDLR], le petit-déjeuner, le Grill, le Bar américain… Si vous voulez un dessert Cédric Grolet, il y a donc la possibilité de le manger ailleurs que dans cette boutique. Ensuite, on va se différencier en termes de créativité.

« Quand Alain Ducasse m’a présenté et proposé la SBM et l’hôtel de Paris en me demandant si j’étais intéressé par l’ouverture d’une boutique, j’ai trouvé que c’était un peu une récompense pour ces dix dernières années. On a l’impression que cela s’est fait facilement, mais c’est dix ans de travail avec Alain Ducasse »

Comment ?

On a remarqué que les clients aiment ce que l’on fait sur nos « classiques » : les fruits en trompe-l’œil, les fleurs, les cookies, ou les viennoiseries. A chaque fois que l’on ouvre une boutique, on fait de la création en fonction du lieu. On ne s’adapte donc pas seulement à la saison, à la ville ou à la destination. On cherche à proposer quelque chose d’unique. Mais cela devenait toujours la pire vente de tous nos produits. A Monaco, j’ai donc voulu opérer d’une façon différente en ce qui concerne la créativité.

De quelle manière ?

J’ai eu la chance de pouvoir parler avec le prince Albert II. Je lui ai demandé ce qu’il appréciait comme dessert. J’avais fait mes recherches, mais je me suis complètement planté.

Pourquoi ?

J’avais déjà travaillé sur un dessert en amont. Il a été dit que le prince aimait le millefeuille. Mais en fait, c’est la pâte d’amande qu’il aime énormément. Mes grands-parents travaillaient dans la restauration, et, quand j’ai commencé la pâtisserie avec mon grand-père à l’âge de sept ans, mon premier dessert a été un fraisier en pâte d’amande. Du coup, quand le prince Albert m’a dit qu’il aimait la pâte d’amande, j’ai créé un fraisier à la pâte d’amande. C’est le seul dessert qui est très emblématique pour cette boutique à Monaco.

« Nous avons un peu plus de 600 salariés dans le monde. A Monaco, dans le patio et la boutique, j’emploi un peu plus d’une quarantaine de personnes. Et un peu plus de 70 salariés dans l’ensemble de l’hôtel de Paris. Quant au chiffre d’affaires annuel, nous ne répondons pas à cette question »

De quoi est composé ce fraisier à la pâte d’amande ?

Il s’agit d’une dacquoise [un biscuit léger et aéré, composé principalement de meringue et de poudre d’amandes — NDLR], extrêmement classique, à l’amande. Sur cette dacquoise, on retrouve de la pâte d’amande étalée dessus. Ensuite, elle est découpée à l’aide d’un emporte-pièce, un outil qui permet de donner une forme spécifique à la pâte avant la cuisson. On utilise aussi une mousse à la vanille, qui est un mélange de vanille de Tahiti et de Madagascar. Sur le dessus et à l’intérieur, on retrouve des fraises et des fleurs. J’aime bien utiliser le pochage, car je trouve que c’est très élégant [le pochage est une technique qui consiste à utiliser une poche à douille pour déposer de la préparation (crème, ganache, etc.) sur un gâteau ou sur une autre pâtisserie, afin de créer des motifs décoratifs ou des formes spécifiques — NDLR].

Cédric Grolet Pâtissier Hôtel de Paris Monaco
« J’ai posté une première photo sur Instagram en 2013. C’était une pomme. […] J’ai eu 2 000 “likes”. Je me suis demandé ce qu’il se passait. […] En quelques mois, j’ai eu 500 000 abonnés, puis un million en un an. Ça a donc été extrêmement rapide. » Cédric Grolet. Chef pâtissier. © Photo Calvin Courjon

Aujourd’hui, votre entreprise emploie combien de salariés, pour quel chiffre d’affaires annuel ?

Nous avons un peu plus de 600 salariés dans le monde. A Monaco, dans le patio et la boutique, j’emploi un peu plus d’une quarantaine de personnes. Et un peu plus de 70 salariés dans l’ensemble de l’hôtel de Paris (1). Quant au chiffre d’affaires annuel, nous ne répondons pas à cette question.

Votre implantation à Monaco pourrait-elle donner lieu à des créations inspirées du patrimoine ou des produits locaux de la principauté ?

