Le président de la commission de législation du Conseil national, Thomas Brezzo, explique à Monaco Hebdo pourquoi il a décidé d’être candidat à la présidence du Conseil national, le 3 avril 2024. Et pourquoi la totalité des élus lui apporte son soutien. Interview.
Pourquoi être candidat à la présidence du Conseil national, lors du vote qui se déroulera le 3 avril 2024 ?
J’ai pris la décision de présenter ma candidature à la présidence de la Haute assemblée pour répondre à la demande d’une très large majorité d’élus. Dans une période charnière, il est essentiel que le Conseil national joue pleinement son rôle dans nos institutions. En effet, de nombreux élus ont considéré, comme moi, qu’il était nécessaire de pourvoir à un changement de présidence dès ce mois d’avril 2024. Après de multiples échanges entre nous toutes et tous, il est apparu que ma candidature était la plus légitime pour rassembler et pour remettre notre assemblée en ordre de marche pour le bien des Monégasques et des résidents. C’est une marque de confiance que je compte bien évidemment honorer, en toute responsabilité, pour présider le Conseil national à compter de la prochaine séance publique consacrée au renouvellement du bureau (1) du Conseil national.
À quelle date s’est produit le déclic qui vous a conduit à penser que vous devriez être candidat ?
Au terme des séances publiques du budget rectificatif 2023, nous avons décidé de manière collégiale qu’il fallait agir, après avoir constaté des problèmes importants dans la façon de faire fonctionner le Conseil national, et notamment des dysfonctionnements liés au cabinet de la présidente. C’est au moment du budget primitif 2023 que j’ai pris ma décision, qui est devenue définitive après les fêtes [de fin d’année 2023 — NDLR], puisque la situation n’avait pas évolué, alors même que les élus avaient manifesté leur désapprobation concernant le mode de gouvernance et les problèmes d’efficacité organisationnelle comme politique, dès l’été 2023. De manière très naturelle, les élus de l’Union se sont mobilisés, afin de faire changer les choses. Par respect pour la sensibilité et les attentes de chacune et de chacun, j’ai rencontré les conseillères nationales et les conseillers nationaux individuellement.
« Au terme des séances publiques du budget rectificatif 2023, nous avons décidé, de manière collégiale, qu’il fallait agir, après avoir constaté des problèmes importants dans la façon de faire fonctionner le Conseil national, et notamment des dysfonctionnements liés au cabinet de la présidente »
Quel a été l’élément déclencheur ?
Comme je vous l’ai dit, c’est une série de dysfonctionnements dans la gouvernance du Conseil national qui nous aura menés à ce changement de présidence lors de la prochaine séance publique. Je n’en parlerai pas plus que cela, mais je préciserai que la présidente sortante a été prévenue à de nombreuses reprises, sans qu’aucun changement ne soit apporté. De même, nous lui avons demandé, devant l’évidence, de ne pas présenter sa candidature lors de ce renouvellement de présidence, mais nos demandes répétées sont restées lettre morte.
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Brigitte Boccone-Pagès a annoncé qu’elle serait candidate à sa propre succession : qu’en pensez-vous ?
C’est pour moi une erreur, qui nuit à la sérénité dont le Conseil national a plus que jamais besoin, dans un contexte pour le moins sensible. En effet, sa candidature a été confirmée dans la presse, malgré notre insistance pour que la présidente se retire et passe la main sans que les Monégasques aient à subir cette situation, et que l’image du Conseil national n’en pâtisse. Encore une fois, cette annonce s’est faite sans aucune concertation avec les élus, et alors qu’un grand nombre d’entre eux lui avaient indiqué qu’ils ne voteraient pas pour elle, si elle maintenait sa candidature.

Sur le fond, quels sont les sujets de désaccords avec Brigitte Boccone-Pagès ?
