Le 10 juillet, Albert II a reçu Nicolas Hulot pour réfléchir à des actions communes. Rencontre avec l’envoyé spécial pour la protection de la planète, nommé par François Hollande. Interview relue.
Monaco Hebdo : Quel était l’objectif de votre rencontre avec le prince Albert ?
Nicolas Hulot : J’ai rencontré le prince Albert, dans un premier temps avec le vice-président de la fondation Albert II, Bernard Fautrier et l’ambassadeur de France à Monaco, pour réfléchir à ce que nous pourrions envisager comme action commune. Moi, dans le cadre de ma mission d’envoyé spécial pour la protection de la planète et le prince dans son combat à l’international. En tant qu’envoyé spécial nommé par le président, ma mission consiste à mobiliser les opinions publiques, à promouvoir les enjeux environnementaux qui sont ceux du long terme. Dans la perspective des échéances importantes à venir, il était important de voir si nous partagions les mêmes points de vue.
M.H. : Quelles échéances ?
N.H. : Par exemple, le prince doit se rendre à New York, en septembre prochain pour l’Assemblée générale des Nations Unies. La question de la protection de la biodiversité en haute mer figure à l’ordre du jour. Monaco et la France sont allantes sur cette question et nous pourrions joindre nos efforts pour demander l’ouverture d’une grande négociation internationale pour promouvoir un instrument de protection de la biodiversité en haute mer dans le cadre de la convention de Montego Bay. Par ailleurs, en octobre, le prince participera à Marseille au Congrès international des aires marines protégées. Il est important de voir si nous pouvons unir nos voix ! La convention de Barcelone sur la Méditerranée est l’une des seules conventions marines à traiter de l’ensemble du champ du développement durable. Le Prince y est très attaché. A l’occasion de ce prochain congrès, la France et Monaco pourraient lancer une initiative commune visant à la renforcer. L’environnement et le développement durable sont des sujets qui sont passés au second plan compte tenu des printemps arabes mais nous espérons pouvoir les replacer rapidement au premier plan.
M.H. : La France va accueillir la conférence Climat en 2015. Quelle position commune pourraient prendre la France et Monaco ?
N.H. : Notre objectif est qu’en 2015, il y ait un accord véritablement universel et compatible avec l’objectif de limitation du réchauffement climatique en dessous de 2 °C. J’ai donc demandé au prince si nous pouvions compter sur Monaco pour promouvoir cet objectif. Pour l’instant, je suis à un stade d’évaluation et d’écoute, mais il est clair que la négociation va être difficile et que la pression des considérations économiques de court terme est forte. L’appui d’un chef d’Etat comme Albert de Monaco est donc important pour nous car sa voix compte et elle est écoutée.
M.H. : Vous revenez d’une tournée en Afrique centrale consacrée notamment au sort des éléphants de forêt, menacés de disparition. Vous en avez discuté avec le prince ?
N.H. : Les éléphants de forêts sont appelés à disparaître dans les prochaines années si on ne fait rien. J’ai demandé au prince s’il était prêt à soutenir une initiative diplomatique visant à organiser une conférence des chefs d’Etat sur ce sujet. Il l’est ! Nous sommes même convenus que, si je reviens le 30 septembre à Monaco, pour la Fondation Albert II, j’irais visiter ses deux nouveaux pensionnaires. Même si Baby et Népal sont des animaux nés en captivité, c’est symbolique…
M.H. : Depuis quand connaissez-vous le prince Albert ?
N.H. : On s’est connus par des amis dans les années 1995-1997. Depuis, il a eu l’occasion de venir chez moi en Corse ou en Bretagne. Nous ne sommes pas intimes mais j’apprécie et respecte ses positions. Je me sens parfois très seul dans mon combat et l’engagement de personnalités telles que le prince me redonne de l’énergie ! Quand de telles personnalités s’engagent, nous essayons de mettre nos forces en commun. C’est important que je sache qu’il va bientôt rencontrer Poutine et de son coté, qu’il sache que je pars aux Etats-Unis. On peut partager messages et points de vue.
M.H. : Vous prenez votre bâton de pèlerin auprès des dirigeants de la planète. Quels sont les autres chefs d’Etats impliqués sur le plan environnemental ?
N.H. : A ma connaissance, peu de chefs d’Etats en ont fait un axe de diplomatie et d’engagement aussi affichés. Certains Etats sont très sérieusement engagés comme les pays scandinaves. Si le président Hollande m’a confié cette mission d’envoyé spécial pour la protection de la planète, c’est qu’il entend faire de la France une grande nation environnementale. Mais il est vrai que le prince Albert se distingue par son opiniâtreté.
M.H. : Sur le plan franco-français, vous n’êtes pourtant pas toujours en phase avec la politique gouvernementale. On vous a vu réagir au limogeage de la ministre Delphine Batho, aux plans d’investissements peu ambitieux sur le plan environnemental…
N.H. : En tant qu’envoyé spécial, mon rôle sera d’autant plus facile que le France sera exemplaire ! C’est une question de crédibilité.
M.H. : Votre fondation a estimé que l’Etat devait injecter 6 milliards d’euros pour favoriser la transition énergétique. Or ils n’y sont pas ?
