mercredi 29 avril 2026
AccueilActualitésJudiciaireDivorce, harcèlement, pots de vin, corruption… Enfin la vérité sur l’affaire des...

Divorce, harcèlement, pots de vin, corruption… Enfin la vérité sur l’affaire des faux résidents belges ?

Publié le

Corruption, pots-de-vins, faux papiers de résidence, le tout sur fond de divorce… L’affaire dites des « faux résidents belges » a secoué la principauté en octobre 2016, lors de sa révélation. Après plus de huit ans de procédure, le procès s’est enfin tenu au mois de juin 2025 au tribunal correctionnel de Monaco. Explications avec les avocats de la défense et de la partie-civile.

C’était le 7 octobre 2016, dans les locaux de la sûreté publique. Bernadette L. dénonce, dans un climat de divorce, un système complexe de corruption, dans lequel tremperait son mari de l’époque, Christian Carpinelli (1). Huit ans et demi plus tard, l’ancien commissaire-divisionnaire s’est retrouvé sur le banc des prévenus, aux côtés de dix autres personnes, dont Bernadette L. soupçonnée de complicité. Cette affaire, d’une extrême complexité, notamment due à l’étendue du dossier, a été jugée du 2 au 13 juin 2025 au tribunal correctionnel de Monaco. Le verdict sera rendu le 14 octobre 2025.

Pierre Salik, pierre angulaire de l’affaire

Cette affaire prend racine à la fin des années 1980. Christian Carpinelli, ancien commissaire-divisionnaire et chef de la section des résidents jusqu’en juin 2013, aurait facilité la délivrance de cartes de séjour en échange de cadeaux et de pots-de-vin. Au total, 14 Belges et une Suissesse auraient reçu des cartes de séjour qui leur permettaient d’avoir le statut tant convoité de résident monégasque. L’objectif ? Contourner les impositions de leur propre pays en faisant de l’évasion fiscale. L’homme d’affaires belge Pierre Salik (1930-2025), propriétaire de l’entreprise Salik, spécialisée dans la production de jeans, a reçu en 1987, sa première carte de séjour à Monaco. Lors du procès, Christian Carpinelli, qui s’occupait à l’époque du dossier de Pierre Salik, a expliqué que, malgré des doutes sur la résidence de ce Belge, notamment liés aux relevés du compteur électrique, le renouvellement de la carte de séjour a été fait : « Au moment de lui délivrer sa carte de résident privilégié, on aurait dû vérifier sa résidence effective. Mais je n’étais provisoirement pas aux commandes. »

Lire aussi | Une famille belge a t-elle corrompu des policiers monégasques ?

Pourtant, près de 20 ans plus tard, en 2009, Christian Carpinelli, alors à la tête du service, délivre une nouvelle fois le renouvellement de la carte de séjour de Pierre Salik. Devant le président du tribunal correctionnel, Florestan Bellizona, Christian Carpinelli met en avant le cas particulier d’un homme d’affaires, résident par volonté princière. Oui mais… Pierre Salik a voulu reproduire le système pour ses amis et sa famille, avec l’aide de Christian Carpinelli. Ce dernier, même après sa retraite en 2013, continuera de jouer les intermédiaires jusqu’en 2016 jusqu’au dépôt de plainte de sa femme. Mais avant de quitter la sûreté publique, Christian Carpinelli a transféré ses dossiers à un policier de confiance, qui s’est également retrouvé sur le banc des prévenus.

Cette affaire prend racine à la fin des années 1980. Christian Carpinelli, ancien commissaire-divisionnaire et chef de la section des résidents jusqu’en juin 2013, aurait facilité la délivrance de cartes de séjour en échange de cadeaux et de pots-de-vin. Au total, 14 Belges et une Suissesse auraient reçu des cartes de séjour qui leur permettaient d’avoir le statut tant convoité de résident monégasque

Un réseau de corruption étendu

En effet, au procès, l’ensemble des pièces rassemblées au cours des huit années de procédure a mis en avant un système bien ficelé. Le réseau rassemblait en tête de file, Christian Carpinelli, l’ancien commissaire, les faux résidents belges et suisse, ainsi qu’une agence immobilière de la principauté, Immobilia 2000, qui avait pour mission de distribuer les logements aux résidents. L’enquête a d’ailleurs révélé que la plupart des biens étaient soit inhabités tout au long de l’année, soit sous-loués à prix d’or, notamment lors des grands événements de la principauté, comme le Grand Prix de Monaco, par exemple. À l’heure où le gouvernement monégasque met en avant une lutte acharnée contre la corruption auprès du Groupe d’action financière (Gafi) et de Moneyval, l’organe de lutte contre le blanchiment d’argent du Conseil de l’Europe, cette affaire a un goût particulier. Mais outre le rôle qu’aurait joué Christian Carpinelli dans cette affaire, son ex-femme, Bernadette L., représentait pour la cour une énigme. Victime d’une part et prévenue de l’autre, cette femme de 69 ans comparaissait sur les deux tableaux.