Il n’y a pas de désaccord sur les sujets de fond qui sont, en tout état de cause, traités par les élus eux-mêmes, dans leur ensemble. Sur le fond d’ailleurs, le bilan de l’Union est tout à fait positif. Mais le Conseil national a perdu l’efficacité qui doit être la sienne. Nous souhaitons qu’il retrouve toute sa capacité à représenter les attentes et les besoins légitimes des électeurs, et plus largement de la population de notre pays. Pour moi, le Conseil national doit redevenir une institution à dimension politique, et ne pas se limiter à l’organisation d’événements à dimension protocolaire. Pour résumer, nous regrettons son mode de gouvernance, et nous lui reprochons un manque de transparence, sa gestion des ressources humaines, ainsi qu’un manque de discernement dans ses prises de décision. Pour autant, je tiens à rappeler que, pour leur part, les élus ont travaillé avec engagement, dans des conditions pas toujours faciles, pour faire avancer, chacun dans leur domaine, les points du programme sur lequel nous avons été élus, dans le droit fil de l’union nationale mise en place depuis 2020 par le président Stéphane Valeri.
« La présidente sortante a été prévenue à de nombreuses reprises, sans qu’aucun changement ne soit apporté »
Avez-vous essayé de discuter avec Brigitte Boccone-Pagès, afin de tenter d’aplanir vos différends ?
Bien évidemment ! Et à plusieurs reprises même. Je crois même que la quasi-totalité des élus lui ont parlé, avec le résultat que nous connaissons, malheureusement. Je l’ai encore rencontrée la semaine dernière, à sa demande, mais elle ne veut rien entendre. J’espère qu’elle renoncera à se présenter, et qu’elle finira par être raisonnable, car il va de soi que Brigitte Boccone-Pagès a toute sa place dans l’Union, à nos côtés.
Elue en février 2023, Brigitte Boccone-Pagès était membre, comme vous, du groupe politique Priorité Monaco (Primo !) lancé par Stéphane Valeri : il n’y a donc plus de logique de groupe ?
Absolument pas, cela ne change rien à la logique de groupe que nous avons souhaitée initialement, ni au respect de l’héritage de Primo ! que je revendique, et assume entièrement. L’ambiance entre les élus est saine. Nous travaillons en confiance, entre nous. Et j’ai constaté que nos discussions des dernières semaines ont clairement généré un nouveau souffle au sein du groupe. Il s’agit simplement d’un changement de présidence à la tête de celui-ci, devenu indispensable. Le groupe, quant à lui, est prêt à relever les défis des prochains mois, à l’écoute des Monégasques et au travail sur tous les sujets législatifs et budgétaires en cours.
Les 24 conseillers nationaux élus en février 2023 sous la bannière de L’Union faisaient partie de trois groupes politiques différents (Primo !, Horizon Monaco (HM) et Union Monégasque (UM)) : le 3 avril 2024 marquera la fin de l’Union ?
Ce ne sera absolument pas la fin de l’Union, puisque l’union nationale de ces trois tendances politiques est plus que jamais solide. Jean-Louis Grinda et Béatrice Fresko-Rolfo soutiennent ma démarche, et ils ont toute ma confiance pour les quatre années à venir. D’ailleurs, le 13 mars 2024, nous avons tous les trois co-signé un courrier au nom de l’Union adressé à la présidente, accompagnant une lettre signée par 22 élus, lui demandant de ne pas se présenter. Nous avons été contraints de lui faire parvenir ce document, car elle a refusé qu’un vote interne ait lieu pour prendre cette décision. C’est évidemment regrettable.
Combien de conseillers nationaux vous ont garanti leur soutien ?
22 conseillers nationaux ont co-signé le document adressé à la présidente.
Avec deux candidatures, le Conseil national pourrait se trouver fragmenté en deux camps : quelle méthode de travail adopter avec une telle fracture ?
Avec le soutien de la quasi-totalité des élus, on ne peut pas parler de deux camps. Comme je l’ai indiqué, l’ambiance entre élus est bonne, et nous travaillons sereinement entre nous, en confiance. Il n’y a pas de fracture. Mon principal objectif est de rendre le travail de l’institution le plus efficace possible. Si une minorité se déclare, elle sera respectée. La loi d’organisation et le règlement intérieur du Conseil national prévoient un fonctionnement avec une majorité et une éventuelle minorité. Il n’y a donc pas d’inquiétude à avoir dans cette hypothèse. D’ailleurs, j’attache beaucoup d’importance au débat démocratique, que ce soit en interne, ou entre groupes politiques éventuels. Tout le monde doit pouvoir s’exprimer librement au sein de l’hémicycle. C’est cela la force de l’Union. Le Conseil national restera uni, avec une très large majorité d’élus. Ce qui compte c’est que le Conseil national soit en ordre de marche, avec des élus mobilisés, un cabinet de la présidence qui joue son rôle, et des équipes de permanents motivées. C’est ce à quoi je m’attèlerai. Je considère que la relation entre le Conseil national et le gouvernement doit toujours mener au consensus, et que nos deux institutions doivent se comporter comme de véritables partenaires.
