lundi 20 avril 2026
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Vacances sans enfants : pourquoi cette tendance séduit de plus en plus

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Venues de l’étranger, où elles sont devenues très populaires depuis une dizaine d’années, les prestations de vacances sans enfants gagnent aussi du terrain en France. Pour le moment, Monaco semble résister à cet engouement.

C’est un chiffre qui avait été remarqué. En juillet 2022, lors de la sortie d’une étude YouGov (1), 13 % des personnes interrogées en France déclaraient regretter d’avoir fait un enfant. Et dans les autres pays européens, la tendance est identique : 16 % des Espagnols, 15 % des Allemands, 11 % des Britanniques et 9 % des Italiens avouent des regrets. « En France, on observe d’importantes différences en fonction des générations. Les 18-24 ans sont les plus nombreux à regretter leur choix, à 33 % — un chiffre qui diminue ensuite avec l’âge », souligne cette étude. Toujours en France, le taux de natalité pour 1 000 habitants était de 12,3 en 2013, contre 9,9 en 2023, soit une baisse de 2,4. Des chiffres qui ont poussé le président de la République française, Emmanuel Macron, à lancer un appel au « réarmement démographique », le 16 janvier 2024.

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En principauté, une baisse se fait aussi sentir, même si elle est plus contenue. Selon la mairie de Monaco et l’Institut monégasque de la statistique, le taux de natalité est passé de 10,5 pour 1 000 habitants en 2018 à 9,5 pour 1 000 habitants en 2022. À l’heure où les réseaux sociaux sont devenus une importante caisse de résonance, certains n’hésitent plus à afficher, et à valoriser, leur choix d’être en couple, et de ne pas désirer d’enfants. Les “dual income, no kids” [« deux revenus, pas d’enfants » — NDLR] ont aussi leur hashtag #DINKS. Ces jeunes adultes qui se disent heureux sans enfants et qui n’ont aucune intention d’en avoir ne sont pas une nouveauté, puisqu’au milieu des années 1980, ils faisaient déjà parler d’eux. Sauf qu’aujourd’hui, on peut mesurer un peu mieux l’intérêt qu’ils suscitent.

« Seuls, vous pourrez véritablement vous reposer pour ensuite retrouver vos enfants avec bonheur. Après tout, ils ont leurs propres vacances : chez les grands-parents, en colonie ou en camp d’été, par exemple. Alors, pourquoi pas vous ? »

Le site Internet adultsonly.fr

Sur le seul réseau TikTok, le hashtag #DINK a été consulté 340 millions de fois. En parallèle, un autre phénomène prend de l’ampleur : les “single income with kids”, c’est-à-dire les personnes qui perçoivent un seul salaire et qui ont des enfants. En France, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a d’ailleurs publié une étude le 9 janvier 2024 qui pointe la montée en puissance des adultes vivant seuls ou en famille monoparentale. Leur nombre pourrait continuer à augmenter, au détriment des couples. Alors que les séparations se multiplient, les Français vivant seuls étaient 20 % en 2008, et 23 % en 2018. Selon les projections de l’Insee, ils pourraient être 30 % d’ici 2050. À Monaco, le nombre de divorces suit la courbe inverse : 78 en 2018, contre 58 en 2022, selon les chiffres publiés par l’Institut monégasque de la statistique et des études économiques (Imsee). Le nombre de mariages est aussi à la hausse, passant de 182 en 2018 à 191 en 2022, même si cela s’explique, en partie par un changement législatif lié à la transmission de la nationalité monégasque par mariage.

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Sur ce sujet, la principauté fait de la résistance, mais un mouvement plus large semble enclenché en Europe. Dans l’Union européenne (UE), entre 1965 et 2011, le taux de mariages a dégringolé de 50 %. Il est passé de 7,8 mariages pour 1 000 personnes en 1965 à 4,2 en 2011. Dans le même temps, le nombre de divorces a été multiplié par deux. Il a enregistré une hausse de 0,8 pour 1 000 personnes, avec 2 divorces pour 1 000 personnes.

Adults only vacances
« Un hôtel adult only est un établissement qui n’accueille pas d’enfant, vous pourrez ainsi passer des vacances au calme en couple ou faire la fête entre amis sans être dérangé par les cris et bousculades de nos chers chérubins », promet le site Internet spécialisé adultsonly.fr.