Me Sarah Caminiti-Rolland. Avocate de Christian Carpinelli. © Photo DR
Me Michel Cardix. Avocat de Bernadette L.. © Photo DR

Corruption et harcèlement dans le même panier

Témoin de premier plan des affaires de son mari, elle avait, quelques jours avant son dépôt de plainte pour corruption, déjà déposé une autre plainte, le 3 octobre 2016, cette fois-ci pour « harcèlement sur conjoint » et « tentative d’extorsion de fonds ». Pendant le procès, elle a mis en avant un climat d’« enfer » au sein du couple, ainsi qu’une tentative d’extorsion de fonds de 94 000 euros, placés sur une assurance vie par Christian Carpinelli, qui aurait menacé son ex-femme de divulgation de photos intimes. La vie intime des deux ex-époux a été au centre du procès, notamment pour tenter de comprendre ce qui a poussé Bernadette L. à dénoncer Christian Carpinelli. Cet aspect a été étudié, puis défendu, par Me Sarah Caminiti-Rolland, inscrite au barreau de Monaco, qui défendait les intérêts de Christian Carpinelli pendant l’audience : « Initialement, on peut se dire que le dossier « corruption » et le dossier « harcèlement » sont deux choses différentes, mais en réalité il y a bien un lien. »

Lire aussi | Affaire des faux résidents belges de Monaco : le procès a débuté, il prendra fin le 18 juin

Le lien qu’elle met en évidence, c’est une suite d’échanges de SMS entre un agent de police et Bernadette L., plusieurs jours avant les différents dépôts de plainte : « Lorsque je l’ai interrogée sur ce point, Bernadette L. a admis qu’au moins le 1er octobre 2016 elle avait échangé avec cet agent de police sur le volet de la corruption. »

Outre le rôle qu’aurait joué Christian Carpinelli dans cette affaire, son ex-femme, Bernadette L., représentait pour la cour une énigme. Victime d’une part et prévenue de l’autre, cette femme de 69 ans comparaissait sur les deux tableaux

Des SMS pour aboutir à une nullité ?

Dans le même temps, l’enquête a révélé que, dès le 6 septembre 2016, il y a eu des contacts entre Bernadette L. et Richard Marangoni, alors chef de la sûreté publique, qui tentait de résoudre l’affaire. Un autre SMS est considéré comme une « atteinte au droit de la défense » par l’avocate Me Sarah Caminiti-Rolland, car hors procédure : il s’agit d’un SMS envoyé le 4 octobre 2016, soit trois jours avant le dépôt de plainte pour corruption, par Bernadette L. à Christophe Haget, alors commissaire principal et chef de la division de police judiciaire de Monaco. Dans cet échange de SMS la prévenue et témoin écrit : « Si tu prends son agenda, dans la couverture de l’agenda quand tu l’ouvres, tu trouveras une liste de cartes de séjour avec noms, dates, abonnements de foot et le nom d’un de tes collègues. Pour cela, il [Christian Carpinelli_NDLR] perçoit X euros par mois, toujours en espèces. » Ce SMS est l’une des cartes les plus importantes de la défense, car elle pourrait permettre, selon Me Sarah Caminiti-Rolland, de déboucher sur un vice de procédure. « S’il est reconnu que les actes saisis par le procureur général, sont reconnus comme nuls, ça peut faire tomber toute la procédure. Lorsque le tribunal décide d’une nullité, il va décider aussi des conséquences. » Cette nullité, plaidée par Me Jérémy Gutkès, autre avocat de la défense, pourrait impacter la conclusion du verdict, attendu pour le 14 octobre 2025. Si un vice de procédure est constaté, les conséquences dépendront de la nullité en question. Si la nullité est reconnue sur la totalité de l’acte, alors l’instruction pourrait être effacée et reprise depuis le début, ce qui nécessiterait de nouveau, une enquête, près de dix ans après ce fameux dépôt de plainte du 7 octobre 2016.

Les mensonges de l’ex-épouse ?