Bien sûr. Nous avons beaucoup d’idées autour de l’identité monégasque. Mais j’écoute les clients, car à la fin, c’est lui qui a raison. Aujourd’hui, nous sommes très connus pour nos pâtisseries en trompe-l’œil, nos fleurs, nos cookies, et nos viennoiseries. Les petits déjeuners de notre boutique parisienne, au 35 avenue de l’Opéra, marchent aussi très bien. On se concentre donc là-dessus pour essayer de faire bien les choses. Souvent, on essaie de trouver des nouveautés ou de modifier ce qui marche. Mais pourquoi changer quand ça marche ? Je suis toujours d’accord quand il s’agit d’améliorer. Mais changer pour changer, je ne suis pas vraiment pour.

Prévoyez-vous des collaborations spécifiques avec le restaurant de l’hôtel de Paris triplement étoilé au Michelin, le Louis XV – Alain Ducasse ?

Aujourd’hui, le Louis XV a déjà un chef pâtissier en interne qui s’occupe de ce restaurant gastronomique avec des desserts à l’assiette [Sandro Micheli est chef pâtissier au Louis XV-Alain Ducasse depuis le 6 juin 2013. A ce sujet, lire son interview : « J’ai toujours été gourmand », publiée dans Monaco Hebdo n° 1294 — NDLR]. C’est le seul restaurant de l’hôtel de Paris que l’on ne touchera pas. Mais on ne sait pas ce qu’il va se passer dans le futur.

« Souvent, on essaie de trouver des nouveautés ou de modifier ce qui marche. Mais pourquoi changer quand ça marche ? »

Qu’est-ce que ce nouveau projet monégasque représente pour vous, après 25 ans de carrière et plusieurs boutiques à succès ?

Le 28 août 2025, j’ai eu 40 ans [Cédric Grolet est né le 28 août 1985 à Firminy, dans la Loire — NDLR]. Cette boutique monégasque est une fierté. A 20 ans, j’avais pour objectif d’être un chef pâtissier dans un palace. Le destin m’a apporté cela autrement. Avoir une possibilité de m’exprimer à Monaco, à l’hôtel de Paris, ce n’était même pas un rêve. C’est au-delà de ce que je pouvais espérer. C’est un remerciement de la vie qui me permet d’être ici, en principauté. Avec mes équipes, on est vraiment très fier d’être ici.

Au départ, votre ambition, c’était quoi ?

Quand j’ai commencé à travailler avec mon grand-père, mon objectif c’était d’être un bon pâtissier et de devenir meilleur ouvrier de France. A cette époque-là, le col bleu-blanc-rouge me faisait beaucoup rêver. Aujourd’hui, des plateformes ont été crées et le concept est différent, car la génération a changé. Mais meilleur ouvrier de France, c’était important pour moi.

Alors que vous affichez 12,8 millions d’abonnés sur Instagram, Internet a changé quoi pour vous ?

Quand j’ai débuté comme chef pâtissier au Meurice, j’avais 25 ans. Une jeune fille, Jessica, qui était cuisinière, est venue me voir. Je travaillais alors sur mes trompe-l’œil depuis deux ans. Elle m’a dit : « Chef, ce que vous faites, c’est vraiment extraordinaire. Il faut en parler dans le monde entier. Vous devriez utiliser Instagram. » En 2012, les Français utilisaient davantage Facebook qu’Instagram. Je ne savais pas ce que c’était. Je lui ai dit que les réseaux sociaux, ce n’était pas pour moi. Car je pensais que les réseaux sociaux, c’était pour raconter sa vie privée, et pas sa vie professionnelle. Ma vie privée, c’est ma vie privée. En revanche, parler de son travail sur les réseaux sociaux, c’est autre chose. Cela donne la possibilité de travailler plus. J’aime bien voir Instagram de cette manière. Quand je me suis inscrit, cela m’a donné l’objectif de créer des publications. Parce que les personnes qui vous suivent sur Instagram attendent constamment de nouvelles créations de votre part.

« Aujourd’hui, le Louis XV a déjà un chef pâtissier en interne qui s’occupe de ce restaurant gastronomique avec des desserts à l’assiette. C’est le seul restaurant de l’hôtel de Paris que l’on ne touchera pas. Mais on ne sait pas ce qu’il va se passer dans le futur »

Comment se sont passés vos débuts sur Instagram ?

