mercredi 29 avril 2026
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Yves-Thibault de Silguy : « L’euro peut offrir cette alternative dont le monde a besoin, si on ne veut pas qu’il éclate »

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Il a dirigé les groupes Suez et Vinci, il a été diplomate, conseiller spécial des présidents Chirac et Balladur, ainsi que commissaire européen lors de la naissance de l’euro : Yves-Thibault de Silguy était invité en principauté par la Monaco Méditerranée Foundation (1) le 14 mai 2025, pour aborder les raisons du déclin économique français, ses idées pour redresser la barre, et les moyens de redonner de sa superbe à l’Europe. Interview.

Pour relancer l’économie française il faut se consacrer à l’économie de marché, selon vous : mais comment faire alors que l’euro (2) impose un taux de change fixe aux Français et ne permet plus à l’État de dévaluer sa monnaie en temps de crise ?

Une dévaluation, c’est toujours un appauvrissement. Une monnaie faible est un inconvénient. L’euro est d’ailleurs un formidable bouclier protecteur : sans cette monnaie, nous ne savons pas où en serait l’économie européenne et encore moins l’économie française. Le quotidien se traduirait probablement par une inflation bien plus forte, un taux de chômage plus élevé, et, probablement, des problèmes sociaux gravissimes. L’euro a été un bouclier, car il a supprimé les barrières monétaires, et il nous a protégé des dévaluations compétitives que nous avons connues au début des années 1990. D’ailleurs, l’euro a été très vite accepté, et ce n’était pas évident, sur le papier. Il s’est développé de manière rapide : aujourd’hui, il y a plus de billets de banque en circulation dans le monde en euro qu’en dollar.

L’euro est donc un atout pour les États, à l’international ?

L’euro représente la deuxième monnaie mondiale et il se tient avec des marges de fluctuations raisonnables. Quand on a lancé l’euro, il y a 26 ans, on avait en tête une parité à 1-1, c’était l’idée originelle de Valéry Giscard d’Estaing (1926-2020). Par conséquent, l’euro a acquis une existence par lui-même, alors que plus aucun pays ne respecte les critères qui ont justifié sa naissance. Cela veut dire que l’euro est l’un des atouts majeurs de l’Europe. Et, face à une administration américaine dont la versatilité est telle qu’on en arrive parfois à douter du dollar, nous voyons des pays asiatiques vendre leurs obligations en dollar. L’euro a donc une carte à jouer, et je pense que son développement international doit être une priorité pour nos dirigeants, afin de se saisir de cette faiblesse, et de répondre à la crainte des investisseurs qui souhaitent diversifier leurs actifs. Un euro plus largement développé serait une source de protection.

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« Je veux bien qu’on dise qu’il faille couper la dépense publique, mais ça ne va pas se faire du jour au lendemain. Il vaut mieux redonner de la croissance à l’État, et de l’impôt généré par cette croissance, plutôt que de s’attaquer brutalement à des dépenses comme la retraite. Il faut être raisonnable. » Yves-Thibault de Silguy. Homme d’affaires et ancien commissaire européen à l’économie et à la productivité. © Photo MMF

Comment développe-t-on l’euro à l’international ?

Voici une idée, et le président Macron l’a lancée, mais peut-être pour d’autres raisons : elle consiste à un emprunt européen en Europe. Cela a déjà été fait pendant la crise du Covid. Autant la France n’a plus aucune capacité d’emprunt aujourd’hui, autant l’Europe l’a. On aurait ainsi une grande caisse commune qui aurait pour effet d’approfondir le marché financier de l’euro, de mettre plus d’euros dans « la nature », et donc, de faciliter les achats par les pays tiers qui veulent diversifier leur développement en euro. Cela rendrait plus facile la « titrisation » des créances, pour permettre aux banques de financer davantage les entreprises et l’économie.

Mais quels pays seraient prêts à acheter encore plus d’euros aujourd’hui ?

Je vais vous raconter une anecdote : avant qu’on ne lance l’euro, j’avais rencontré le gouverneur de la banque de Chine, une banque qui avait 90 % de ses réserves en dollars. Et il m’avait dit : « Votre monnaie, ça nous intéresse beaucoup, car on voudrait diversifier nos actifs, et ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier. » Il fallait donc créer l’euro et son cadre réglementaire, pour permettre aux banques de créer davantage de créances et d’avoir les liquidités nécessaires.

Si la demande existe, pourquoi ce développement de l’euro n’a pas encore eu lieu : par peur de l’inflation, en créant davantage de monnaie ?

C’était l’argument donné, à l’époque, par les gouverneurs des banques centrales à la fin des années 1990. L’euro devait rester, selon eux, la monnaie de la zone euro. On ne souhaitait pas qu’il se développe à l’extérieur, car sa mission consistait à contrôler l’inflation, chose qui deviendrait plus difficile si l’euro se développait partout.

« Face à une administration américaine dont la versatilité est telle qu’on en arrive parfois à douter du dollar, nous voyons des pays asiatiques vendre leurs obligations en dollar. L’euro a donc une carte à jouer »

Les Allemands ne devaient pas être très emballés, non plus, par cette idée ?