N.H. : Visiblement, ils n’y sont pas. Mais il faut toujours regarder les chiffres dans le détail. J’aurais préféré que la transition énergétique soit abondée directement à travers la Banque publique d’investissements. Pour autant, l’effort gouvernemental est tout à fait significatif.
M.H. : Sur les gaz de schiste et la réduction du nucléaire, vous avez des garanties ?
N.H. : La situation en France est réglée : il y un moratoire sur les gaz de schiste et le président Hollande l’a rappelé. Sur le nucléaire, il y a également un engagement du président de réduire la part du nucléaire à 50 % de la production électrique. Mais le plus important aujourd’hui, et c’est l’objet du débat sur la transition énergétique, c’est de définir les modalités qui vont nous permettre d’atteindre ces objectifs. Sans compromettre nos engagements climatiques et affecter nos économies. C’est tout le débat auquel ma fondation a participé. Tous les choix comportent des risques, qu’ils soient environnementaux, industriels, d’approvisionnement… La seule chose sur laquelle tout le monde est d’accord, et ça vaut pour tout le monde y compris Monaco, c’est l’efficacité énergétique. La meilleure énergie, c’est celle qu’on ne consomme pas. A confort égal, avec les techniques d’aujourd’hui, on peut diviser par 4 notre consommation, que ce soit dans la mobilité, le logement, les petites industries. C’est la priorité des priorités. Il ne faut pas y aller du bout des doigts mais à fond. En France, le déficit de notre balance commerciale est de 70 milliards d’euros. C’est l’équivalent de ce qu’on importe en termes d’énergie fossile. Si on pouvait s’affranchir de ces énergies fossiles, et réinjecter cet argent dans l’économie française, l’emploi ne s’en porterait que mieux. Je souhaite que la France, comme l’Allemagne, devienne autonome sur le plan énergétique le plus rapidement possible, et principalement avec les énergies renouvelables. Tout en ne remettant pas en cause leurs objectifs climatiques, les Allemands se sont fixés cet objectif pour 2020.
M.H. : On est pourtant dans une période de creux au niveau des préoccupations environnementales, sur le plan sociétal. Ça complique la tâche ?
N.H. : Tous les sondages le montrent. La crise crée de vraies souffrances et met sur les politiques une pression immédiate qui rend difficile la prise en compte du moyen et long terme. La tentation est grande de privilégier le court terme, ce d’autant que les marges de manœuvre pour investir sont plus étroites. Mais il faut garder à l’esprit que le contexte ne sera jamais favorable à engager la mutation écologique et énergétique. Au contraire, la situation sera de plus en plus délicate. Et je suis convaincu que le moyen de sortir de la crise économique, c’est justement d’engager cette mutation.
M.H. : Mais comment faire passer le message plus efficacement auprès des populations ?
N.H. : Ce n’est pas en agitant des menaces car ceux qui ne croient pas à l’importance des dangers environnementaux n’y croiront que le jour où ils seront effectifs. Il faut donc travailler sur des propositions très concrètes : quel type de fiscalité faut-il mettre en place ? Quel modèle économique peut être envisagé à terme ? Il faut plancher sur les technologies, les process industriels, les modèles énergétiques et agricoles, etc. J’ai créé un think tank, un laboratoire d’idées, dont la vocation est d’alimenter le débat public sur des propositions structurantes.
M.H. : Quelles sont vos propositions concrètes ?
N.H. : On propose par exemple que le conseil économique et social environnemental soit doté d’un pouvoir politique et devienne la chambre du futur. Côté fiscal, on propose un chantier complet. Il faudrait soulager la fiscalité qui repose sur le travail et la basculer sur deux assiettes, la fiscalité écologique et énergétique (les prélèvements sur les ressources naturelles, sur les matières premières, les impacts environnements). Si cette fiscalité est efficace, elle va baisser, et va être compensée par une deuxième assiette, basée sur tous les revenus non issus du travail. Côté financement, nous souhaiterions redonner plus de pouvoir aux banques centrales et préciser les territoires des banques privées. Il faut prêter à des Etats à des taux faibles pour des investissements qui créent de l’emploi, pas pour creuser la dette.
M.H. : Vous n’avez donc pas tiré un trait sur la politique depuis l’échec des primaires de la présidentielle 2012 ?
N.H. : Je fais de la politique mais pas au sens partisan. La politique partisane ne m’intéresse pas. Toutes les bonnes idées, d’où qu’elles viennent, méritent d’être défendues !
M.H. : Vos relations avec Europe Ecologie Les Verts et Eva Joly ont été plus que tendues après les primaires. Quels rapports entretenez-vous aujourd’hui avec eux ?
N.H. : Des rapports amicaux mais cloisonnés. Eux ils font de la politique au sens classique du terme. Moi je suis à l’extérieur et je reste libre. Chez Europe Ecologie, j’ai des amis et probablement des ennemis, que je ne connais pas (sourire)… Avec Eva Joly, la romance n’a pas duré très longtemps. Il n’y a pas de mariage annoncé pour cet été (rire) !