« Nous regrettons le mode de gouvernance de Brigitte Boccone-Pagès, et nous lui reprochons un manque de transparence, sa gestion des ressources humaines, ainsi qu’un manque de discernement dans ses prises de décision »
Que répondez-vous à Brigitte Boccone-Pagès qui a indiqué le 13 mars 2024 dans Monaco-Matin que « la Haute assemblée ne peut pas se permettre, en ce moment, une crise éventuelle » ?
Je partage son avis. Mais en déclarant sa candidature sans concertation préalable avec les élus et sans tenir compte de leur opinion, est-ce bien sa volonté de joindre les actes à la parole ?
Dans cette même interview, Brigitte Boccone-Pagès estime que « si nous sommes dans une année où il faut être calme, apaisé, responsable, c’est bien cette année » : votre candidature vient-elle troubler cet objectif ?
Là encore, nous sommes en phase. Et justement, l’objectif de ma désignation en tant que président du Conseil national est d’apporter la clarté et la sérénité nécessaires dans le travail de l’institution, tant parmi les élus qu’au sein des permanents.
Si vous êtes élu, qui sera votre vice-président ?
En plein accord avec lui, Jean-Louis Grinda poursuivra son mandat à la vice-présidence.
« Le 13 mars 2024, avec Béatrice Fresko-Rolfo et Jean-Louis Grinda, nous avons co-signé un courrier au nom de l’Union adressé à la présidente, accompagnant une lettre signée par 22 élus, lui demandant de ne pas se présenter. Nous avons été contraints de lui faire parvenir ce document, car elle a refusé qu’un vote interne ait lieu pour prendre cette décision. C’est évidemment regrettable »
En cas de succès, vous serez quel genre de président ?
Je vais avant tout donner une nouvelle impulsion, notamment avec de la modernité dans les méthodes de travail, afin de rendre les “process” plus efficaces et plus transparents. Je me servirai de mon expérience professionnelle, celle de la négociation et de l’argumentation, pour trouver des solutions équilibrées avec le gouvernement, lorsque cela sera nécessaire. Par ailleurs, je souhaite également renforcer la collégialité dans la prise des décisions et m’appuyer davantage sur les élus pour assurer la gouvernance de l’institution. Le Conseil national, ce n’est pas qu’une seule personne, mais un hémicycle de 24 sièges. Il faut qu’il y ait un leader certes, car à la fin il faut bien arbitrer lorsque c’est nécessaire, mais nous restons un groupe de 24 personnes qui ont été élues par les Monégasques. Chacune et chacun sommes dépositaires du mandat qu’ils nous ont confié. Nous ne devons pas l’oublier. Je ne l’oublierai pas.

Comment comptez-vous organiser votre temps entre votre métier d’avocat et la présidence du Conseil national ?
Je vais m’organiser le plus rapidement possible pour me consacrer à plein temps au Conseil national. J’ai pleinement confiance en mes associés et nos équipes, à l’étude. Leurs qualités ne sont plus à démontrer. Je sais que je peux compter sur eux pour assurer la continuité de mes dossiers.
« Je vais m’organiser le plus rapidement possible pour me consacrer à plein temps au Conseil national. J’ai pleinement confiance en mes associés et nos équipes, à l’étude »
Pour vous, quels seront les dossiers prioritaires ?
Nos priorités restent les mêmes : logement domanial, mobilité, suivi des recommandations des régulateurs internationaux, et renforcement de notre modèle économique et social. Dans un premier temps, je souhaite faire un point à date par rapport au programme sur lequel nous avons été élus, afin de le mettre en phase avec les défis qui vont se présenter à nous. Parmi ces sujets, il y a la problématique budgétaire de notre pays, avec un prévisionnel de recettes en baisse et des dépenses toujours très hautes. Nous devrons définir une ligne politique et nous y tenir, dans le respect de la monarchie constitutionnelle, et dans le cadre des prérogatives qui sont celles d’un Conseil national efficace.
1) Le bureau du Conseil national est composé du président et du vice-président.