J’ai posté une première photo sur Instagram en 2013. C’était une pomme. Avant, quand on avait dix “likes” [« dix j’aime » — NDLR] sur une publication publiée sur Facebook, on était comme des fous. Avec cette première photo, j’ai eu 2 000 “likes”. Je me suis demandé ce qu’il se passait. Je me suis alors pris au jeu, et j’ai continué à publier des photos, car, à l’époque, on ne pouvait pas publier de vidéos sur Instagram. En quelques mois, j’ai eu 500 000 abonnés, puis un million en un an. Ça a donc été extrêmement rapide.

Comment cette initiative a-t-elle été vue dans le monde de la cuisine ?

A cause de ma présence sur Instagram, j’ai été énormément critiqué par certains confrères. Ça n’était pas bien vu. Ils se demandaient ce que je faisais sur ce réseau social, et pourquoi j’y étais. Mais aujourd’hui, en 2025, tous les corps de métiers utilisent les réseaux sociaux, que ce soit Instagram ou TikTok, peu importe la plateforme.

Que cherchez-vous à faire sur les réseaux sociaux ?

Je me suis donné pour objectif de raconter une histoire, à travers les réseaux sociaux. Il y a un compte Instagram Cédric Grolet, mais il y a aussi les comptes Cédric Grolet Monaco, Cédric Grolet Les Airelles, Cédric Grolet Café, Cédric Grolet Opéra [il possède un total de huit comptes sur Instagram — NDLR]… On essaie d’expliquer ce que nous faisons à nos clients, de façon simple, ludique et agréable à regarder, à travers des photos et des vidéos. Le « gros » compte Cédric Grolet [qui affiche 12,8 millions abonnés — NDLR] publie des vidéos. Les autres comptes proposent des “slides” [un carrousel de photos — NDLR] et des vidéos pour comprendre la fabrication de nos desserts.

Aujourd’hui, vous êtes présents sur quelles plateformes ?

Nous sommes présents sur Instagram et sur TikTok. Dans mon groupe, des personnes, en interne, gèrent nos différents réseaux sociaux. Mais c’est moi qui décide sur quels réseaux je souhaite m’implanter. Mon agent m’a cassé la tête avec TikTok pendant deux ans. Je ne voulais pas y aller, car je pensais que sur TikTok il n’y avait que des danses chorégraphiées. Alors qu’en fait, TikTok possède une puissance incroyable. J’ai donc fait mes vidéos sur Instagram, pour les basculer ensuite sur TikTok. Aujourd’hui, nous avons 8 ou 9 millions d’abonnés sur TikTok.

Vous allez vous lancer sur d’autres plateformes ?

On s’est lancé sur un réseau chinois qui s’appelle RedNote [Xiaohongshu en chinois, cette plateforme a été créée en 2013 — NDLR]. En Asie, les réseaux sociaux sont différents. Ils ont TikTok, mais Instagram est bloqué. Du coup, ils utilisent d’autres plateformes. Des plateformes que nous, Européens, on ne connaît pas.

« Sur les réseaux sociaux, je recherche des clients. Ces plateformes nous permettent de parler de notre travail d’une façon agréable pour les clients. En interne, nous avons une équipe de vidéastes, de photographes, et de personnes chargées de gérer nos réseaux sociaux à plein temps »

Que recherchez-vous à travers cette présence sur les réseaux sociaux ?

Sur les réseaux sociaux, je recherche des clients. Ces plateformes nous permettent de parler de notre travail d’une façon agréable pour les clients. En interne, nous avons une équipe de vidéastes, de photographes, et de personnes chargées de gérer nos réseaux sociaux à plein temps. Gérer des réseaux sociaux, c’est un métier récent. Avant je postais moi-même mes photos. Aujourd’hui, c’est un vrai outil de travail.

Le 19 juin 2023, une tarte aux fraises entières non équeutées vendue 80 euros a provoqué une vague d’indignations sur Internet et des tags ont même été retrouvés sur votre boutique : que ressentez-vous quand les réseaux sociaux se retournent contre vous ?

Sur les réseaux sociaux, il y a bien entendu des critiques. On ne peut pas plaire à tout le monde et avoir 100 % d’avis positifs. C’est impossible. Nous avons eu une tarte aux fraises sur laquelle mon pâtissier a mis des fraises non équeutées, et il en a mis beaucoup plus que prévu. L’erreur est humaine. Dans nos équipes, on est 100 % humains. Il n’y a aucune machine qui fabrique nos tartes aux fraises. Ces critiques sont difficiles, car on essaie de faire du mieux possible tous les jours. Mais quand on est à l’écoute de la critique, et que l’on s’améliore pour déboucher sur quelque chose de mieux, cela permet de ne plus avoir de critiques négatives, et cela dure depuis quelques temps, déjà. On s’est servi de ces critiques pour rebondir et être meilleur aujourd’hui.