Les Allemands, en effet, s’opposaient à l’émission de dette au niveau européen. Mais c’est peut-être en train de changer avec l’arrivée du nouveau chancelier Friedrich Merz [depuis le 6 mai 2025 — NDLR], qui vient, lui-même d’ailleurs, de lancer 1 500 milliards d’euros d’emprunt, et qui me paraît plus ouvert sur le sujet. J’espère, en effet, que l’évolution générale sur le plan géopolitique devrait les inciter à regarder les choses de plus près.

Ce côté « valeur refuge » que représenterait l’euro, c’est aussi une réponse aux pays qui se méfient de l’administration américaine et de la « dollarisation » du monde ?

Je pense, en effet, qu’il y a, de manière globale, un phénomène de contestation à échelle internationale, du système économico-monétaire, qui a été mis en place après la Seconde Guerre. Le système du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale qui repose sur les Américains et les Européens. Ce système de Bretton Woods est contesté, et notamment par le Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud (BRICS). Or, ces pays représentent 50 % de la population mondiale, quand ceux du G7 en représentent 15 %. Même s’ils font beaucoup moins de produit intérieur brut (PIB), ils représentent beaucoup de monde. Or, ces pays ont pour objectif de renforcer leur coordination. Ils ont, par exemple, créé une banque de développement. Sur le plan politique, ils ne sont pas toujours d’accords, mais ils mettent ça de côté, et certains d’entre eux ont émis l’idée de créer une monnaie commune.

C’est faisable ?

Je ne crois pas trop à une monnaie commune à échéance prévisible, car ces pays sont trop différents entre eux. Par contre, leur contestation du sytème international ouvre une porte à l’euro car elle leur permettrait une diversification. Si on arrivait à rééquilibrer ce système pour donner à l’euro une place qui serait plus en proportion avec le poids économique des pays de la zone euro. Or, aujourd’hui, l’économie de l’Union européenne (UE) représente le premier PIB du monde, alors que nous ne sommes même pas la première monnaie du monde.

« Pour trouver un moyen de combler 3 300 milliards de dette française, il faudrait une purge épouvantable sur le plan social, économique, fiscal, avec des risques même, je pense, de révolution. Et il faudrait surtout trouver des créanciers pour avancer de telles sommes »

Émettre plus d’euros dans le monde, ce serait donc une arme de défense pour les Européens ?

L’Europe joue un rôle majeur dans les échanges commerciaux, il y a de la marge. Un système plus équilibré, avec plus de place accordée à l’euro, redonnerait une possibilité de négociation avec les Américains, pour essayer d’établir un nouvel ordre financier international. Ce n’est pas un projet à court terme, mais une orientation à suivre. L’euro présente toutes les qualités pour offrir cette alternative dont le monde a besoin, si on ne veut pas qu’il éclate dans tous les sens.

« Éclater », c’est le mot, alors que l’UE risque à tout moment de se disloquer ?

On a eu peur au moment de la crise grecque [en 2008 — NDLR]. Nous nous demandions si elle n’allait pas mettre en péril l’UE. Et il n’était question, à cette époque, « que » de 300 milliards d’euros de dettes. La France aujourd’hui, c’est 3 000 milliards de dettes, ce n’est pas le même ordre de grandeur. Si risque il y a, il est du côté de la France, et de certains pays méditerranéens. Effectivement une crise de la dette française, sans faire de pessimisme exagéré, poserait un problème majeur pour l’Europe et pour la zone euro.

Le niveau de la dette française vous inquiète (3) ?

On a pu trouver les 300 milliards d’euros pour la Grèce, en partie grâce à l’Allemagne et en partie « grâce » à un régime drastique qui leur a été imposé par le FMI. Mais, pour trouver un moyen de combler 3 300 milliards de dette française, il faudrait une purge épouvantable sur le plan social, économique, fiscal, avec des risques même, je pense, de révolution. Et il faudrait surtout trouver des créanciers pour avancer de telles sommes.

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© Photo MMF

Pourtant, les discours politiques ne sont pas si pessimistes que ça ?

J’ai vécu des crises de la dette en Grèce et en Argentine dans une grosse société du CAC 40, et à la veille de l’éclatement, le discours était toujours le même : « Tout va très bien madame la marquise ». Or, quand ça éclate, ça éclate avec violence et rapidité. Et la seule solution revient à faire appel au FMI, avec un coût social considérable pour les populations.

Vous qui avez dirigé deux grands groupes, Suez et Vinci, pensez-vous qu’il faille appréhender la politique comme une gestion d’entreprise ?

Non, je ne pense pas. Mais il faut que chacun fasse son travail. Je pense aujourd’hui que l’État français est trop gros, trop glouton, et mal organisé. Il faut le concentrer, afin de trouver 30 milliards à court terme, puis 100 d’ici la fin de la décennie. C’est trouvable. À condition qu’on redonne la confiance et qu’on stimule la croissance. Pour la stimuler, la première règle en effet, c’est « la confiance, la confiance, et encore la confiance ». Et pour cela, il ne faut pas augmenter les impôts, il faut les baisser.