Mais outre cette nullité potentielle pour faute de procédure, c’est la manière dont Bernadette L. s’est comportée pendant la procédure et pendant le procès sur laquelle Me Sarah Caminiti-Rolland appuie : « Sur ce point là, mon client a été particulièrement choqué et bouleversé par tout ce qui a pu se passer avant l’audience et pendant. Bernadette L. s’est exprimée pendant 45 minutes non-stop et elle a proféré des horreurs. » Lors de son passage à la barre, la prévenue et témoin s’est dite victime de « prostitution forcée », en faisant écho à la vie libertine du couple. Un point de vue inacceptable pour l’avocate de la défense : « En 2016, le couple sortait de dix années de vie commune, et aucune difficulté n’a été démontrée, bien au contraire. Il y a beaucoup d’éléments dans le dossier qui prouvent que Bernadette L. a participé volontairement à cette vie libertine. On a des témoignages de clubs libertins, de personnes qui travaillent là-bas qui la qualifient de joueuse, et donc de femme qui dirige. On a aussi la trace de voyages qu’elle a fait toute seule dans ces clubs. » Et ce serait la même chose sur la question de la « tentative d’extorsion de fonds ». Selon cette avocate, Bernadette L. aurait, une fois de plus, détourné la réalité : « Ce qu’il s’est passé, selon mon client, c’est que Bernadette L. l’aurait menacé de divulguer des informations sur sa santé. Mon client l’aurait alors menacée de divulguer des photos intimes. » Un méli-mélo amoureux en plein cœur de cette histoire de corruption, qui jette les soupçons d’un dépôt de plainte motivé par des desseins plus sombres : « Pour moi c’est simple : il y a eu une déchéance sociale lors du départ à la retraite de monsieur Carpinelli. Madame a eu accès à moins de mondanités, et je pense qu’elle a changé de positionnement, en voyant arriver les difficultés. »

L’objectif pour ces belges et cette suissesse ? Contourner les impositions de leur propre pays en faisant de l’évasion fiscale. L’homme d’affaires belge Pierre Salik (1930-2025), propriétaire de l’entreprise Salik, spécialisée dans la production de jeans, a reçu en 1987, sa première carte de séjour à Monaco

Un époux tyrannique et dominant ?

Une version contestée par Me Michel Cardix, avocat de Bernadette L., qui décrit une situation inverse dans le couple, où sa cliente aurait été sous emprise de son ex-mari : « Le dépôt de plainte, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Ma cliente a subi, et elle est allé jusqu’au bout de sa relation avec monsieur Carpinelli. Un soir, début septembre, elle a refusé d’avoir des relations sexuelles avec un homme que lui présentait son mari. Pour la première fois, elle a fait une tentative de rébellion. Monsieur Carpinelli a alors prononcé cette phrase très dure : « Tu ne me sers à rien, et puisque c’est comme cela, on va divorcer. » Elle s’est agrippée à ce mot « divorce » et elle a porté plainte pour l’extorsion, avant de tout livrer trois jours plus tard sur l’aspect corruption. » Pour cet avocat, ces plaintes ne relèvent pas d’une volonté de nuire à son ancien mari, mais plutôt de « libération de sa conscience. Dans sa plainte, elle s’autoculpabilise, et elle ne nie pas son rôle dans le volet corruption. Mais elle voulait être tranquille avec elle-même, pour expliquer les actes qui lui sont reprochés. » Ce qui est reproché à sa cliente, c’est la participation au blanchiment d’une somme de 110 000 euros, placée, une fois blanchie, sur des assurances vie. Un acte qu’elle aurait effectué, selon sa version, sous emprise. « Elle était complètement soumise, et c’est par cette soumission que l’on peut expliquer ses actes », explique son avocat. Les juges devront donc également statuer sur la culpabilité ou non de Bernadette L. sur ces accusations de recel et blanchiment.

Le substitut du procureur a requis, la plus lourde des peines prévues par le code pénal monégasque envers Christian Carpinelli, avec quatre ans de prison ferme et 180 000 euros d’amende, et une interdiction de rentrer en contact avec son ex-épouse pendant cinq ans

Quatre ans de prison ferme requis

Corruption, recel, blanchiment, intimidations, mensonges, zone d’ombre, trafic d’influence… Ce dossier va nécessiter une attention particulière de la cour qui va devoir juger un dossier d’une grande complexité. Le substitut du procureur a requis, la plus lourde des peines prévues par le code pénal monégasque envers Christian Carpinelli, avec quatre ans de prison ferme et 180 000 euros d’amende, et une interdiction de rentrer en contact avec son ex-épouse pendant cinq ans. Serge D., qui a succédé à Christian Carpinelli risque un an de prison ferme et 50 000 euros d’amende. Chez Immobilia 2 000, Jean-Louis C. encours deux ans de prison ferme et 180 000 euros d’amende. Contre André C. et Marco di G., deux employés de cette agence immobilière, le procureur général, Julien Pronier, a requis un an de prison avec sursis et 20 000 euros d’amende. Le délibéré sera rendu le 14 octobre 2025.

1) Toutes les personnes citées dans cet article sont présumées innocentes, jusqu’à un jugement définitif.

Newsletter

Une sélection quotidienne d'informations directement dans votre boite Mail