Ces critiques sur les réseaux sociaux vous ont blessé ?

Oui, cela m’a blessé, car j’aime mon métier. J’aime ce qu’on fait. Et on, c’est-à-dire les 600 employés qui travaillent avec nous, s’implique d’une manière incroyable. Je les remercie encore. Quand je vois à quel point mes équipes sont amoureuses de leur travail, je suis trop fier.

Toujours en 2023, quelques mois plus tard, votre bûche de Noël « bonhomme de neige » a aussi provoqué des interrogations et même des moqueries sur les réseaux sociaux ?

Pour mon bonhomme de neige, j’avais donné tout mon amour. Je voulais faire un bonhomme de neige très enfantin, très simple. Pour cela, j’ai créé une recette pour démontrer, à travers ce bonhomme de neige en train de fondre, la réalité du réchauffement climatique. On a donc créé une guimauve avec une température spécifique, qui coulait un peu. Mais les gens se sont attaqués à ce bonhomme de neige sur les réseaux sociaux. A côte de ça, j’avais une dizaine de bûches extrêmement travaillées, à des prix différents.

« A cause de ma présence sur Instagram, j’ai été énormément critiqué par certains confrères. Ça n’était pas bien vu. Ils se demandaient ce que je faisais sur ce réseau social, et pourquoi j’y étais. Mais aujourd’hui, en 2025, tous les corps de métiers utilisent les réseaux sociaux »

Pour Noël 2025, vous allez faire quoi ?

Pour les fêtes de fin d’année 2025, je vais créer un nouveau bonhomme de neige. Et je vais leur montrer que je suis encore là. J’ai imaginé un nouvel emballage, j’ai redessiné mon bonhomme de neige. Mais, cette fois-ci, je lui ai ajouté un petit clin d’œil.

Vous êtes beaucoup copié, notamment vos fameuses pâtisseries en trompe-l’œil : ça vous dérange ou ça vous amuse ?

En 2012, quand je suis devenu chef pâtissier au Meurice, j’ai fait un test avec Franka Holtmann, qui était la directrice de l’hôtel [après 19 ans à la direction général de l’hôtel Meurice, Franka Holtmann a pris sa retraite en février 2025. Elle a été remplacée par Pascal Billard — NDLR]. J’avais 25 ans. Elle m’a dit que j’était beaucoup trop jeune pour être chef pâtissier. Mais je trouve qu’on ne définit pas quelqu’un par son âge, mais par son expérience. J’ai commencé la pâtisserie très jeune, et j’avais vraiment envie d’avoir cette place. Je suis même monté sur la table pour avoir cette place [il sourit — NDLR]. J’ai dit à Franka Holtmann : « Je l’aurai, cette place ! ». J’avais alors fait une cerise en trompe-l’œil, avec un décliné autour de la cerise. A la fin de l’été, la cerise meurt, et j’ai donc dû trouver un nouveau fruit pour créer un autre trompe-l’œil. Aujourd’hui, j’ai 40 ans, et cela fait treize ans que je fais des trompe-l’œil.

Votre niveau de technicité et de maîtrise vous permettent de vous distinguer de celles et ceux qui copient vos desserts en trompe-l’œil ?

Au fil du temps, j’ai amélioré ces trompe-l’œil, je les ai modifiés, perfectionnés… J’ai cherché des techniques extrêmement complexes, en termes de finition, pour tendre vers toujours plus de créativité. Or, cela fait seulement six mois ou un an que l’on voit éclore des nouvelles boutiques qui vendent des pâtisseries en trompe-l’œil. Donc, cela veut dire que pendant douze ans, personne n’a fait de trompe-l’œil, à part un petit citron et deux ou trois petites choses. Mais, pour ouvrir la première boutique consacrée à des pâtisseries en trompe-l’œil copiés, cela a pris douze ans. Vous imaginez ce que j’ai pu faire en douze ans ?

Vous avez donc douze ans d’avance sur les copieurs ?