Quoi d’autre ?

Ensuite, il faut relancer la compétitivité. En France, nous avons dix points de retard par rapport au reste de l’Europe. Heureusement pour nous, l’économie américaine n’est pas compétitive non plus, sauf dans le numérique. Mais notre défaut de compétitivité et notre excès de prélèvements obligatoires nous plombent : la dépense publique représente tout de même 58 % de notre PIB, alors que la recette publique, c’est 51 %. C’est 7 à 10 points de trop par rapport aux standards européens, qui ne sont pourtant pas les meilleurs. La première chose à faire est donc de rendre la confiance et, pour cela, que l’État fasse le ménage chez lui.

Mais comment ?

Notre service public devrait se concentrer davantage au territoire national. Aujourd’hui, par exemple, 22 % du chiffre d’affaires de la SNCF est réalisé à l’étranger. On laisse la RATP investir aux États-Unis, on laisse l’aéroport de Paris acheter des participations en Inde, dans des aéroports au Kazakstan, en Turquie… Il faut arrêter ça. En quoi la mission de service public conduit à ce genre de comportement, qui plus est en engageant beaucoup d’argent ? Fermez tout ça, et vous ramenez des milliards d’euros. EDF investit 25 milliards par an pour le développement du nucléaire, mais à côté de ça, elle est embarqué dans différents pays, et pourquoi ? Ce ne sont pas des services publics. Il faut rediriger le service public vers ses propres missions. Ensuite, il y a des économies à faire. On s’assoie par exemple sur des stocks d’or…

L’État doit donc se séparer d’une partie de ses actifs ?

Mais oui, quand une entreprise, ou un ménage, subit un coup dur, comme un problème de dettes, il doit se séparer d’actifs. On peut réunir rapidement quelques dizaines de milliards d’euros uniquement en concentrant à nouveau nos services publics sur le territoire national. On aurait d’ailleurs un meilleur service public. Il faut aussi faire le ménage dans les diverses agences et commissions. Il y en a environ 1 300 en France, et ça coûte 80 milliards. À quoi servent-elles ? Je pourrais vous en citer trois ou quatre qui font à la fois le travail des ministères, et du secteur privé.

« En France, la dépense publique représente tout de même 58 % de notre PIB, alors que la recette publique, c’est 51 %. C’est 7 à 10 points de trop par rapport aux standards européens, qui ne sont pourtant pas les meilleurs »

Il faut aussi réduire le poids de l’État ?

Le dernier chantier en effet, c’est l’effort de simplification et et de normalisation. Il existe, par exemple une directive européenne, la CSRD [une directive relative à la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises — NDLR], qui a pour but de réguler l’information extra-financière des entreprises. À partir de 2026, les entreprises de plus de 250 salariés devront fournir 1 150 « datas points » en matière d’environnement. Quand vous êtes un grand groupe du CAC40, vous faites appel à un cabinet privé qui coûte horriblement cher, mais vous vous en sortez. Mais une PME ne peut pas le faire. Il faut arrêter ça. Et instaurer le contrôle unique : pour les autoroutes par exemple, il y a quatre autorités de contrôles… L’État devrait recentrer ce type de missions aux ministères, dont c’est le boulot, plutôt que d’envoyer ça à des agences dites « indépendantes ».

En définitive, vous appelez la France à remettre de l’ordre dans sa dépense publique ?

Oui, mais il ne faut pas oublier que cette dépense publique, c’est de la dépense sociale à 75 %, de la dépense de retraites, de maladie, et de défense aussi. Et la charge de la dette va augmenter. Je veux bien qu’on dise qu’il faille couper la dépense publique, mais ça ne va pas se faire du jour au lendemain. Il vaut mieux redonner de la croissance à l’État, et de l’impôt généré par cette croissance, plutôt que de s’attaquer brutalement à des dépenses comme la retraite. Il faut être raisonnable. Je pense que l’État français est beaucoup trop centralisé par rapport aux pays européens. Il faut donc donner beaucoup plus de pouvoirs aux régions, avec les ressources qui vont avec. Et supprimer, au passage, un échelon administratif, comme les départements. Ainsi, on ne ferait pas trois fois la même chose, mais ça demande du courage politique.

1) Dirigée par Sandra Braggiotti, la Monaco Méditerranée Foundation a été créée en 2004 par Enrico Braggiotti. Cette fondation organise un cycle de conférences annuelles à Monaco sur les grands thèmes de l’actualité. Le programme des conférences est disponible sur leur site Internet.
2) Commissaire européen aux affaires économiques et monétaires de 1995 à 1999, Yves-Thibault de Silguy a contribué à la construction de la monnaie unique européenne
3) Un point développé dans son dernier ouvrage : Mémoire d’un corsaire, navigation dans les eaux agitées du pouvoir (Temporis), 228 pages, 18 euros.

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