Même si l’Italie est souvent considéré comme un pays où la famille et l’enfant sont rois, c’est pourtant là que l’on trouve des trains où le calme est la règle. Trenitalia propose un espace Silenzio, qu’il présente comme un lieu « propice au repos, à la détente et à la concentration »

Disney aussi

Dans un tel contexte, centré sur l’individu au détriment du groupe, tout était réuni pour voir émerger un nouveau marché, celui du “no kids” [« pas d’enfants » — NDLR]. Ou plutôt celui du “adult only” [« adultes seulement » — NDLR], un terme utilisé par les professionnels du tourisme, car jugé un peu moins frontal, sur la forme tout au moins. Objectif : permettre aux adultes de profiter de vacances sans leurs enfants, et sans les enfants des autres. Les plus grands groupes du secteur ont senti ce mouvement, et ils se sont adaptés, comme l’a expliqué à Monaco Hebdo René-Marc Chikli, président du SETO, le syndicat des tour-opérateurs français [à ce sujet, lire son interview publiée dans le cadre de ce dossier spécial — NDLR] : « Depuis plus de dix ans, les tour-opérateurs allemands et anglais, ont développé une formule qui s’appelle “adult only”, avant que la France ne suive. Cette formule a concerné les destinations du bassin méditerranéen, avec une grosse tendance sur le Maroc et la Tunisie. Quand le Club Med a été lancé [le Club Med a été créé en 1950 par Gérard Blitz (1912-1990) — NDLR], au début, ils avaient Djerba la Douce, où ils n’avaient que des célibataires. Au niveau marketing, ça n’est donc pas nouveau. » Comme un symbole, même Disney a lancé des croisières réservées aux adultes, promettant une nuit nocturne « excitante », des piscines uniquement pour les plus de 18 ans, des dîners intimes, et de luxueux spas. Les bateaux sont découpés en zones adultes et d’autres consacrées uniquement aux enfants.

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Disney Cruise Line Vacances
Comme un symbole, même Disney a lancé des croisières réservées aux adultes, promettant une nuit nocturne « excitante », des piscines uniquement pour les plus de 18 ans, des dîners intimes, et de luxueux spas.

Le groupe Tui propose de son côté une série d’offres garanties « sans enfants ». Le leader mondial du voyage explique sur son site Internet que ces séjours sont « réservés aux adultes de plus de 16 ou 18 ans (selon l’établissement) » et que « les hôtels “adult only” permettent aux couples avec enfants de profiter d’une escapade à deux. Se retrouver en amoureux ou entre amis dans un endroit calme et confortable permet de réellement se ressourcer et recharger les batteries. Un séjour adulte “only all inclusive” est une belle occasion de combiner tranquillité et activités divertissantes ». Chez FRAM, on propose de vous offrir « calme et sérénité toute l’année », avec une « gamme de clubs de vacances exclusivement réservés aux adultes ». Preuve que ce marché est désormais totalement décomplexé, un site Internet recense les offres de voyages où les enfants sont interdits. Il s’agit du site adultsonly.fr qui justifie ses prestations ainsi : « Les enfants font partie intégrante de notre vie. Ils nous amusent, nous occupent, nous préoccupent aussi parfois. Et, même si c’est difficile à admettre, il arrive que vous ayez envie de vous détendre ou tout simplement d’être seul avec votre conjoint ! Seuls, vous déconnecterez de toute l’agitation d’un enfant qui court près d’une piscine ou dans un restaurant. Seuls, vous pourrez véritablement vous reposer pour ensuite retrouver vos enfants avec bonheur. Après tout, ils ont leurs propres vacances : chez les grands-parents, en colonie ou en camp d’été, par exemple. Alors, pourquoi pas vous ? ».

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Pour finir de convaincre, ce site Internet propose une gamme de prix très large, avec des prestations en Espagne ou en Grèce, par exemple, « à moins de 80 euros la nuit en 3 étoiles ». Au total, adultsonly.fr recense plus de 1 000 hôtels dans le monde, dans plus de 100 pays : « C’est en Europe que se trouve le plus grand nombre d’établissements, notamment dans les pays les plus touristiques comme l’Espagne, la Grèce, ou l’Italie. » En France, ce site ne recense que deux adresses, une en Bourgogne et une autre dans le Périgord. Dans l’Hexagone, une vingtaine de campings ont aussi décidé de proposer ce type de prestation. Ensuite, c’est du cas par cas. Certains hôtels acceptent les enfants de plus de 12 ans, quand d’autres limitent l’accès aux enfant de 14, 16 et 18 ans maximum. Mais en France, comme à Monaco, cette pratique apparaît encore comme culpabilisante pour beaucoup. Et puis, il se pose aussi un problème de droit. Car interdire l’accès aux enfants peut être vu comme une discrimination et pourrait être sanctionné par le code pénal, qu’il soit français ou monégasque.