Je ne sais pas si j’ai douze ans d’avance, mais, en tout cas, j’ai envie de dire « merci » à la dizaine de boutiques trompe-l’œil ouvertes à Paris. Parce que depuis que ces boutiques sont ouvertes, notre chiffre d’affaires et l’engouement autour des desserts en trompe-l’œil a été multiplié par mille. Cela veut dire qu’ils mettent en avant notre travail et qu’ils nous rendent service.

Etre copié ne vous a pas inquiété ?

Au début, on a peur d’être copié, ce qui est normal. C’est humain. Mais aujourd’hui, après avoir fait un point sur le développement stratégique de nos entreprises, on s’est rendu compte que grâce à nos douze ans de travail en amont, la pâtisserie en trompe-l’œil représente la marque Cédric Grolet. Et puis, si des gens nous copient, c’est qu’ils aiment ce qu’on fait.

Vous avez goûté ces copies ?

Non, je n’ai pas encore goûté ces copies de trompe-l’œil. Je mange trop de desserts. Je ne peux pas tout goûter. Je dois d’abord assumer la responsabilité de goûter mes propres desserts.

Une mère coiffeuse et un père routier, et autour de vous, cinq frères et sœurs : comment est venue l’idée de faire de la pâtisserie ?

Papa a passé son temps sur la route, donc je ne le voyais pas. Les seules choses qu’il m’a apprises, c’est l’éducation et le travail. Avec autant d’enfants, Maman était noyée. Ce sont mes grands-parents qui s’occupaient de moi quand j’étais en vacances, pendant ces deux mois si longs quand on est petit, que sont juillet et août. On tournait en rond à la maison, donc mes parents nous mettaient chez mes grands-parents. Mon grand-père était cuisinier, il avait un hôtel-restaurant. Il m’a mis au travail très tôt. Très vite, j’ai été attiré par les odeurs et les couleurs. Je trouve que ça représente bien notre métier. Les couleurs passent par l’intermédiaire des pâtisseries, et les odeurs viennent quand on cuisine. Ensuite, il y a le goût. Je suis très sensible. Je capte des moments, je les enrichis, je les transforme, et je crée.

Pourquoi vous être lancé dans la pâtisserie et pas dans la cuisine salée ?

Il y avait ces bonbons acidulés que je mangeais au restaurant de mon grand-père. Ils étaient dans des boîtes en plastique, avec un couvercle rouge. Quand il avait le dos tourné, j’allais en tirer un ou deux. Il y avait aussi la glace à la vanille qui turbinait dans la vieille machine à glace de mon grand-père… C’est ça qui m’a interpellé. Quand j’étais petit, je n’avais pas le droit de manger de bonbons, ni de fast-food. J’avais le droit de manger les légumes du jardin, les animaux élevés par des agriculteurs, bref, de très bons produits. Ma mère cuisinait les légumes du jardin, au rythme des saisons.

« Pour ouvrir la première boutique consacrée à des pâtisseries en trompe-l’œil copiés, cela a pris douze ans. Vous imaginez ce que j’ai pu faire en douze ans ? »

A 14 ans, plutôt que le foot et l’AS Saint-Etienne (ASSE), vous avez rejoint la pâtisserie ?

J’aime beaucoup le foot. C’est vrai que j’aurais pu tenter le football et l’AS Saint-Etienne. J’ai fait six ans de foot. Je jouais bien. En région Auvergne, les clubs se disputaient pour m’avoir. Je jouais au poste d’avant droit. Je suis fin et je courais très vite, donc c’était bien pour marquer des buts. Papa m’amenait de temps en temps à l’entraînement. J’avais envie d’aller à l’ASSE. Mon père m’a dit qu’il fallait choisir. Il m’a demandé si je voulais rester avec mon grand-père pour faire des gâteaux. J’ai décidé d’arrêter le foot.

Sans regret ?

Aujourd’hui, je suis heureux, donc je pense que j’ai fait le bon choix. A 40 ans, avoir la carrière que j’ai, c’est exceptionnel.

Aujourd’hui, vous êtes devenu une véritable star, et il est devenu difficile pour vous de sortir sans être reconnu : une telle pression vous permet-elle d’être encore pâtissier ?

Tout ça n’est pas pénible du tout. Mais parfois, j’aimerais travailler plus. Quand les clients sont là et que je suis sans cesse interpellé, alors que je suis en train d’expliquer à mes équipes ce qu’il faut faire, que je regarde les erreurs, je dois jongler. Car le respect du client est numéro un, mais le respect de mes équipes, aussi. Je dois donc trouver un équilibre entre faire avancer les choses avec mes équipes, et être disponible pour mes clients. J’aimerais avoir la possibilité d’être plus avec mes équipes dans les boutiques pendant les heures d’ouverture, mais je ne peux presque plus y être.

