mercredi 29 avril 2026
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Mireille Dumas : « J’ai la sensation que les gens sont de plus en plus agressifs »

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Journaliste, productrice, réalisatrice, Mireille Dumas, papesse des interviews à cœur ouverts, était la présidente du jury documentaire et actualités au 64ème festival de télévision de Monte-Carlo, en juin 2025. Elle a répondu aux questions de Monaco Hebdo.

Et tant que présidente du jury « documentaires et actualités » [lire notre encadré à ce sujet — NDLR], pourquoi avez-vous choisi des thèmes assez difficiles comme la guerre, les viols, et la répression ?

Nous n’avons pas choisi des sujets difficiles, toute la sélection l’était en réalité. Les neuf films que nous avons visionnés avec le jury parlaient d’un monde qui se déchire, d’un monde en guerre, d’une cruauté épouvantable, où l’on sa bat pour le pouvoir et l’argent. On regarde ces films et on comprend combien le monde va mal, très mal, et que l’on a de la chance de vivre ici, alors que la guerre est à nos portes. Tous les films étaient durs, à l’image du monde d’aujourd’hui. On a choisi les films qui nous ont ému, ébranlé, concerné, intéressants pour le public. C’étaient d’excellents reportages.

Difficile de les départager ?

Non, c’était un choix à l’unanimité. À vrai dire, il n’y a même pas eu de discussion sur ces prix avec le jury. Nous étions cinq à être d’accords pour ces trois prix, sans aucune discussion depuis le début. Je n’ai jamais vécu ça dans un jury, par le passé. Nous étions d’accords sur tous les critères : à chaque fois, le sujet devait être fort dans le fond, et impeccable dans la forme. Avec ces productions, nous avons été bouleversés, mais aussi enthousiastes sur la façon dont le sujet était mené. Avec délicatesse, intelligence, et parfois avec un sens de la simplicité, également.

« Les neuf films que nous avons visionnés avec le jury parlaient d’un monde qui se déchire, d’un monde en guerre, d’une cruauté épouvantable, où l’on sa bat pour le pouvoir et l’argent. On regarde ces films et on comprend combien le monde va mal, très mal, et que l’on a de la chance de vivre ici, alors que la guerre est à nos portes »

Le prix du meilleur documentaire évoque l’affaire Pelicot, avec les viols de Mazan : comment aborder un tel sujet, sans choquer ?

J’ai aimé la façon dont le sujet a été traité. Il a été filmé avec beaucoup de délicatesse. On entend évidemment des femmes, au-delà de cette affaire Pelicot, qui expliquent à quoi elles ont été soumise, à savoir la soumission chimique, le viol, sans même en avoir conscience. C’est un sujet essentiel, on ne peut pas faire comme si ça n’existait pas. C’est d’ailleurs l’une des principales armes de la guerre : quand on veut détruire une femme, elle est violée. Ce n’est pas qu’un problème propre à la société française. Ce documentaire a posé cette question de l’appartenance du corps, et c’est formidablement traité.

Le prix spécial du jury, Children in the Fire (2025), filme les enfants confrontés aux horreurs de la guerre : que raconte-t-il ?

Ce documentaire nous a tous bouleversés. On est dans le quotidien de la guerre, avec des enfants. Vous êtes dans votre maison et, tout à coup, quelque chose vous tombe dessus, et vous n’avez plus de jambes. Et vous n’avez plus rien. Ce travail était formidable, car on voit ces enfants avant la guerre : une petite fille est danseuse, elle a quatre ans, elle danse magnifiquement, et vous voyez cette bombe qui tombe ensuite, et cette petite fille n’a plus de jambes.

Ce film raconte la reconstruction de ces enfants ?

Oui, il raconte tous ces mômes qui se reconstruisent, à l’étranger, qui réapprennent à vivre. Il y a un très beau travail d’iconographie pour en parler. C’est bouleversant. Cela va au-delà de l’Ukraine, c’est la guerre. La guerre qui vous fait basculer. Et vous y êtes au plus près. C’était une claque.

Mireille Dumas Festival de télévision Monte-Carlo
« C’est vrai, YouTube, avec l’Institut national de l’audiovisuel (INA), me permet de communiquer avec un public qui ne me connaissait pas. Chaque mois, je retrouve des personnes que j’avais interviewées il y a 20, 30, ou 40 ans. Cela rend compte aussi de l’évolution des gens, mais surtout de la société. » Mireille Dumas. Journaliste, productrice et réalisatrice. © Photo Festival de Télévision Monte-Carlo

Visionner de tels sujets dans un cadre privilégié comme Monaco, c’est un drôle de contraste ?

On visionne ces films dans une pièce assez sombre, puis on se retrouve dans les rues de Monte-Carlo en sortant… On longe la plage avec les yachts au loin, et les gens en maillot de bain. C’est un drôle de contraste. On a été tellement transportés dans ces histoires-là, qu’il me semblait impossible de ne serait-ce que tremper mes pieds dans l’eau. Ce qui me paraissait irréel, à vrai dire, c’était de voir ce contraste pendant deux jours. On se demande où se trouve la réalité en sortant de là.

Cette réalité, c’est peut-être la part humaine, qui relie à la fois les privilégiés de Monaco aux dures réalités décrites dans ces documentaires ?