« L’adulte a aussi le droit d’avoir des moments pour lui, qui vont être différents de ceux des enfants. On est dans un problème de limite et de cadre. Qu’est-ce qui est cohérent ou pas ? » 

Olivia Troupel, maîtresse de conférences en psychologie de l’enfant à l’université Toulouse-Jean-Jaurès

Silenzio

Si les séjours sans enfants sont faciles à trouver, à l’étranger du moins, en revanche, les moyens de transports semblent plus hésitants sur ce sujet. Aujourd’hui, dans le secteur du transport aérien personne n’a encore lancé ce type de solution : « Ils ont peur d’être attaqués au niveau juridique. Mais ce n’est pas l’envie qui leur manquerait », assure René-Marc Chikli, président du SETO, le syndicat des tour-opérateurs français. Les compagnies aériennes n’affichent pas clairement ce genre de prestation, mais d’autres moyens, plus indirects, existent pour s’affranchir de la présence d’enfants, comme l’explique René-Marc Chikli : « Souvent, sur de grandes compagnies comme Singapour Airlines, il y a plusieurs cabines de “business”. Ils se débrouillent donc comme ça. » Même si l’Italie est souvent considéré comme un pays où la famille et l’enfant sont rois, c’est pourtant là que l’on trouve des trains où le calme est la règle. Trenitalia propose un espace « Silenzio », qu’il présente comme un lieu « propice au repos, à la détente et à la concentration. Dans ces voitures, les passagers sont invités à limiter toutes les nuisances sonores. Vous pourrez ainsi profiter de la quiétude de cet espace pour faire une sieste, regarder une série, réviser vos partiels, ou vous concentrer sur un dossier ». A l’inverse, l’espace « Allegro » est tourné vers les « échanges » et la « bonne ambiance, au mouvement et à la vie pour créer de belles émotions en famille, entre amis et entre collègues. Les passagers pourront profiter d’une atmosphère joyeuse, dans le respect de tous. Vous pourrez ainsi papoter entre amis, jouer avec vos enfants, ou travailler en équipe sans craindre de déranger vos voisins ». En France, la SNCF propose un lieu similaire, appelé « Espace famille » et disponible dans certains de ses TGV.

Vacances adults only
Chez FRAM, on propose de vous offrir « calme et sérénité toute l’année », avec une « gamme de clubs de vacances exclusivement réservés aux adultes ».

Education

Une certitude, aujourd’hui, celles et ceux qui cherchent ce genre de voyages ne se cachent plus. Ils assument ce choix, et cela d’autant plus facilement qu’ils sont eux-même parfois parents. « Mais ils ont besoin de se ressourcer au calme, sans leurs enfants, et sans les enfants des autres », explique un professionnel du tourisme. « C’est un symptôme de société, qui confirme une tendance beaucoup plus lourde, estime pour sa part le sociologue spécialiste du tourisme, Jean-Didier Urbain, interrogé par France-Info. C’est que nous vivons de plus en plus dans une société de l’entre-soi, une société qui se morcelle, culturellement, cultuellement, politiquement, et même au niveau des vacances, avec cette forme extrêmement spectaculaire qu’est l’exclusion de l’enfant. Pour beaucoup de gens, les enfants, c’est d’abord du bruit, c’est d’abord du désordre, c’est l’incapacité de pouvoir parler entre soi ». En tout cas, à Monaco, la fécondité est en baisse, avec 2,1 enfants par femme en 2020-2022. « Il s’agit du plus faible taux observé depuis 2005-2007, alors que l’indice se maintenait à un niveau élevé depuis 2007-2009 en comparaison avec les pays européens », indique l’Imsee. En 2022, le nombre de naissances était de 92 (39 garçons et 53 filles), contre 103 en 2021. C’est le chiffre le plus bas depuis 2012. En France, le taux de fécondité était de 1,68 enfant par femme en 2023, et de seulement 0,72 en Corée du Sud. « Avec tout ce que mes étudiantes voient de négatif sur les réseaux sociaux, certaines me disent qu’elles ont du mal à se projeter avec un enfant. Elles sont angoissées par l’écologie, une planète qu’ils voient comme « complètement pourrie », le manque d’emplois, d’argent… », raconte Olivia Troupel, maîtresse de conférences en psychologie de l’enfant à l’université Toulouse-Jean-Jaurès.