Cédric Grolet Pâtissier Stéphane Valeri Monte-Carlo SBM
« Quand le prince Albert m’a dit qu’il aimait la pâte d’amande, j’ai créé un fraisier à la pâte d’amande. C’est le seul dessert qui est très emblématique pour cette boutique à Monaco. » Cédric Grolet. Chef pâtissier. © Photo Manuel Vitali / Direction de la Communication

C’est frustrant ?

Je dois être à 100 % pour mes équipes et à 100 % avec mes clients, mais je ne peux pas. Il arrive régulièrement qu’en pleine réunion, des gens viennent avec leurs téléphones pour me filmer et faire des photos. C’est devenu difficile à gérer. Je suis pâtissier, je ne me considère vraiment pas comme une star. Je me considère comme quelqu’un qui est influent dans la pâtisserie. Quand je publie une vidéo ou une photo, qu’on explique ce qu’on fait, cela a une vraie influence sur la pâtisserie. Pour moi, une star c’est un footballeur ou un acteur.

Vous êtes une star de la pâtisserie ?

« Star », c’est vraiment haut. On doit encore bosser pour être une star.

Pour diriger les 600 salariés de votre groupe, comment êtes-vous organisé ?

J’ai une assistante qui s’occupe de mon planning de A à Z. Toutes les personnes qui gravitent autour de moi doivent passer par mon assistante. Que ce soit ma vie professionnelle, ma vie personnelle, une vidéo, des photos, un “testing”, mon sport, ma coach que j’ai depuis ces dix dernières années, ma façon de manger… Tout est réglé au millimètre pour que je sois en bonne santé, et que je sois disponible pour les journalistes, pour mon associée, pour mes pâtissiers… Je prends beaucoup d’avions, je voyage énormément. Donc la première chose à faire, c’est de prendre soin de mon corps pour pouvoir être disponible pour les autres. Si je ne prends pas soin de moi, je ne prends pas soin des autres.

« Ces cinq dernières années ont été très bénéfiques pour nous, parce qu’on a appris. On a appris de nos erreurs, on a appris des petits tacles que l’on a reçus sur les réseaux sociaux ou des journalistes. Donc aujourd’hui, on progresse, et on imagine que nos dix prochaines années seront bien meilleures »

Quand vous ne travaillez pas, vous faites quoi ?

J’aime beaucoup la pêche. Je suis d’Auvergne. J’ai besoin de repartir aux sources pour être concentré à 100 % sur mon travail. Je pêche dans la nature, partout dans le monde. J’ai ma canne à pêche et je pars sans téléphone, sans rien. C’est important pour moi. Quand je vais à la pêche, je ressens une connexion à la nature : j’ai la canne en main, je marche, j’ai le contact de l’eau, de l’air, des feuilles qui tombent, les températures qui chutent le soir, les bruits, les odeurs… Tout ça me permet d’être beaucoup plus créatif, beaucoup plus fort, beaucoup plus énergique.

C’est aussi un moyen de rester longtemps au plus haut niveau ?

Je ne suis pas le genre de chef à dire : « Je travaille tout le temps, je ne prends pas de repos. » Je compare ça à une voiture : si on ne fait pas la révision et qu’on n’en prend pas soin, à un moment donné, on finit dans le ravin. Mon corps, c’est la même chose. Il faut prendre son temps pour avoir une carrière qui dure dans le temps. Faire le tube de l’été, ça ne m’intéresse pas. Ça fait dix ans que ça marche. Je n’ai que 40 ans. Il nous reste encore quelques années pour construire quelque chose. Ces cinq dernières années ont été très bénéfiques pour nous, parce qu’on a appris. On a appris de nos erreurs, on a appris des petits tacles que l’on a reçus sur les réseaux sociaux ou des journalistes. Donc aujourd’hui, on progresse, et on imagine que nos dix prochaines années seront bien meilleures.

1) La boutique monégasque de Cédric Grolet est située dans le patio de l’hôtel de Paris. Elle est ouverte du lundi au dimanche, de 8 h 30 à 19 heures. Fermeture le lundi et mardi, d’octobre à mai. Capacité : 36 personnes à l’intérieur et 60 personnes à l’extérieur.

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