Oui, l’art quel qu’il soit, un tableau, une musique, un livre ou un film, passe par la sensibilité et l’émotion. Si vous n’avez pas d’émotion en voyant une œuvre, il ne se passe rien. Mais il faut de l’intelligence, aussi : quand on parle des enfants au milieu de la guerre en Ukraine, on est dans l’émotion. Mais ça ne suffit pas à faire un bon documentaire. C’est la façon dont l’histoire est racontée qui a fait que ce film a été primé. C’est le point de tricot, finalement, entre l’intelligence, le raisonnement et l’émotion, qui fait un bon film. L’émotion ne doit pas prendre le pas. L’idée, c’est de prendre les deux.

« C’est l’une des principales armes de la guerre : quand on veut détruire une femme, elle est violée. Ce n’est pas qu’un problème propre à la société française. Ce documentaire a posé cette question de l’appartenance du corps, et c’est formidablement traité »

Tout au long de votre carrière, vous avez abordé des sujets de société dans vos documentaires : vous avez vu le monde évoluer en bien, en mal ?

Oui, bien sûr, j’ai vu ce monde évoluer. Mais je ne saurais pas dire si le monde va plus mal qu’avant. C’est une vraie question. Peut-être que nous sommes sur-informés aujourd’hui. Les gens se massacraient déjà aux quatre coins de la planète il y a un siècle, mais nous n’y étions pas confrontés en direct. Parfois, nous ne le savions même pas. En fait, je me pose cette question sans arrêt.

Le « mal » n’est pas nouveau ?

Quand je dis que le monde va mal, ce n’est pas nouveau, en effet. En revanche, je ressens une espèce de tension, très forte, qui monte. Peut-être plus qu’avant. C’est une tension internationale, avec des foyers dangereux un peu partout. Et une tension entre les êtres, une agressivité que je ne ressentais pas avant, il y a une dizaine d’années. J’ai la sensation que les gens sont de plus en plus agressifs. Comme si les gens avaient de plus en plus de mal à se supporter, à s’accepter, alors que nous sommes dans un monde qui est sensé s’accepter de plus en plus.

C’est paradoxal ?

On est en plein paradoxe. Les gens se replient, peut-être en communautés, et cette tension est très forte. Cette tension est palpable avec la Terre, aussi, qui accepte de moins en moins les humains et qui provoque des catastrophes. Il y a ébullition et, à un moment donné, je pense que ça va exploser.

Ce monde, que vous décrivez, ne va-t-il trop vite, non plus ?

Je me pose la question : est-ce que le cerveau humain peut tout enregistrer ? Pas forcément. Je regarde autour de moi et je vois des jeunes qui s’enferment dans une bulle… Sans jouer la pessimiste, je ne pense pas qu’on puisse faire de retour en arrière. Je pense qu’on est embarqués dans une évolution de l’être humain, je ne vois pas comment en sortir. Mais, en même temps, il faut faire confiance aux jeunes, car chaque génération a réussi à s’adapter. On vit un moment très important de bouleversement entier de l’humanité.

« J’ai vu ce monde évoluer. Mais je ne saurais pas dire si le monde va plus mal qu’avant. C’est une vraie question. Peut-être que nous sommes sur-informés aujourd’hui. Les gens se massacraient déjà aux quatre coins de la planète il y a un siècle, mais nous n’y étions pas confrontés en direct. Parfois, nous ne le savions même pas »

Le monde d’hier fascine les jeunes aussi et d’ailleurs, votre chaîne “YouTube INA” cartonne avec vos interviews d’archives : c’est une manière nouvelle de communiquer, pour vous ?

C’est vrai, YouTube, avec l’Institut national de l’audiovisuel (INA), me permet de communiquer avec un public qui ne me connaissait pas. Chaque mois, je retrouve des personnes que j’avais interviewées il y a 20, 30, ou 40 ans. Cela rend compte aussi de l’évolution des gens, mais surtout de la société. Et, contrairement aux chaînes de télévision classiques, il n’y a pas de format à respecter. Cela peut durer de 15 à 40 minutes, sans problème. C’est bien la preuve que le public n’est pas réfractaire aux longs formats. En 1990, en 2000, ou en 2010, on me rabâchait qu’il fallait aller vite, pour ne pas perdre l’attention des gens. Grâce à ces nouvelles plateformes, on peut être un peu résistant, créer pour tout le monde, et rester dans ce qu’on aime faire.

Et rester fidèles à ses valeurs ?

Il faut savoir rester centré. Oui, il faut savoir s’adapter, mais surtout, il faut savoir rester centrés sur ce que l’on est. Il faut se ressembler. Ne pas trahir qui on est, ni nos valeurs à transmettre. Je pense avoir réussi à être restée au plus près de la petite fille que j’étais. Il y a quelque chose en soi à trouver, s’adapter, et communiquer. Et ces nouveaux moyens de communiquer peuvent être merveilleux en ce sens.

Festival de télévision de Monte-Carlo 2025 : les prix décernés par le jury de Mireille Dumas

Meilleur « grand reportage » d’actualités :
Witness – Please Enjoy Our Tragedies (2024)
Please Enjoy Productions For Al Jazeera English (Qatar).
Meilleur documentaire :
Soumission chimique, pour que la honte change de camp (2024). Capa Presse (France).
Prix spécial du jury :
Children in the Fire (2025) Unbroken Generation Production – Karandash Animation Studio – PFX – Postproduction And Visual Effects Studio (Ukraine – Etats-Unis).

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