Au-delà de ce mouvement, faut-il penser que le phénomène “no kids” s’explique parce que les enfants seraient devenus plus difficiles à supporter que dans le passé ? « Le comportement des enfants est secondaire, estime Olivia Troupel. La base, c’est l’éducation des enfants. Sans cadre, les enfants ne peuvent pas se comporter de la bonne manière. Je ne vais pas mettre toute la faute sur les parents non plus, car beaucoup de parents sont seuls. Beaucoup de parents se séparent avant les trois ans de leur enfant. Il y a aussi des difficultés par rapport au travail, qui peut rendre les parents anxieux. » Evoquant le balancier de l’éducation positive qui serait allé trop loin, cette maîtresse de conférences en psychologie de l’enfant juge que « la frustration est de moins en moins apprise aux enfants. Or, la frustration n’est pas inée, elle s’apprend. On doit donner beaucoup d’amour à un enfant, mais il faut aussi lui apprendre cela. Cela fait partie de l’amour. J’ai toujours dit à mes enfants : « Je te dis « non », parce que je t’aime. » Il est plus difficile de dire « non », et de maintenir ce « non » à son enfant, que de dire « oui ». Sans apprentissage de la frustration, l’enfant est tout puissant, et il fait tout et n’importe quoi. Même si j’adore les enfants, il faut parfois dire « stop ». »

« Multifactoriel »

Est-ce que les enfants sont vraiment devenus plus pénibles, ou est-ce que ce sont les adultes qui sont moins patients avec eux ? Un seuil de tolérance plus bas, nourri par une vie stressante, peut aussi conduire à ne plus supporter le moindre écart chez un enfant. Une certitude, tout cela reste de l’ordre du ressenti, et, aujourd’hui, rien ne permet d’affirmer clairement que les enfants « c’était mieux avant », étude et chiffres indiscutables à l’appui. Mais avec des enfants exclus de certains lieux, il n’est pas simple, non plus, pour eux de se familiariser avec les codes de l’espace public. Car les parents ne sont pas les seuls responsables de l’éducation de leurs enfants. « Il faut distinguer éduquer son enfant, et instruire son enfant. L’école, c’est l’éducation nationale, mais ça devrait s’appeler « instruction nationale ». Car, pour pouvoir bien instruire un enfant, il faut qu’il soit bien éduqué. C’est multifactoriel. On ne peut pas mettre la cause uniquement sur le parent ou sur l’enfant », juge Olivia Troupel, qui pense aussi qu’apprendre en expérimentant est positif pour un enfant, mais qu’il faut bien choisir le lieu : « Quel est l’intérêt d’emmener son enfant dans un spa, avec ses brassards ? Les enfants ont envie de sauter, de faire des bonds, ce qui est normal. Et on va leur interdire. Donc on n’emmène pas ses enfants dans un spa, mais plutôt à la piscine. »

Il n’empêche qu’à l’étranger, les lieux sans enfants progressent. En Corée du Sud, il y en aurait environ 600. Et d’après une étude publiée en 2023 le centre de recherche de Hankuk, 73 % des adultes coréens sont favorables à ces espaces où les enfants sont interdits. Pendant l’été 2019, la BBC avait évoqué le cas d’une fermeture de cour de récréation d’une école à Nimégue, au Pays-Bas. Les résidents d’un immeuble neuf bâti à proximité ont en effet estimé qu’ils dépassaient la limite de 70 décibels autorisée, avec des pics à 88 décibels pendant certaines récréations. L’école primaire De Buut a donc dû fermer sa cour de récréation, pour échapper à une amende de 10 000 euros. En France, ce sont aussi les mariages qui se déroulent parfois sans enfants. Objectif affiché : profiter d’une fête agréable entre adultes, sans pleurs, sans cris, sans enfants qui courent partout, avec des parents stressés. Si le sujet est très discuté, il est aussi délicat à annoncer aux invités. Mais peu importe. « Les mariages sans enfants sont de plus en plus courant. Dans les invitations, il est demandé de venir sans ses enfants. Mais, pour moi, il est important qu’un enfant assiste au mariage, parce qu’il s’agit d’une fête de famille, où l’on célèbre l’amour et la famille », considère Olivia Troupel. Plus globalement, elle estime que « l’adulte a aussi le droit d’avoir des moments pour lui, qui vont être différents de ceux des enfants. On est dans un problème de limite et de cadre. Qu’est-ce qui est cohérent ou pas ? ». En attendant, le business du “adult only” continue de se développer.

1) Etude Omnibus réalisée en février 2022 dans cinq pays (France, Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Espagne) auprès de 3 486 personnes représentatives de la population nationale adulte de chaque pays. Le sondage a été effectué en ligne sur le panel propriétaire YouGov.

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