Conseiller technique délégué au handicap au sein du gouvernement monégasque, Lionel Galfré détaille les actions concrètes menées pour améliorer le quotidien des personnes en situation de handicap à Monaco, tout en abordant ses objectifs pour l’année 2026. Propos recueillis par Mélicia Poitiers
Dans le cadre du plan Handipact, neufs piliers ont été identifiés : quel est le plus important ?
Le plus important, celui qui irrigue tous les autres, c’est la sensibilisation de la population, le changement de mentalité. Le plus gros obstacle à l’accessibilité c’est l’accessibilité au cerveau des gens qui n’ont pas de problème d’accessibilité [rires — NDLR]. Il faut que chaque acteur — urbaniste, organisateur d’événement, commerçant, responsable culturel, etc. — prenne le réflexe de penser spontanément aux personnes en situation de handicap.
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Par quelles actions concrètes passe cette sensibilisation ?
D’abord, par la répétition. Un matin je me brossais les dents, et mon fils me dit : « Papa quand tu te brosses les dents, coupe l’eau. » J’ai été étonné de voir à quel point le matraquage qu’on leur fait à l’école sur l’environnement et l’écologie était efficace. Et en fait, pour le handicap, je suppose qu’il faut faire pareil. En parallèle, il faut rendre le handicap plus visible. Parce que, comme la société n’est pas adaptée, les personnes en situation de handicap ont tendance à ne pas beaucoup sortir et à s’isoler. Alors, on ne les voit pas dans l’espace public, et moins on les voit, plus on les oublie.
« Dans le système actuel, jusqu’à 60 ans vous êtes handicapés, mais à partir de 60 ans vous n’êtes plus handicapé, vous êtes uniquement vieux. Si à 62 ans vous perdez une jambe, vous ne serez jamais considéré comme handicapé et vous ne toucherez jamais les aides afférentes »
Comment les rendre plus visibles ?
Nous avons beaucoup communiqué sur Handipact à travers des affiches et des prospectus. Nous avons aussi lancé le trophée Handipact. La première année, il a été remis aux sapeurs-pompiers de Monaco pour récompenser leur initiative : ils ont formé les pompiers aux rudiments de la langue des signes, pour qu’ils puissent porter secours aux personnes sourdes et muettes.
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En parallèle de ces événements, je fais la tournée de tous les acteurs locaux pour leur expliquer que les personnes en situation de handicap ont une vie à vivre, et que leur handicap ne doit les priver ni d’emploi s’ils le veulent, ni de loisirs, ni de culture, etc.
« Dans le système actuel, jusqu’à 60 ans vous êtes handicapés, mais à partir de 60 ans vous n’êtes plus handicapé, vous êtes uniquement vieux. Si à 62 ans vous perdez une jambe, vous ne serez jamais considéré comme handicapé et vous ne toucherez jamais les aides afférentes »
Vous avez expliqué que l’idée, c’était d’agir sur des petites choses, qui, mises bout à bout, améliorent le confort, au quotidien, des personnes en situation de handicap : pouvez-vous citer quelques exemples ?
Oui, il y a des petites actions sur lesquelles on ne communique pas forcément, qui sont réglées très vite, mais qui ont toute leur importance. Par exemple, jusqu’à il y a peu, une personne en situation de handicap pouvait aller voir les matchs de football de l’AS Monaco gratuitement au stade Louis II, mais il fallait venir deux heures avant, et ensuite vous rentriez, dans la limite des places disponibles. On ne pouvait pas réserver, car c’était gratuit. J’ai contacté le club et, désormais, c’est possible. Par ailleurs, dans le bus, quand vous passiez votre carte devant la machine, l’écran affichait « handicap ». Là aussi, un coup de fil a suffi à faire retirer la mention.

Quoi d’autre ?
Un problème vécu a toutefois été un peu plus long à résoudre : il s’agit de la refonte de la carte monégasque de priorité pour personne handicapée. Le modèle initial n’avait pas le logo international du handicap. Il était uniquement en français et il comportait un extrait d’arrêté ministériel inutile. Cette carte était loin d’être pratique : à l’aéroport, par exemple, quand je la montrais de loin, les agents ne comprenaient pas de quoi il s’agissait. Et s’ils s’approchaient pour la regarder, elle donnait l’impression d’un bricolage maison.
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L’une des premières mesures que nous avons prises a donc été de la changer pour une carte en plastique rigide, avec un gros logo visible à distance, et des traductions pour qu’elle soit compréhensible dans n’importe quel pays. Ça n’est pas grand-chose, mais à l’étranger, ça change la vie.
Concernant les aides financières, vous n’avez rien changé ?
Nous avons déposé une proposition de loi au Conseil national pour permettre de cumuler certains statuts et allocations. Parce que, dans le système actuel, jusqu’à 60 ans vous êtes handicapés, mais à partir de 60 ans vous n’êtes plus handicapé, vous êtes uniquement vieux. Si à 62 ans vous perdez une jambe, vous ne serez jamais considéré comme handicapé et vous ne toucherez jamais les aides afférentes.
Y a-t-il des points sur lesquels vous avez l’impression que l’on régresse ?
Oui, juste parce que l’on ne réfléchit pas sous le prisme du handicap. Le meilleur exemple ce sont les terminaux de paiement. En ce moment, beaucoup de magasins remplacent les terminaux avec des touches par des écrans totalement plats. Le problème, c’est que les personnes aveugles ne peuvent plus s’en servir. Au-delà de 50 euros, ils doivent donner leur carte et leur code au commerçant. Même chose dans certains parkings, et c’est le cas aux Salines : le bouton d’appel a été remplacé par des tablettes pour les ascenseurs. Du coup, les personnes aveugles ne peuvent pas les utiliser.
« Beaucoup de magasins remplacent les terminaux avec des touches par des écrans totalement plats. Le problème, c’est que les personnes aveugles ne peuvent plus s’en servir. Au-delà de 50 euros, ils doivent donner leur carte et leur code au commerçant »
Sur quoi comptez-vous travailler en 2026 ?
Nous allons intégrer le « 114 », un dispositif français qui permet aux personnes muettes d’appeler en visio et de communiquer en langue des signes pour expliquer leur situation. Ce service sera directement relié à nos équipes de secours. Nous travaillons également sur un projet d’intelligence artificielle (IA) capable de retranscrire en temps réel ce que l’on dit pour les personnes malentendantes, avec l’ambition de le déployer prochainement dans les services gouvernementaux.
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Quoi d’autre ?
L’accessibilité des sites Internet est une autre priorité. Les sites du gouvernement monégasque ont été audités et ils doivent être retravaillés. Mais l’accessibilité concerne aussi les musées et les salles de spectacles, qui doivent, par ailleurs, fournir des informations plus claires et plus complètes. En effet, les personnes en situation de handicap ont l’habitude, lorsqu’aucune information n’est disponible, de supposer que l’accueil n’est pas adapté.
Autre chose ?
Concernant la carte de stationnement pour personnes handicapées, certains continuent de l’utiliser, même s’ils ne sont plus considérés comme tels, voire même après le décès du titulaire. Chaque année, un autocollant doit attester de sa validité. Mais une tolérance est appliquée, et actuellement, les personnes ne sont pas verbalisées. Dans le cadre d’un projet transmis à la direction de l’innovation et de la transition numérique (DITN), nous souhaiterions moderniser la carte avec un QR Code indiquant si elle est active ou non. Cette solution existe déjà en Belgique et elle pourrait être étendue à l’Europe.



